Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non,
puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.
Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur
fait.
Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
indispensable à la réussite de leurs projets.
Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.
On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait
bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.
Bientôt le prêtre rentra.
--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune
prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule
de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
pauvre qu'elle le dit.
Ni le duc ni Martial ne répondirent.
Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M.
de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit
des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur
l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
Majesté Louis XVIII...
Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.
Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
adroitement trois ou quatre plats.
C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Bœuf couronné_,
qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!
L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.
Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le
terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.
--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle
le lendemain aux dévotes, ses amies.
L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures
et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.
L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait
bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables
malheurs.
Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à
les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du
médecin et du magistrat.
Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
venait d'avoir.
Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès
exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
fer.
Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec
complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses,
puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables
mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups
d'épée des croisades.
Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne
monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.
Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué
jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts
sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable,
dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.
Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un
fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.
De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire
aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et
des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il
les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment
d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.
C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses
deux hôtes.
Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
émigrés.
Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de
Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.
Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque
Bibiane se montra à la porte du salon.
--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle
qui désireraient vous parler.