M. Lacheneur se tordait les bras.

--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui

ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux

rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...

Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a

pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il

pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain

frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la

nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.

Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?

--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois

cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop

haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense

service que vous lui aurez rendu.

L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.

--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui

ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!»

bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi

à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des

mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de

faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne

sera pas.

--Oh!... mon père!...

--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas

voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?...

tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés

et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour

nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains...

Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument

victorieux.

--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les

horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de

voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton cœur a choisi librement,

entre tous!...

Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de

larmes.

--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je

mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître

que j'avais mal placé ma confiance et mon affection.

--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...

--L'honneur parle, mon père...

M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble

près duquel il se trouvait.

--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout...

que ferais-tu?

--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une

fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse,

et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...

Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.

Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait

assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.

Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à

l'héroïque sacrifice.

--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...

Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.

C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure

distinguée, à l'air mélancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de

Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi,

rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le

duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé

l'hospitalité à M. le curé.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 8 / 98 题