On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis
longtemps on avait renoncé à l'attendre: presque jamais elle n'arrivait
à l'heure; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées
et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle
demanda d'un air étonnamment aimable à Coryse:
--Eh bien?... as-tu été contente du père de Ragon?...
--Oh! très contente!...--répondit la petite avec insouciance.
Et, après un instant de réflexion, elle ajouta:
--Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi...
--Qu'est-ce que tu lui as dit?...--interrogea M. de Bray, vaguement
inquiet.
--Un tas de choses... la conversation a tourné...
--J'irai le voir demain matin...--fit la marquise, moins aimable,--et il
me dira ce qui s'est passé...
--Mais...--remarqua paisiblement Chiffon--je peux aussi bien vous le
dire... et d'abord, il ne s'est rien du tout passé...
--Ah!... c'est surprenant!...
--Et pourquoi donc est-ce surprenant?...
--Parce que tu as l'air embarrassé...
--Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l'air embarrassé?...
--Je n'en sais rien...
--Moi non plus!... on a voulu que j'aille causer avec le père de
Ragon... j'y suis allée... nous avons causé... et voilà!...
--Et... il n'y a rien eu de désagréable?...
--Mais non... il est bien élevé... trop même!... moi aussi... pas trop,
mais enfin, assez... non!... je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que
je lui ai dit... et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a dit ne m'a
convaincue... mais, à part ça, nous sommes comme avant...
--Alors...--demanda madame de Bray, profitant d'une sortie du
domestique,--tu n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?...
--Je suis décidée à ne pas l'épouser...
Et, se tournant vers l'oncle Marc:
--Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as dit qu'il doit venir?...
--Non!...--s'écria la marquise, exaspérée,--vous ne lui répondrez pas ce
soir!... c'est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!...
--Mais j'ai réfléchi!... mais je ne fais que ça... depuis hier, je
réfléchis à m'en faire mourir!...
--Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d'Aubières...
--J'attendrai quoi?... non... je ne veux pas lui faire croquer le marmot
plus longtemps... ça a déjà beaucoup trop duré...
--Je vous défends de lui parler aujourd'hui!...--dit impérieusement la
marquise, en se levant.
Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, Chiffon montait
l'escalier, elle demanda:
--Eh bien?... où allez-vous?...
--Dans ma chambre...
--Vous resterez ici...
La petite devint très rouge et répondit nettement:
--Ça m'est égal!... mais, si je reste, je parlerai à M. d'Aubières comme
je le dois... je lui dirai que je suis formellement décidée à ne
l'épouser jamais... jamais...
--Vous êtes folle!...
--Il y a si longtemps que vous me le dites!...
--Le voilà!...--cria tout à coup la marquise en faisant, d'un grand
geste, signe d'écouter la sonnette de la grille.
--Ah!... tant mieux!...--soupira Chiffon--j'ai rudement envie de ne plus
avoir ce poids-là, moi!...
Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun
embarras:
--Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir
avec moi dans le jardin, comme hier soir...
Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas:
--... Mais sans m'embrasser...
Il la suivit docilement; très ému, clairvoyant malgré son amour, et
devinant ce qu'elle allait lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il
questionna, d'une pauvre voix touchante:
--C'est pour me dire que vous ne voulez pas, n'est-ce pas?
--Oui...--balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu'elle
causait--j'ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir... et j'ai
compris que je ne peux pas vous épouser... je vous aime bien, allez,
pourtant!... je vous aime de tout mon coeur... et je suis désolée de
vous dire ces choses... mais il vaut mieux les dire avant qu'après,
s'pas?...
Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le
devinait si malheureux qu'elle en fut tout attristée.
--Je vous en prie...--supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le
bras de M. d'Aubières...--ne vous faites pas tant de chagrin?... je n'en
vaux pas la peine, d'abord!... je suis colère, ignorante, mal élevée...
«tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!... et puis, je serais
incapable d'être une femme de colonel, moi!... ni d'être mondaine
d'aucune façon... je ne saurai jamais ni causer... ni recevoir... ni
faire bonne figure aux gens qui me déplaisent... ni persuader aux
imbéciles que je leur trouve de l'esprit... je n'ai rien d'une femme...
je suis un sauvage... fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des
animaux...
Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s'écria:
--A propos d'animaux... où est Gribouille?... je ne l'ai pas vu depuis
le déjeuner... si on me l'avait perdu?...
Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction
des écuries. Au bout d'un instant, elle revint courant toujours, et
suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.
--Pardon...--fit-elle, tout essoufflée,--pardon de vous avoir laissé
comme ça!... mais c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!... c'est
égal!... je n'aurais pas dû... au milieu d'une conversation sérieuse...
Ben, voyez-vous... c'est tout moi, ça!...
Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard
l'obscurité:
--Est-ce que vous n'êtes plus là?...
--Si...--balbutia-t-il, d'une voix enrouée, si... je suis toujours là...
Il s'était assis près de l'allée sur une sorte de tertre. Chiffon
s'approcha de lui, comprenant qu'il pleurait.
--Comment!...--dit-elle violemment émue,--comment!... vous pleurez?...
La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant... presque
vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et
bouleversée, elle s'assit près de lui.
--Mon Dieu!...--fit-elle, prête à pleurer aussi--mon Dieu!... mon
Dieu!...
Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se
croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon,
qui sanglotait doucement à côté d'elle.
L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour elle ou à cause d'elle était
odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout
de suite, elle se dit:
«Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête...
et puis après... s'il veut tout de même, eh bien, je l'épouserai...»
--Écoutez-moi...--dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si
profondément le duc,--écoutez-moi bien... et comprenez-moi... si vous le
pouvez toutefois... car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être
pas très clair... c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!... et
si nous étions au soleil au lieu d'être dans le noir... si je voyais
votre tête et si vous voyiez la mienne... je n'oserais jamais,
jamais!... mais d'abord, je vous en prie... ne pleurez pas comme ça...
ça m'est horrible!...
Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d'un mouvement
brusque, elle s'agenouilla devant lui:
--Je vous en prie?...
Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières, et, embrassant
affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d'une voix
infiniment suppliante:
--Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous
voudrez... tout...
Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et
tendre. Il la repoussa presque durement:
--Non... non... éloignez-vous!...
D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement:
--Ah!... oui... je vois... vous faites comme moi hier...
Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit,
encore tout tremblant:
--Non... ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse... c'est que... vous
ne pouvez pas comprendre... je suis nerveux... malheureux... je ne sais
plus ce que je fais, ni ce que je dis... j'avais fait un si joli rêve...
et je retombe de si haut...
Elle demanda, inquiète:
--Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve... ce n'est pas
ma faute, au moins?... je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai
laissé croire que j'avais envie de vous épouser?... que je n'ai pas
cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse...
s'pas?...
--Non, certes!...
--A la bonne heure!... c'est que si j'avais fait ça... sans m'en douter,
bien entendu... j'en serais au désespoir... c'est vrai... je trouve que
faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça... pour leur persuader
qu'ils plaisent... ou qu'on désire leur plaire... alors qu'on ne se
soucie pas du tout d'eux... c'est abominable... oui, abominable!...
Et, après un silence, elle ajouta:
--C'est ce que je vois faire tout le temps autour de moi... et c'est ce
que je ne ferai jamais...
--Vous disiez tout à l'heure--demanda le duc, qui se remettait peu à
peu,--que vous alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma
femme?...
--Oui... et ça m'intimide de vous expliquer ça!... je ne sais de la vie
que ce que j'en peux deviner, et ce n'est pas grand'chose... mais enfin
j'entends les conversations... on chuchote... on rapproche certains
noms... et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits
flirts... bien des petites incorrections... je ne parle pas des jeunes
filles... les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu'elles
veulent... ça n'a aucun inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas
mariées?... non... je veux dire ces dames... il y en a qui trompent
leurs maris... et... tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça
commence ni où ça finit, mais je trouve que c'est très mal...
--Sans doute, c'est mal!...
--Eh bien, voilà!... c'est que je suis sûre que, si je vous épousais...
je vous tromperais...
--Mais...--balbutia M. d'Aubières, interloqué--pourquoi êtes-vous sûre
de ça?...
--Sûre... enfin autant qu'on peut l'être de ces choses-là!...
voyez-vous, jusqu'à présent, je n'ai jamais rencontré personne de qui je
me sois dit: «Celui-là, je l'épouserais bien!...»
--Eh bien?...
--Eh bien, si, après que nous serons mariés, j'allais me dire, un jour,
en voyant passer un monsieur quelconque: «Tiens! je l'aurais bien
épousé, celui-là!...» pensez donc!... quel coup!... ça serait
désastreux!...
Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il répondit
gravement:
--Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes...
--Et alors?...
--Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu,
elles se sont appuyées sur leur mari... et si c'était un bon mari, ce
que je serai...
--Ça, j'en suis sûre!...--dit Chiffon avec conviction--mais croyez-vous
que ça suffit d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne femme?...
--Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme... honnête et
brave?...
--Je serais ça... si je ne rencontrais pas...
--Quoi?...
--Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais... mais qui n'est
à coup sûr pas vous...
Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement:
--Oui... je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l'ai déjà dit...
mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il
faut aimer son mari... et je suis certaine que le jour où je
rencontrerais celui que j'aimerais comme ça... je me laisserais
aller!... oh! mais là, en plein!... vous voyez?... c'est sans gêne
d'oser vous dire ça?... mais ça serait encore bien plus sans gêne de
vous épouser sans vous le dire... Si, après que vous savez ce qui
m'empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même... au moins, vous
aurez été prévenu... vous ne pourrez rien me reprocher... quand je dis
«rien me reprocher», c'est une manière de parler... parce que... au
fond... je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire
plaisir... mais enfin, je n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée...
comprenez-vous?...
--Je comprends--dit doucement M. d'Aubières--que vous seriez très
malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous
voir malheureuse... il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois
que j'y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance... vous
m'avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je
suis un vieux fou...
--Vous m'en voulez?...--demanda Coryse effarée--je suis sûre que vous
m'en voulez?
--Non... je vous jure que non...--marmotta le pauvre homme que l'émotion
étranglait.
Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.
--Tiens!...--fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l'enfonçait
davantage.
Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu'on s'en allait et
s'était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur.
Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre
molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant.
--Je ne sais pas où je suis!...--dit-il à Chiffon, qui, debout dans
l'allée, l'attendait--il me semble que je suis assis dans un trou... et
plus j'en veux sortir plus j'y tombe...
Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d'une secousse. Mais
elle aussi, en s'approchant, avait senti le sol se défoncer.
--Qu'est-ce qu'il y a donc?...--fit-elle en tâtant la place que M.
d'Aubières venait de quitter.
Elle se redressa en riant:
--Ah!... c'est le cimetière des fleurs!... vous étiez assis dessus!...
et comme j'ai justement enterré ce matin... c'est tout mou...
Il questionna:
--Le cimetière de...
--Des fleurs... oui... ne parlez pas de ça à la maison... on se
moquerait de moi... je sais bien que c'est bête... mais j'aime tant les
fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes...
En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où
elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir
traîner dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une fleur toucherait
quelque chose de sale, qu'elle serait froissée sous les pieds, traînée
dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable.
En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après
avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d'une flambée.
Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait
consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les
gronderies de sa mère et les blagues de l'oncle Marc.
--Ne le dites pas, je vous en prie?...--répéta-t-elle, très
inquiète;--excepté Gribouille, personne ne le sait, personne... et ça me
ferait si fort enrager si on se moquait de moi... pour cette chose-là
seulement que ça me ferait enrager... parce que je trouve qu'on aurait
raison... c'est ridicule!...
--Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais
à qui que ce soit du cimetière des fleurs...
Et, tristement, il ajouta:
--Ce pauvre petit cimetière!... moi qui pourtant ne ressemble guère à
une fleur, j'y ai été enterré aussi ce soir... oui... tout à fait
enterré...
--Allons!... bon!...--s'écria Coryse--voilà que vous allez encore
repenser à tout ça!...
--Non... mais voulez-vous me laisser m'en aller par la petite grille?...
je préfère ne pas entrer dans la maison... avec mes yeux gros comme le
poing, je serais très ridicule... d'ailleurs, je viendrai voir Marc
demain matin...
--Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?...
--Beaucoup... c'est un camarade d'enfance...
--Vous êtes du même âge?...
--Il a trois ans de moins que moi...
--C'est la même chose!...
--La même chose... oui, vous avez raison...
Mais, en baisant une dernière fois la petite patte solide et souple de
Chiffon, M. d'Aubières se dit à part lui:
--Eh bien, non!... ça n'est pas la même chose... c'est trois ans de
moins!...
Rentrée dans le salon, la petite regarda--comme si elle le voyait pour
la première fois--l'oncle Marc, qui lisait près d'une lampe. Et, au lieu
de répondre à monsieur et à madame de Bray qui la questionnaient
anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa:
--C'est pas trois ans... c'est dix ans qu'il a l'air d'avoir de moins,
l'oncle Marc!...