--Mais non, mon petit Chiffon... personne ne se moque de toi!... et,
voyons, maintenant que nous sommes seuls... dis-nous ce que t'a raconté
l'abbé Châtel?... veux-tu?...
--C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose...
--Quoi?...
--Ben... l'affaire d'hier soir...
--La demande en mariage?...
--Non... quand M. d'Aubières m'a embrassée...
--Ah!... bon!... très bien!... je ne savais pas que tu appelais ça
l'_affaire_...
--Dame!... c'est important pour moi, ça!... car au moment où M.
d'Aubières a fait cette chose-là... je penchais presque pour «oui»... un
peu plus et ça y était!... Ah! ouiche!... ça a tout fichu par terre!...
--Mais pourquoi?...
--Mais parce que ça m'a été horrible, je vous dis!... et comme je pense
qu'une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il
en a envie... je ne peux pas me décider avec ça en perspective... non...
je ne peux pas!...
--Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?...--demanda Marc, qui s'amusait
beaucoup.
--Dame, oui!...
--Et comment lui as-tu dit ça?...
--Je lui ai dit: «Monsieur l'abbé... M. d'Aubières me demande en
mariage, etc... A la maison, on veut que je dise oui...»
--Permets...--interrompit vivement M. de Bray--je n'ai jamais voulu
que...
--Il a bien compris que c'est pas toi!... quand je dis «on», il sait
bien de qui je parle... donc, je lui ai demandé ce qu'il me conseillait,
et il m'a répondu: «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce
mariage, il ne vous reste plus qu'à consulter votre coeur et votre
raison... ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez
répondre...» J'ai dit: «Ma raison répond _oui_ tout à fait... et mon
coeur oui presque... mais voilà!... M. d'Aubières m'a embrassée sous les
arbres... dans le jardin... hier soir...» Et alors, j'ai voulu expliquer
de mon mieux l'effet que ça m'a fait... mais il m'a coupée tout de
suite, l'abbé Châtel... «Ça suffit, mon enfant!... ça suffit... je n'ai
pas besoin d'en savoir davantage...» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?...
--Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé...
qui n'est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses...
--Mais au contraire... il est là pour ça!... et je tenais à lui
expliquer le drôle de phénomène qui s'est produit dans moi à ce
moment-là...
--Ah! tu as tenu à lui dire...
--Oui... je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé ça... même le 1er
janvier... où j'embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants...
--Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que tu embrassais des gens
dégoûtants le 1er janvier?...--demanda M. de Bray, étonné.
--Mais parce que c'est vrai!... Madame de Clairville d'abord... qui
m'embrasse toujours au travers de son voile mouillé... et le cousin la
Balue, donc!... crois-tu qu'il soit appétissant, dis, le cousin la
Balue?... il n'a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus...
ça revient au même!... Eh bien, malgré tout, je crois que j'aime encore
mieux ça que M. d'Aubières hier soir...
--Tu n'es pas sérieuse!...
--Pas sérieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te
trompes joliment, toujours!... j'en ai guère envie, va!...
Et tout à coup elle demanda:
--Quelle heure est-il?...
--Deux heures...
--Comment!... déjà!... faut que je file alors, puisque j'ai promis
d'aller voir le père de Ragon!...
--Tu as bien le temps!... je crois qu'il n'est à son confessionnal qu'à
quatre heures.
--Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!... je vais le demander
au parloir... à son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à
l'attendre... c'est l'heure des grenouilles de bénitier, quatre
heures... Ah! zut!...
Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit
sa voix claire appeler le vieux Jean.
Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma:
--Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre... quand il ne sera plus
là... il nous manquera rudement!...
V
Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près
trois heures. Un orage s'annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait
l'air étouffant.
--Reste dans le jardin si tu veux...--dit-elle au vieux Jean qui entrait
au parloir, en regardant autour de lui d'un air méfiant,--ça sera plus
amusant pour toi...
Il répondit, hésitant:
--Et si ça pleut?...
--Ben, si ça pleut, tu rentreras... qu'est-ce que tu as donc à marcher
comme ça?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes...
--J'ai pas peur... mais j'suis tout d'même pas à m'n'aise ici, mam'zelle
Coryse... y' m'semble qu'les murs écoutent... et ça me jette un froid...
pis... y a aussi c'sacré parquet...
--C'est ça!... jure un peu!... ça fera bon effet dans la maison...
--Mais c'est que j'glisse!... allons bon!... v'là qu'c'est les tapis,
maint'nant!...
--Dame!... si tu patines avec!...
Et poussant dehors le vieux domestique qui s'empêtrait, glissant sur le
parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande
pièce, elle lui dit en riant:
--Voyons!... va-t'en!... tu finirais par faire un malheur...
Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle
voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que
venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne
connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa
mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait,--avec raison,
d'ailleurs,--que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à
voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'être vu. Toute la
société chic,--les jeunes gens y compris,--se pressait à ces saluts, où
chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix,
et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des
mariages et s'ébaucher bien des flirts.
Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à ces réunions qui
l'ennuyaient, et qu'elle considérait comme très profanes, avait fini par
s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses
yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou
mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par
les autres pères, vexés de son succès; et aussi que telle pénitente,
élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux
confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les
pénitentes plus modestes.
Et, en attendant le père de Ragon,--le plus couru des pères
mondains,--qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste
maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une
sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s'empilaient
humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se
disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la
«société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les
pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l'autre. Il lui
semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et
les quêtes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres
aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la
pauvre petite maison grise de là-bas!...
Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l'_épargne_,
qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire
à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait
que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et
donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le
parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui
rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à
autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus,
ressemblaient--trouvait-elle--bien plus à des employés qu'à des
religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui
parlait de Dieu.
Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta:
--Ah! mais!... je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!... il va
être quatre heures!... il faut que j'aille au cours!...
Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi
sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son
siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les
jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de
temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec
surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme
qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. Leur
indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait
plus du tout, lorsqu'une voix à la fois très sèche et très douce lui fit
tourner la tête.
--C'est vous qui êtes là, mon enfant?... mais je ne puis pas vous
recevoir à présent...
--Ah!...--dit Chiffon--je croyais que ma mère vous avait demandé si je
pouvais venir?...
Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée:
--Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais...
Le père de Ragon l'arrêta d'un geste:
--Je ne peux pas vous recevoir ici...
--Je vous demande pardon, c'est ma mère qui...
--Oui... madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au
parloir... mais ce que je peux faire pour elle... à grand'peine... je ne
puis pas le faire pour vous...
Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix
nette et blanche:
--Madame votre mère m'a dit, mon enfant... que vous vouliez me consulter
sur une question très grave?...
--Oh!... je veux!... c'est-à-dire... c'est elle qui veut...
--Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure à mon confessionnal...
--Mais...--protesta Chiffon--je ne viens pas pour me confesser...
--Peu importe!... mes pénitentes m'attendent déjà... je ne puis tarder
davantage...
Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée dans la chapelle neuve,
effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts
crus des rinceaux; cette chapelle où l'oeil ne se reposait sur rien de
doux ni de tranquille; où l'on ne pouvait--au milieu des chuchotements
et des froufrous--se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de
cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait
peut-être la délivrer:
--Ah!... bon!... j'attendrai à la chapelle!... Oh! ça n'est pas ennuyeux
d'attendre... toutes ces dames parlent si haut!...
Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux
moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait
si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il
se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu:
--Voyons... puisque vous semblez le désirer... je vais vous entendre
ici...
Et, changeant de voix, d'un ton éteint et assourdi:
--Je vous écoute, ma fille... qu'avez-vous à me dire?...
Elle répondit délibérément:
--Moi?... rien du tout!... je croyais que c'était vous qui deviez me
dire quelque chose?...
Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le père de Ragon hésita un
instant, puis, prenant son parti:
--Madame votre mère m'a appris que le duc d'Aubières vous demande en
mariage... et que vous semblez voir cette demande avec... je ne dirai
pas avec répugnance...
--Oh! vous pouvez le dire, allez!...
Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, lorsqu'elle accompagnait
madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle
répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à
laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutumé,
l'interloqua un peu.
Il y eut un silence.
--Eh bien?...--questionna simplement Coryse.
--Eh bien,--reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire
déroutait--cette demande... qui serait flatteuse pour toute jeune fille
est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée... vous n'avez
pas de fortune...
--Je sais ça!...
--Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu'il l'est assez
pour deux... il donne... en demandant votre main... un bel exemple de
désintéressement...
--Je sais ça aussi!... et je suis très reconnaissante à M. d'Aubières...
que j'aime beaucoup, d'ailleurs...
--Vous l'aimez?...
--De tout mon coeur... c'est certainement celui que j'aime le mieux de
ceux qui viennent à la maison...
--Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous...
--Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c'est
pourtant limpide!... j'aime M. d'Aubières comme j'aime madame de
Jarville, par exemple... ou l'abbé Châtel... je les aime pour les
aimer... mais pas pour les épouser, sapristi!...
--Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage...
--Ça, sûr! que je l'ignore!... mais enfin, je m'en fais une idée... on
se fait toujours une idée des choses, s'pas?... eh bien, moi, en me
mariant... je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime
M. d'Aubières et l'abbé Châtel... et voilà!...
--Oui... vous êtes un peu sentimentale... comme toutes les jeunes
filles...
--Moi?...--s'écria Chiffon, indignée,--pas pour deux sous
sentimentale!...
Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia:
--Excepté peut-être pour les fleurs... et le ciel... et les rivières...
c'est vrai que j'aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant
tout ça... oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les
choses... et même pour les bêtes, si vous voulez... mais pour les
gens?... ah! fichtre non!... j'suis pas sentimentale!...
Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon
demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très
sinueuses et très minces:
--Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?...
Sans paraître voir l'ironie, elle répondit:
--A présent, c'est par papa et l'oncle Marc... et avant, par mon oncle
et ma tante de Launay...
Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait: «de
Launay»?... Chiffon ajouta en riant:
--Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c'est pas
des gens à ça!... c'est des bons vieux tranquilles et pas chics... pas
du tout dans le train... ils vont à leur paroisse!... Mais pardon...
vous disiez... quand je vous ai interrompu... que j'étais
sentimentale... c'est même parce que vous disiez ça que je vous ai
coupé...
--Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises
d'un idéal quelconque... idéal qu'elles se forgent de toutes pièces...
et qu'elles ne rencontrent jamais...
--Je ne suis éprise d'aucun idéal...
--C'est déjà une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez
considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir
qui s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?...
--Où ça, le bel avenir?... moi qui justement n'ai jamais pu supporter
l'idée d'épouser un militaire!... oui... j'ai ça en horreur, les
militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu... car les
soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!... et ce que je les
plains, au contraire!... et ce que je les aime pour ça!... j'peux pas en
rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire
quelque chose à la maison... ainsi...
Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que
madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille
«n'était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air
froid et sa correction parfaite:
--En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!...
Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa:
--Oui... ça, j'sais bien!... c'est très vrai!... mais je ne peux pas
m'en empêcher!... ça m'est instinctif!... je vous demande pardon... je
comprends bien que ça doit vous choquer... ça choque déjà l'abbé Châtel,
ainsi... à plus forte raison, vous...
Et, le regardant, elle conclut:
--C'est que, voilà!... vous êtes un homme du monde, vous!... et moi
pas!...
--Enfin,--fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire,--êtes-vous
disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?... à
écouter mes conseils?...
--Réfléchir ne me servira à rien!... d'abord, quand je veux réfléchir,
ça m'endort!... et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non... il
n'y a donc pas d'avantage à me faire réfléchir... et quant à ce qui est
de suivre vos conseils... si vous voulez que je vous parle
franchement...
--Oui... parlez-moi franchement?
--Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos
conseils?... vous ne me connaissez pas... vous ne m'avez jamais tant
vue... tout en moi doit vous déplaire à crier...
Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation:
--Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous déplais, et vous
n'avez aucune raison de vous intéresser à moi... ce que vous me dites,
vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire... tout
bêtement...
--Je vous le dis parce que tel est mon avis...
--Soit!... mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que,
sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage... et que celui-là
est superbe... alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me
conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer... ou du
moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie...
--Mon enfant, vous vous trompez... c'est parce que le duc d'Aubières est
un homme parfaitement honorable et bien né... parfaitement bon aussi,
que je vous conseille de l'épouser... je vous le conseillerais également
si vous étiez très riche...
--Allons donc!... jamais de la vie!... d'abord, si j'étais très riche,
au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour...
Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda:
--Je vous garderais pour qui?...
--Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche... ou qui aurait
joué... ou n'importe quoi de ce genre-là!... oui!... j'ai toujours vu
que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe... depuis que je sais voir
quelque chose autour de moi... et je me suis réjouie de n'avoir pas
d'argent!... Oh!... pour ça, vous savez aider les vôtres!... vous n'êtes
pas des lâcheurs!...
Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un oeil presque timide sur le
Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire
adoucie:
--Eh bien--dit-il en regardant la petite avec une certaine
bienveillance--il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux
qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites... doivent vous
plaire?... vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?...
--Oui, si c'est un individu... non, si c'est une corporation...
Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.
Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le
premier être «pensant» qu'il rencontrait.
Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever,
il demanda:
--Vous avez donc beaucoup lu?...
--Non... pas beaucoup...
--Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?...
--Quelquefois... à cheval... oui, c'est surtout quand je me promène à
cheval que je pense à des choses... là, je ne peux pas m'endormir en
réfléchissant... alors je réfléchis... mais c'est involontaire...
--Et... le résultat de ces réflexions c'est que vous n'aimez pas notre
ordre?...
--C'est que, voilà!... ça ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre...
religieux, du moins... les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les
Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres... ça s'occupe du bon
Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des
religieux... vous, vous me faites l'effet d'une association
quelconque... vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de
tout... enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait
bien que j'ai pas peur de grand'chose...
--Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien
et le salut de l'humanité...
--Son bien... sur la terre, ça, j'en suis convaincue!... son salut?...
je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup... et puis, l'humanité,
pour vous, se réduit aux gens du monde... c'est comme pour ma mère... je
connais ça!...
--Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous... vous
avez tort, ma chère enfant...
--Oh!...--affirma poliment Chiffon--pas plus contre vous que contre les
francs-maçons par exemple... ou les polytechniciens, qui continuent leur
monôme à travers la vie... je hais en général les gens qui se massent
pour tomber les isolés...
--Cette haine peut mener loin...
--Très loin!... ainsi, toute petite... quand j'allais avec ma bonne
faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers
des petites rues se plaindre... pleurer presque, en racontant que depuis
les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils
ne faisaient plus d'affaires... quand je voyais peu à peu se fermer
plusieurs des boutiques d'autrefois... quand j'entendais raconter que
tel ou tel fournisseur était en faillite... je rageais ferme, allez,
contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits... et bien
des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces
au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la
nuit...
--Mais c'était une abominable pensée...
--C'est bien possible!... je ne la défends pas!... je l'avais, voilà
tout!... je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde,
vous pensez?... avec eux ça n'aurait pas pris... Oh, non!... aussi, je
n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là...
--Et maintenant non plus, j'espère?...
--Oh! si!... maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à
l'oncle Marc...
--Ah! c'est vrai!--fit le Jésuite avec un sourire tendu--M. le vicomte
de Bray est socialiste... ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux
dernières élections?...
--Non...--dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à
l'oncle Marc,--vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce
que vous appelez socialiste... ne s'est pas appuyé là-dessus pour se
faire élire... il s'est présenté sans étiquette...
--Et il a échoué...
C'était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon
répondit rageusement:
--Oui... il fallait trop d'argent pour être élu...
Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jésuite, qui s'oubliait à
écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu'il
connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise:
--Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!... vous étiez très
pressé... et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la
chapelle...
Le père de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s'effaçait pour le
laisser sortir le premier:
--Non...--dit-il en souriant, très courtois--vous n'êtes plus une petite
fille... et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»...
--Ça m'étonnerait!...--répondit Chiffon, en secouant ses cheveux
flottants qui ondulèrent autour de ses hanches--je n'ai pas la tête de
l'emploi...
Le père de Ragon demanda:
--Je ne vois personne à la «porterie»?... vous n'êtes pas venue seule,
pourtant?...
--Oh! non!... je ne suis pas élevée du tout à l'américaine, moi!... j'ai
ma bonne!...
Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé
presque jusqu'à terre:
--Il n'est pas décoratif, ma bonne!...
Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant
l'heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant:
--Cinq heures et demie!... C'est moi qui les ai fait poser, les
grenouilles de bénitier!...