«--Puisque nous sommes inutiles ici, s'écria-t-il, rentrons du moins

dans la capitale et reprenons nos places derrière les remparts!

«--Oui, c'est vrai, cela, fit Balognet, dont la moustache pendait

misérablement; d'ailleurs, nous sommes trahis!

«Je ne crois pas à la trahison, monsieur, et c'est avec un véritable

sentiment de désespoir que je les vis tourner casaque et entraîner, par

leur mauvais exemple, la majeure partie du bataillon auquel j'avais

l'honneur d'appartenir.

«Le colonel les regarda partir sans sourciller, ce qui prouve bien que

c'était un coup monté, et il se borna à dire à haute voix:

«--Tas de pékins!»

«Resté seul avec le peintre, je résolus de laver cette tache faite à

notre drapeau.

«--Y allons-nous? lui dis-je.

«--Où cela?

«--A la trouée.

«--Allons, fit le brave jeune homme.

«Nous marchâmes dans la direction de la bataille. Le brouillard était

intense, si vous vous en souvenez, ce jour-là. Nous nous hélions de

temps à autre pour ne pas nous perdre, car on ne distinguait rien à

deux pas. Enfin le moment vint où il ne nous fut plus possible de nous

rejoindre, et je m'aventurai seul dans la boue, du côté où j'entendais

gronder le bronze....»

--Ah! mon ami, s'écria la passementière, si tu avais été tué pourtant!

--J'ai failli l'être vingt fois, ma bonne. Je marchai ainsi à l'aventure

jusqu'à la nuit, et savez-vous, monsieur, où je m'arrêtai? Aux portes

de Versailles, où je fus fait prisonnier par un poste prussien. Mais

j'aurai du moins jusqu'à mes derniers jours la consolation de pouvoir

dire que, la trouée, moi, je l'ai faite!

Et il éclata d'un si bon rire, avec une joie si naïve, que je me sentis

ému jusqu'au fond de l'âme. «Brave passementier, héros inconscient de

cette Iliade moitié bouffonne et moitié navrante, sois béni! pensai-je!

car toi, du moins, tu as fait ton devoir jusqu'au bout. Grâce à toi et à

tes rares pareils, quels qu'aient été ses torts et quels qu'ils soient

encore, la bourgeoisie s'est rachetée à jamais sur les sombres coteaux

de Montretout et de Buzenval.»

--Monsieur mon roi, me dit tout-à-coup la petite fille blonde et rose,

voici le bidon de papa, celui qu'il avait.

Et elle me le mit sur les genoux. Je pris le bidon, et, l'ayant

débouché, je l'épanchai sur l'ongle de mon pouce. Une goutte, une seule,

en roula, et, me levant je bus cette goutte à la Patrie!

Jamais vin ne me parut plus doux que cette larme de vinaigre.

TABLE DES CONTES

CONTES FACÉTIEUX

Béjarec le faiseur d'enfants

Coco et Bibi

Le premier mot

Un cas de psychomancie

L'étranglé hilare

Le coup de la belle-mère

Le crime du moulin au moulin du crime

Le mariage de Cambronne

Loys Égarot ou l'argent d'autrui

Le sieur «On»

Lazoche, peintre d'idéaux

Orderic le «babuineur»

Scipion Garsoulas

La dame du sonnet

Le bon chevalier de Frileuse

Les petits romans de Géraldine

I. L'ail

II. Muzarègne

III. Le beau Philibert

IV. Le bateau de fleurs

CONTES FÉERIQUES ET RUSTIQUES

Un duel darwiniste

Les bottes de vingt-huit kilomètres

Cendrillon en automobile

Le diable en Bretagne

Les demi-âmes

L'enfant perdu

L'héritage d'Yvon Legoaz

Azeline

CONTES TRAGIQUES

La tache d'encre

La Vénus vitriolée

La plus terrible arme du monde

A deux de jeu

L'alliance

L'horreur humaine

Les chemises sanglantes

Une femme libre

Le récit du chirurgien

La trouée

Contes de Caliban · 第 15 / 15 段