LA PROFONDEUR RUSSE

Passions du fond caché, lames de fond: le plus souvent, elles

dorment; mais il arrive, soulevées, qu'elles emportent les rives de

la paix commune.

Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour de la vie dans les

êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu'elle y attache. Il les

porte à tous les excès, que vous appelez des crimes, selon votre

droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais

l'entendre: ils sont trop asservis à leurs idoles: les Juifs, dans

leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination

à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal mensonge

d'automates, à deux ressorts d'agitation vaine et de vaine morale.

Donner sa vie, et même prendre la vie des autres, sans en peser

exactement la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et du

succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les

sortes d'honneur, hormis celui de vanité, sent l'honneur mystique au

même degré qu'un saint apôtre.

L'amour de l'amour fera, d'un homme à la Dostoïevski, le bourreau

d'une femme et le jouet d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il

n'aura que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang.

La passion de l'innocence le poussera, peut-être, à vivre en amant

avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit

témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même;

pour la connaître: on ne connaît que dans la possession, et toute

possession touche au crime, hélas; pour l'accroître de ses propres

larmes, cette adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la sienne.

Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! Et toujours dans la

tendresse. Et le rire dans les larmes. Car où est-il le bonheur,

sinon dans la folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante est

seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n'est point, si d'abord

elle ne soupire.

A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin

dans l'art cruel de se connaître? Il s'en donne toute l'apparence.

Mais remords est un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir.

Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre ce plein de la

passion qu'il poursuit. Suave désespoir, déception terrible, espace

du désaveu, déserts de l'entier délaissement de soi-même. L'unique

passion est, en somme, la passion de la plénitude.

Un artiste créateur voudrait presque participer, de moment en moment,

à la création universelle. C'est pourquoi il se déteste, en vain,

lui-même à l'infini: il ne se méprise pas. Il peut, au contraire,

mépriser beaucoup les autres: et sans jamais les détester, pourtant.

Il est, en lui, une ardeur éternelle pour le noyau du fruit. Tous les

crimes pourront hanter son âme: elle ne saurait rien perdre de sa

pure volonté, qui est de ne pas nuire, ni de sa primitive convoitise,

qui est l'innocence, après tout. Elle n'aspire qu'à saisir l'objet

vivant, à l'adorer en lui-même, à le posséder jusqu'à le détruire.

Enfin, je dirai qu'elle veut le tuer, cet objet d'amour, pour le

recréer ensuite aux dépens de sa propre vie.

Dostoïevski n'est pas du tout Rousseau étalant ses misères, et

bravant à mesure qu'il dit: "Vous êtes plus misérables que moi; et je

vaux mieux que vous, du moins en ce que je vous montre que je ne vaux

rien."

Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et tous valent le leur.

Il touche le fond, qui est la valeur même de la vie, comme au-dessous

des océans, pourvu qu'on jette assez la sonde, c'est toujours la

solidité immuable de la terre; et toutes les mers ne sont qu'une robe

de rosée sur l'écorce.

Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté sans amour. Le désir lui

est sacré, pour peu qu'il porte flamme: le désir même impur. Pour

lui, il n'y a rien de médiocre en soi: parce qu'en lui, même les

forfaits de la chair, tout est cœur et âme, ou, du moins, en recèle.

Rien n'est vil, à ses yeux, sur la terre, que les peuples et les

hommes sans âme. Verser dans tous les péchés, au besoin, pour être

capable de les tous expier, les eût-on même caressés, dans le brasier

que le cœur alimente. Où est l'amour, là est la vie, encore un coup.

Où est la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon d'expier

l'erreur incluse au crime: tout châtiment est injuste, et l'œuvre du

démon dans celui qui l'inflige. Juste et salutaire, dans le coupable

qui l'accepte: car son cœur le réclame. Ou avoir la force de se punir

soi-même ou être puni. La vie, perdue dans la faute, se retrouve dans

l'expiation. Le crime égare le cœur, et n'a peut-être pas d'autre

horreur que cet égarement.

Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et il a passé pour envieux.

Un être trop aigu semble toujours méchant. La force blesse. Le regard

qui pénètre les cœurs est un poignard pour eux: on lui en veut de la

piqûre, fût-il de la pointe la plus fine, et quand il l'émousserait

dans l'effusion des plus tendres larmes. Les hommes refusent d'être

devinés. Encore moins acceptent-ils qu'on les révèle à eux-mêmes. On

ne les dépouille pas sans leur faire violence; et ils gémissent de

se reconnaître. Dostoïevski ne ménage rien. Le mensonge, qui est au

fond de la nature humaine, l'irrite jusqu'à la rage. Il est celui qui

se mesure avec tout vainqueur selon le monde, quel qu'il soit; et il

le frappe, il l'atterre, il l'écorche vif. Il condamne tous ceux qui

osent porter condamnation sur la créature. Il ne juge que les juges.

Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, mais non pour se

plier au goût de quelques-uns, qu'il veuille plaire ou qu'il veuille

blesser, il ne se contient jamais. Ses pleurs sont aussi prompts, que

son éclat de rire bref et toujours étonné. C'est lui que j'entends

dans le salon des Épantchine, quand le Prince Innocent, dévoré de

sympathie, effraie tous ses amis, exaspère sa fiancée, et court avec

une telle allégresse à sa mort sociale.

Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir égal d'être soi-même,

de plaire à qui lui plaisait, et de déplaire à qui ne lui aurait plu

jamais. Et comme il traitait les gens tête à tête, le public est

traité par ses livres.

Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse de ses sentiments,

plutôt que dans l'orgueil de ses pensées, il se portait à cet

excès qui offense le plus les autres: qui est, eux présents, de

les oublier. Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les

associait à sa passion, il se les y incorporait, il les baignait dans

le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens raffiné

pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre,

mais faire aimer l'objet de son amour; et, sans doute, il y mettait

d'autant plus de caresse ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la

convoitise que l'on a de tout amour. Alors, il précipite les paroles,

il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison passionnée. Il

est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, a

les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait aussi les doux

miaulements, les tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des

larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre

la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui sont, dans

le désert, tous les pèlerins du cœur, que la soif tourmente entre

l'aridité du ciel et la sécheresse des sables!

* * * * *

La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment

enferme tout, et le style même.

Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier mot de l'art? Les

cœurs musiciens sauront m'entendre.

Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard des étrangers et des

Juifs est une raison de style: Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il

déteste tous les peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. Forcé

de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui

est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du

dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais il est capable, à

Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer

au bien de la Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y

refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de mêler

leurs pleurs aux pleurs de ce grand visage.

Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la condamnation des

Juifs. Au lieu d'être Juifs en Russie, que ne sont-ils Russes en

Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs,

il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Le second abroge l'autre, puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le

vivant corrompt le vivant.

* * * * *

Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, qu'il perd toujours.

Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, qui est deux fois

passionné, le jeu prend toute sa force. On joue pour jouer, et l'on

joue pour gagner.

J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me semble le plus

honnête moyen de faire fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont

point le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la font pas.

La morale est donc satisfaite.

Ceux qui ne croient pas au sort n'ont jamais regardé la vie. Le

hasard est le nom public de la fatalité. Le jeu est la consultation

populaire du destin. Œdipe joue sur la route de Thèbes. Oreste naît

joué. Les Anciens, grands connaisseurs de l'action, n'ont pas de

doute là-dessus. Ils en viennent jusqu'à tricher avec la chance, pour

garder un atout contre la série noire: tel est le sage Polycrate

de Samos, lequel fait en vain une part au malheur: comme il est

juste, sa réserve ne le protège point. Le destin n'entend pas qu'on

le flatte. Il punit l'un pour son humilité, et l'autre pour son

insolence.

Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l'âme au jeu. Il jouait

ses six derniers roubles, comme on sème dans les champs d'Eldorado,

pour en récolter dix mille, payer toutes ses dettes et sortir de

la gêne. Persuadé que le gain est toujours possible, pourvu que le

destin y consente: il ne faut qu'un instant d'oubli, après tout;

il suffit que la male fortune regarde ailleurs, un clin d'œil, et

l'on gagne. Bien pensé, et d'autant mieux que la sueur d'effroi fait

encore la part de la mauvaise chance.

Celui qui perd toujours n'a pas de raison pour ne pas toujours tenter

l'aventure. L'orgueil le veut ainsi, et le sens du juste. Dans le

joueur d'un certain ordre, il y a un homme passionné de justice.

Toujours perdre l'irrite. En principe, on ne doit pas perdre plus

souvent que l'on ne gagne. La foi s'en mêle, et l'on s'obstine. Cet

amour-propre n'est pas ridicule, parce qu'il est fondé sur un culte

ingénu de la vie. L'homme malheureux joue pour sortir du malheur;

mais il joue encore pour forcer le bonheur qui le fuit. Le jeu est

une interrogation de la fortune. Et plus elle refuse de répondre,

plus on l'interroge.

Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour perdre. Comme il est

plus ordinaire de toujours perdre, on joue pour gagner, ce soir ou

demain, ou la semaine prochaine, ou quelque jour, enfin. Je gage, en

jouant, que Dostoïevski priait.

* * * * *

Qu'il manque de dignité avec noblesse! Qu'il s'élève bien au-dessus

des usages! Comme il en tient justement compte, en n'en tenant pas

compte, en faisant fi de ce qu'on attend de lui! Quel profond honneur

le dispense de satisfaire à l'honneur selon le monde, cette suite

infinie de petites bassesses, que recouvre un masque d'impudence

banale, peint aux couleurs d'une politesse propre à tout usage[45]!

[Note 45: Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour

un homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres

de toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, ils n'en ont

pas. Et celles qu'ils ont, il les montrent fort bien: le mépris des

autres, la dureté des cœurs, la hargne brutale de l'esprit puritain,

la haine des mœurs libres; et cette terre promise des gentilshommes

étale ses grappes d'ivrognes: parce qu'en effet elle en a.

Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, Bible

en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même

savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une tache sur les

habits; pas un grain de poussière à la maison. Mais du foin dans la

tête, et du galet sous le sein gauche. Ils disent toujours la vérité;

mais tout leur être ment, dès ce ventre de leur mère, qu'il est

défendu de nommer.]

L'honneur, dans la société moderne, n'est qu'une façade d'argent sur

un palais où il n'y a plus rien, ni salles, ni meubles, ni chambre

des époux: l'incendie a passé par là, et la maison est vide même

du secret nuptial. Dostoïevski n'a point de part à cet honneur des

salons et des capitales.

Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit pas de

mendier. Il ne donne pas tant de valeur à l'argent. Il n'a pas tant

de respect pour l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des

autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son

Dieu exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille a

peut-être le sien, après tout: le dollar et le bain froid.

Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la turque fortune fait

sans cesse à la misère. Sa constance est héroïque: pour servir

son Dieu, il est le plus humble des hommes. Il consent à prier, à

solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il ne se dérobe à aucune

charge, il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait tant

d'orgueil, et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée de

l'orgueil malade, il se met à genoux, en chemise, autant de fois

qu'il faut. Il supplie, il baise la main qui donne. Et pourtant,

donner à un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. Il le

reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants.

Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a l'amour de

la perfection: telle est la main qui le courbe. Travaillé par

tant de maux, il sacrifie sa dignité selon le monde à sa mission

selon l'esprit. Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne

croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. Il

s'inquiète d'être toujours en retard avec ses éditeurs; mais il n'a

pas honte d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en souffre,

il y trouve une occasion de servir encore.

C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui qu'on prend

pour un Barbare, aime la perfection comme un artiste de France ou

d'Athènes. Il se laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il

ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte.

Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en

des arts si opposés, d'une matière si diverse et d'une forme si

contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas

deux autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent

du même fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent,

s'enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici

et là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent d'émotion, et,

en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion

semblable.

* * * * *

Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent;

et les branches se dirigent vers des horizons contraires; mais les

racines sont communes.

Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n'a ri qu'une

fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a

pas l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme

et douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov,

le père Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, d'une plénitude

incomparable, à la Falstaff. Elle vient de l'amour, comme le reste.

Ils s'aiment, ces bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres

ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints. On peut donc

les aimer, jusque dans le mépris qu'ils inspirent. A la vérité,

Dostoïevski est un des croyants magnifiques à la beauté de ce monde,

qui seraient capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si

l'on pouvait guérir la petitesse d'être petite, et la morale d'être

étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses héros,

comme il est pour tout ce qu'il anime. La vie, il n'a pas d'autre

parti. Voilà la source d'un comique sans second, à mon goût: il n'est

pas destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de tout

blâme, même dans l'invective.

Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers

cyniques, bouffons de la vie elle-même qui se contemple, dans les

pleurs autant que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien,

même quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n'a

pas réussi,--mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans

la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils

portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur privilège légitime.

Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu'elle a,

elle aussi, à vivre: je dirai même de sa prérogative en ce monde et

dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces ivrognes, soit

qu'ils subissent les plus sales misères, soit qu'on les méprise et

les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard

et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même

pas les mépriser. Ils font d'abord rire, puis ricaner; à la fin,

leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée:

on crève d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits

et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité.

Marméladov et Lébédev sont si hommes, qu'ils sont justifiés.

Dostoïevski dirait qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque

père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans les conditions où

ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement

condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert,

automates de l'universelle dérision.

* * * * *

Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on s'arme de l'Occident

contre la Russie.

Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à quelque parti que ce fût,

pas même au sien: celui de la terre et des vivants. La volonté de

nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haine n'est

pas en lui. Il n'est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au

même titre qu'il combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie.

Comme il est libre, en dédaignant toute liberté politique! Il sait

que la liberté n'est pas dans le vote. Car, sont-ce pas les esclaves

qui votent? Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force de

sa fibre première: l'art, la politique, la religion, en Dostoïevski,

tout sort de la même cellule: l'humble orgueil d'être le confident de

la vie universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment.

Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, pour qu'il se donne à

l'univers. Ou quel don ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il

s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le corps de la terre,

comme il le doit, c'est pour rendre à cette mère tous ses baisers et

toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner

enfin n'est pas assez, si l'on ne donne beaucoup.

Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie un sacrifice digne

d'elle. Tout de même, il porte au plus haut point sa race et sa

patrie pour en offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas

aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. Mais il ne veut pas

que l'Europe soit appelée par la Russie même à corrompre la Russie,

à la déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il faut se

nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas se laisser digérer par

elle.

L'amour du sol et de la race n'invite pas Dostoïevski à l'isolement.

C'est un amour qui aime et se prodigue, non pas une possession

jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse que la

confusion. Plus la Russie sera russe, plus l'Europe sera l'Europe, et

plus en sera noblement accrue la vie du genre humain.

Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre est d'un seul

tenant. Droit à la terre, pour qui baise et qui aime la terre.

Sans doute, on tient d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais

pour Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les vivants: jamais

Dostoïevski ne remue ce poison mortel; jamais il ne convoque les

morts, fût-ce dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants

qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait vivre les morts.

Dostoïevski est bien trop fort pour s'enfermer dans un cimetière.

Nous ne vivons pas dans un charnier, mais dans une pépinière au

soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer la vie, mais

de la renouveler. L'œuvre de l'homme n'est pas de cultiver les germes

d'un sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre même, en y

semant des cultures nouvelles, avec piété.

Point d'avarice, ni de ressentiment acide. Dostoïevski ne craint pas

que l'Europe lui dévore la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette

la Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à tous les degrés,

Dostoïevski annonce le devoir d'être soi-même le plus possible, pour

être plus homme. A ce prix seulement, l'humanité sera meilleure et

plus belle. La race enfin n'est, à ses yeux, qu'un moyen de parvenir

à l'humanité supérieure.

Ce que l'Occident connaît par la mesure, le Russe le devine par le

sentiment. L'Occident énumère et calcule: il est nombre et géométrie.

Le Russe évoque et pressent: il est mouvement intérieur et musique.

L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le

Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les

yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux

entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images

se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première

figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent

les formes, prodige obscur.

Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il

ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas

athée: il est prêtre du néant.

* * * * *

Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille.

Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et

soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces:

Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente.

Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens.

La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de

le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur

qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans

avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour

prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant

près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste

de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme

de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui

parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous

les frères.

Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait

bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans

Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active

qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont

toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous

cherchez vous déprime.

Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de

Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il

tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui

qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au

bagne.

Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne

doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde.

Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux

sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face

visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre.

L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté

ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur

qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand

on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les

perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette

erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance.

L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles

qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent

d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent

la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et

larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient

le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force

et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres

épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié,

Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en

grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du

sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la

profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie.

Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où

personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres

que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères.

[Note 46: _Les Pauvres Gens_, 1846; _le Double_, _les Nuits

blanches_, etc., 1847 à 1849.]

Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens,

et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui

n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses

adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que

l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de

cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La

Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux.

Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde

inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr.

C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les

jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet

homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à

la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.

Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières,

celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre

pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième

Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans

l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes

qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou

le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du

Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent

pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est

pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on

en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï.

Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que

ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il

faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres,

soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en

Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les

enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse

impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui

ait encore un Dieu.

La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans

l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni

pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes

ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience

religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à

tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où

la jette son hystérie.

Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la

douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où

la douleur enferme généralement les natures médiocres.

Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de

l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle

l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été

trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il

fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et

terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute

souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que

sur des échelons sanglants.

Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se

purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une

naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait

lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu

plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le

crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que

la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout

grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché,

si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours

une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un

peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la

rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que

la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux

qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en

lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie,

avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que

l'amour nous propose, et qui doit être expiée.

[Note 47: Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des

critiques et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la

colère de ma solitude et le vieil amour de la gloire.]

Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les

peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers

selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers

selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il

apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait

à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une

vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique

vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus

de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui

plus que ceux de la morale et de la politique.

Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est

la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que

la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et

ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc,

sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme

n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite,

un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans

Dostoïevski, et cette grandeur intérieure.

* * * * *

L'intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La nuit extérieure

s'illumine de l'éclair jailli du dedans. C'est là que rien ne se

formule, et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les mobiles

se condensent, où se détermine l'action.

L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. Elle est la

conscience amoureuse de ce qui est, au fond de ce qui paraît être.

Elle est ce qui demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle est

vraiment l'instinct de la connaissance, et son amour.

En Dostoïevski, je finis par tout référer à l'intuition. Dostoïevski

a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le

lire en musicien.

La chasteté n'est que le signe le plus visible des âmes pures. La

pureté suprême est l'innocence de la bonté: l'horreur de faire le

mal. Dostoïevski n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes

et des assassins plus purs, à l'en croire, que les honnêtes gens:

c'est qu'ils aiment; et que le crime, en eux, n'est pas le mal qui

dure, mais l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais il ne

dit avec emphase que la prostituée ou le criminel valent mieux que

l'honnête femme et le juge. Mais la prostituée qu'il défend est une

victime: il montre en elle, non pas l'excellence de son infamie, mais

l'excellence de la douleur que l'infamie lui coûte. Et enfin, toute

créature qui se donne avec passion est victime, quel que soit son

bourreau, son complice ou son idole.

Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne

s'est moins juché sur les échasses du devoir et de la morale. A la

profondeur où il sait chercher les origines, il trouve, en soi, la

semence et l'excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui

est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec un saint

effroi: il touche, il voit que la cruauté et la luxure se tiennent

comme deux sœurs monstrueuses, unies par le même os de désir. Plus

il les déteste, plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n'a

pas proprement pitié du mal: à moins que le châtiment ne soit plus

pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa compassion est

merveilleuse pour la peine, ou publique ou cachée, que le péché

exige. Pitié qui n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte

aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement: elle est la vertu

humaine par éminence, la vertu des vertus, la charité sans quoi tout

reste mort et vide.

L'amour véritable est là, où celui qui aime s'oublie soi-même et se

confond entièrement dans l'objet aimé. Larmes de la compassion, vous

faites une honte éternelle aux baisers sans pitié.

Le plus haut point de la vertu est toujours de se vaincre, et

d'embrasser parfaitement l'objet: lui être le cœur et l'âme qu'il a

si peu, ou qu'il n'a point.

Cette conquête est d'une autre grandeur et d'une autre fécondité, que

la domination telle quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère

près de la puissance qu'il faut pour leur donner la vie et les sauver.

Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Russes ont eu

avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions

humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire

que les amants n'ont point de lèvres. La profondeur du sentiment

russe, et la puissance de l'esprit français: les deux ailes à l'essor

de la nouvelle connaissance.

Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent de l'éternel. La

profondeur est sous-jacente au sentiment, et non à l'intelligence.

La profondeur est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme

seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais le sentiment

religieux a sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche

pas une relation de soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir

l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le sentiment.

Et telle est l'âme religieuse. Après bien des routes et des chutes

cruelles, l'âme religieuse se fixe dans l'amour: là est son lieu,

et sa conquête; là, sa force et la vocation de sa puissance; là

serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski n'a pas manqué

la couronne promise à l'amour errant. Il est entré au port de la

recherche idéale.

La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, nous aussi,

qu'il n'y a point d'arbre sans le sol qui le porte, sans fumier ou

sans terre. Mais s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce

qui s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre ne serait

pas l'arbre; et sa racine même pourrirait.

Les grands Français ont toute la force dans l'esprit. La plupart, ils

n'ont pas la profondeur, qui est si naturelle aux âmes religieuses.

Ils ne l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont dressé

les cathédrales sous le ciel. Le grand Flaubert m'y fait penser,

ce prince de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les

sables et les salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes sont

belles, et l'on y respire à peine, dans un vent d'éternel ennui.

Flaubert est un génie mortuaire. S'il a du cœur, comme je crois,

il n'en a pas pour la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs,

il l'étouffe: il tâche à être sans amour, comme le monde de son

intelligence; et il y réussit.

L'amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel nom qu'on y

donne, implique toutes les autres amours. C'est l'amour de Dieu que

Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. On doit avoir foi

au peuple russe, sur la foi de Dostoïevski.

Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les puissances: la

tyrannie, la police, l'église, les riches. A ses yeux, tout le mal

qu'elles peuvent faire, est compensé, de bien loin, par l'action

qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent l'excellence, en

y prodiguant la douleur. S'il finit par les défendre, ces puissances

mortelles, j'y vois un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît

son peuple par soi-même. Toute révolte de la race déchaîne son

instinct d'aveugle destruction et d'anéantissement. Le joug, qui lui

fléchit la tête jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie.

La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation affreuse.

La race des Russes obéit et souffre avec excellence. Elle se rebelle

et se fait justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la

perfection que par les voies de la douleur. En un mot, elle ne veut

choisir qu'entre la foi mystique et le néant, entre l'amour de Dieu

et la haine de la vie.

* * * * *

Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de

l'abîme, ferme les portes du néant. Tenté de toutes négations, il ne

détruit rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un Nietzsche

racheté.

Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête sur le rocher. Mon

Prométhée fait peur à Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien

cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre

pattes, dans un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon

contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai pas vanté.

Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, Dostoïevski

l'a surpassé; mais telle est sa grandeur, qu'il monte d'un degré

encore. Il porte à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si

je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me semble, on

ne mesura mieux la distance qui sépare la mortelle théorie de l'œuvre

vivante, et le penseur sans amour du véritable artiste.

* * * * *

Encore un pas.

Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils peuvent suffire au monde

de l'intelligence. Mais ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde

du cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent de faire

la loi à l'intérieur de la maison, plus ils l'ignorent. De là, sans

doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on

peut permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit même qui

y entre en décadence, et qui marque les degrés de sa chute par des

cris. Il ne faut pas que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie

générale. L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse

dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, la fin de cette

intelligence porte jugement sur toutes les œuvres de sa croissance;

et, quoi qu'on fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle

subit la condamnation de son propre dédain.

Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le

seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes: les

confidents de l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est le

premier de tous, dans le temps: il a prévenu toutes les insolences de

Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n'y a pas si loin de _l'Idiot_ à

_Parsifal_ sublime.

Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un simple jeu de la

logique, prend forme dans une œuvre d'art. Il faut sortir de la

cage à l'écureuil. Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre

expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de Nietzsche sont des

essais au chef-d'œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la cage;

il fait le dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; tout

de même, son char est une chaire, et son Pégase une rosse allemande

harnachée de lexiques in-folio.

Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue dans ses routes de

jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et,

comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout

aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline

à ceux qui n'ont point de règle intérieure. De même il satisfait

l'instinct de l'art dans les demi-artistes.

Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait

que lever les épaules, aux jours de _Parsifal_, devant ce corybante

infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de

plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses vieilles idoles

de pierre, son Bacchus, son Apollon, et son trépied. Il nous faut

de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne

ressuscitent pas. Wagner savait que _Parsifal_ est vivant; et si,

pour l'offrir au monde, il fallait tourner le dos à un professeur

d'orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche.

Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. Dostoïevski est

l'homme de la vie, mais non pas seulement dans les livres. Parce

qu'il est l'homme de la vie, son monde est le monde de la force,

uniquement. Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l'action,

tandis que Nietzsche est insupportablement l'homme du cabinet et des

livres. Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de l'action,

rien des passions; et il donne des lois aux passions et à la vie. Je

ne m'étonne pas qu'il soit le prophète des professeurs et le dieu des

femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la mauvaise musique.

Les plus rebelles, et qui se flattent de l'être, sont, la plupart,

des esprits nés disciples.

Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la vie héroïque aux

gens qui ne savent pas lire. Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni

les Italiens du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution,

qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette grandeur,

un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte.

On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est que la moitié d'un

homme, si l'on s'y fixe. Il n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux

jeunes gens.

Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski savent par

eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais

Dostoïevski ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. Il ne

veut pas qu'ils se tiennent à cet étage grossier de l'énergie. Il les

porte à l'étage supérieur, qui est le palier proprement humain de

la charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot pour les amateurs

d'éloquence. A mes oreilles, il a le son répugnant de l'emphase. Il

n'y a rien de plus humain que d'être homme. L'homme est rare sur le

marché de Jupiter. Et rien de surhumain n'a de sens qu'à la mesure de

l'homme. Sois pleinement homme, si tu veux passer l'homme. Telle est

la grande, l'unique vérité.

* * * * *

L'intuition est le lieu de toutes les intelligences.

* * * * *

Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dostoïevski. Mais

tandis que tout est négation, dans Nietzsche, même ce qu'il

affirme,--et lui, d'abord, le malheureux,--toutes les négations,

que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans

une affirmation invincible: de la douleur, l'amour conclut, en lui,

à la beauté de la vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de

l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des stoïques; mais

l'amour qui, en portant la vie, l'affirme.

Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J'en ai ployé les

branches, et je les veux réunir dans la rosée qui les trempe depuis

l'offrande de l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même dans

l'ardeur de midi.

Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent bien souvent

comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le mystère des larmes.

Dostoïevski connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. Et

certes, il est en elle un grand secret.

* * * * *

Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui renouvelle la forêt

humaine, vous êtes la source ouverte aux cœurs pleins d'amour. Et

partout où l'on frappe ce tendre rocher, l'ondée s'épanche; et elle

n'est jamais tarie, cette eau amoureuse. Quel orgueil vient de plus

haut? Or, elle ne fond pas sur les feuilles: elle se donne et les

pénètre. Et parce qu'elle se penche vers la prairie, on la dédaigne

de s'abaisser. Mais tant elle a de pieuse complaisance, que nulle

offense ne l'atteint, et qu'elle sourit au mépris même.

Baiser la terre avec transports, dans la joie ou dans la douleur,

dans l'ivresse du bien ou dans l'aveu du crime, baiser la terre en

pleurant, s'y renouer, y remplir au griffon du sang le cœur qui se

vide et s'altère, voilà le culte où Dostoïevski convie ses enfants.

Et ces pleurs sont riches d'un bonheur ineffable; ils ont la vie, qui

est la seule joie et toute joie.

Adore la vie: ton baiser à la terre, d'où tu viens et où tu vas, et

tes larmes confessent ton adoration. Prends patience du mal, à ce

rite, et prends-y conscience de tout bien.

Ton cœur déborde. Il te quitte. Il va à toute cette vie qui

l'appelle. Et où irait-on qu'à la vie?

Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu attends, en celle

que tu donnes. Ils ont la joie excessive de toi-même qui te quittes.

Ce n'est pas que tu te regrettes: c'est que tu te délivres. Jusqu'à

ce baiser pleurant, quel abîme tu te fus à toi-même, et quel désert

aux dunes de souffrance universelle, infinie, perpétuellement

renouvelée, égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n'est pas

d'autre damnation. L'enfer est la souffrance dans le vide. Couché,

contre la terre, tu es le mort béni de la mort volontaire, qui est

toute vie: en te quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est

le véritable amour, chère âme.

* * * * *

Ce n'est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! Vivre! avec la

bouche affreuse d'un mort. C'est la mélodie du cœur qui se retrouve,

et qui répond à toute la nature: me voici! me voici! Il chante la

vie, il en est l'éternelle modulation jusque dans la mort: parce

qu'il l'a, parce qu'il la porte, parce qu'il la donne. Et que

donnerait-on, réellement, qu'on ne prît de soi et sur soi? Quel don

ferai-je, si je ne me dépouille? Voilà l'orgueil de l'amour, et son

humilité sublime.

En vérité, l'orgueil qui se vante et qui s'estime, l'orgueil de

l'esprit qui se compare est une espèce d'humilité un peu basse, à mon

sens. Qui se compare, s'abaisse. Ainsi l'orgueil de l'esprit.

Mais l'amour qui s'humilie dans les dons innombrables qu'il sait

faire, dans toutes les merveilles qu'il suffit à créer, en s'oubliant

soi-même, en s'y mettant jusques à s'effacer, ce prodige d'humilité

est une grandeur céleste. Et tout l'orgueil des esprits n'égalera

jamais, à un infini près, cette humilité divine.

Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède.

Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son

objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est

sèche. L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme un mort qui

se tâte dans le sépulcre.

L'amour adore dans les larmes. Tel est le son de Dostoïevski. Voilà

cette voix rauque et si douce, l'énergie de cette âme infatigable,

et ses brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. Infatigable à

souffrir et à vouloir laver l'or des souffrances, pour en séparer

le trésor de la joie: à la constance de cet orpailleur, à celle-ci,

quelle énergie s'égale?

O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, sentes profondes

de la tendresse, c'est vous, très douces larmes, qui parlez

seules d'amour, et de cet amour qui fait vivre en créant. Et dans

l'embrassement même des amants, ce sont les plus pures et les plus

chaudes larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la communiquent

et la transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne comprennent

pas la parole qu'ils prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand

ils l'avilissent.

L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en elle, comme l'homme

enivré de Dieu baise la terre avec de grandes larmes. La terre reçoit

ces pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande pécheresse

ou la libation sans péché.

Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui le

mesurera? Servir avec amour est toujours un triomphe. L'humilité de

la femme et de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. Et

je veux bien que la vie trouve son compte à l'humiliation de l'homme.

Je ne parle jamais que pour la vie; et je ne vois de bel orgueil

qu'en tout ce qui l'augmente et la rehausse.

Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie n'est pas si grande ni

si forte que l'amour. Elle en attend la parfaite beauté, dont notre

désir s'est fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la vie

d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. A l'amour, de faire naître

et de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour servir ce

dessein. Et le plus pur amour est le plus amour.

O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si humble, vous êtes

profond et vrai entre les grands. Vous allez au delà de tous autres,

sans doute. Car enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que

dans la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est

nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de manque, à défaut

de la profondeur. Et, au total, il y a fausseté où il y a manque.

Voilà donc le point où la haine n'est plus rien qu'une racine torse

entre toutes les autres: et si elle a la forme du serpent ou du ver,

ce n'est point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on l'écrase,

mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point

où tout est idéal, à force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe

toute la matière, comme une matrice seconde, mais de résurrection.

Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l'acte et l'idée sont

tout amour. Tout trempe dans la compassion de la vie pour elle-même,

et dans la certitude du salut, que le cœur exige d'un amour créateur.

Où tout est amour, tout est vie! Par delà le néant de tous les objets

éphémères, c'est là-dessus enfin que notre foi ou notre espoir se

fonde. Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à mon rang, nous

sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et de

tout poison inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, la plus

grande conscience du monde moderne.

1910

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 60 / 77 题