PASSIONS ET MOMENTS

Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de son mal dans son art.

Et puisque ce mal sacré n'a point tué l'art dans le malade, l'artiste

s'en aide pour étendre son art. De mille épileptiques, il en est un

seul qui ne soit pas imbécile; mais celui-là a des lueurs que la

santé ne connaît pas. C'est le miracle de l'esprit, qu'il peut faire

son bien de la maladie même. Je ne me lasserai pas de parler pour

l'esprit. _Et spiritus adjuvat infirmitatem nostram_, dit l'Apôtre.

Il souffle où il veut; et même dans le patient, que ces chiens de

savants voudraient mettre à l'asile.

Malade donc, donnant parfois l'idée d'un fou, toujours bizarre, d'une

humeur extrême, sujet à la tristesse et à la mélancolie comme à une

passion; tombant du rire strident, et d'ailleurs le plus rare, à la

plus noire rêverie; l'homme le moins sain, si la santé est cet état

d'heureux équilibre où, ni le corps ne se plaint à l'âme, ni l'âme

ne se plaint de tout le mal que le corps peut faire à l'esprit:

Dostoïevski, tout de même, n'a été atteint d'épilepsie qu'en prison

et au bagne. Il avait trente ans, alors, et trente années durant,

qu'il lui restait à vivre, il s'est courbé sous la main dure qui

atterre. Était-ce la véritable épilepsie, ou quelqu'une des formes

nerveuses qui l'imitent? En tout cas, les accès n'étaient point

rares: il en a eu jusques à trois et quatre dans le mois; parfois

même, tous les jours.

Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal lui a révélé la

terreur sacrée, qu'il appelait terreur mystérieuse. Ce n'est pas

seulement l'aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de la

vision et de l'objet, pour en faire un tourbillon total, en giration

autour d'une idée fixe. J'y reconnais le mouvement magique de la

contemplation, le train de l'extase, cette révolution qui emporte

l'homme tout entier dans l'effroi de la vision qui lui est promise,

qu'il redoute et désire, de tout son être, dans le même moment.

L'amour au comble obéit à la même incantation: l'amour qui, toujours,

va au delà de son objet, et, dans l'homme, toujours au delà de la

femme la plus aimée.

Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village, perte du sens.

Perte de soi, dans une étrange prescience, et même dans une divine

possession d'autrui.

_Aura quaedam frigida_, un composé de sensations et de mouvement. Une

haleine mystérieuse se met à ourdir une toile, qui sépare l'âme de

tout ce qui l'entoure, sans pourtant l'en priver: un tissu complexe

de passion et de possession, un abîme pour le sens propre, une

obscure révélation d'univers.

Si l'on veut à tout prix que ce soit un mal, je l'appelle la maladie

du trépied. C'est l'état des voyants, la condition même de la

présence mystique. Car, ne croyez pas que cet oubli de l'étendue soit

une absence, ni que les objets disparaissent parce qu'ils ne comptent

plus un à un. Mais, au contraire, tout y prend sa juste place, et les

formes de l'univers s'assemblent autour du seul point fixe. Voilà

saint Paul, quand la parole attendue fond sur lui avec le soleil,

au chemin de Damas; et il entend, il voit, il sent, il est engendré

par ce qu'il engendre; il s'ouvre tout entier à la conception de son

Dieu, que le feu darde sur son âme, et dont elle le pénètre comme à

la pointe d'un glaive rougi à blanc.

Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement, parce qu'il souffle

sur le temps comme un grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès

de la vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, sous

la pellicule éclatante d'un éternel et redoutable apaisement. Là,

tout s'explique: et là, tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est

plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance qui passe de

bien loin la perfection du désir. Il n'est plus rien de soi, parce

qu'il est la conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en

est pénétré, et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant de

l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette énergie même, il en est

le noyau, le centre stable et l'explosion universelle.

Les témoins de l'extase comptent par minutes et par secondes, ce que

le sujet sacré ne saurait pas compter, sans l'anéantir avec soi-même.

Mahomet disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les montagnes

et empilait les siècles, pour en faire la coupe unique où il buvait.

Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui

se double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de la vie: non

pas seulement parce qu'on attend le retour de l'extase; mais parce

que l'âme qui a visité la profondeur ne peut plus vivre que dans les

grands fonds: elle y plonge tous les objets de la vie, toutes les

pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme

elle est sans pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut

rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel il y aspire, tel

il s'obstine à rêver, si on lui dit qu'il rêve.

* * * * *

Je compare la marche de l'épileptique vers la crise, au mouvement de

Dostoïevski vers la profondeur.

Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: elle dénombre, elle

palpe l'infiniment petit; atome après atome, elle essaie l'analyse,

comme les antennes de l'insecte explorent le pollen grain à grain.

On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et vient, et qu'il titube

dans le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le caractère: il

en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous les

aspects, et les dégorge.

Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations et des mouvements

obscurs, qui font le corps du sentiment dans les ténèbres. Il cherche

tous les fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il va

de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un

infaillible instinct lui sert de guide.

Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la courbe vivante, faite

de petites droites en nombre infini. C'est pourquoi Dostoïevski

ne conte point: raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue

seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, les incidents

et les inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres de

Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que nous

les incarnons à notre rêve. Elles naissent de toutes les touches

et de toutes les nuances qu'elles peignent en nous. On ne comprend

Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie intérieure. Jamais

poète ne donna moins à l'entendement seul et à la simple notion. Ses

chefs-d'œuvre sont des moments, que le dialogue épuise, en épuisant

totalement les caractères: moments choisis, d'ailleurs, où toute une

vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un brin de

récit.

La descente de Dostoïevski dans les émotions inconnues tient du

calcul et de la découverte. Elle est toute en pressentiments, en

essais, en allusions, en prodromes, les uns prochains, les autres

qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l'approche est

certaine, dès qu'ils ont paru poindre à l'horizon de la conscience.

Et le ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt. L'insomnie y

erre avec ces bonds lassés qui la jettent, parfois, dans les trous

d'un sommeil accablant. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en

plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, pour soi-même. Alors,

ce moi souffrant est comme le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui

projette tout le cône de la vision; et l'univers entier de l'émotion

entre dans les secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, il

faudrait se souvenir de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion

fait ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet aimé tout

ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui échappent d'abord, entrent

pourtant dans l'âme qui butine et qui mire l'objet de sa passion.

De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux le plus et

toujours mieux relire.

Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski à ces états les

plus rares de l'intuition, où l'élément pensant et l'élément sensible

naissent l'un de l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée

à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme l'aube douloureuse,

dans le chaos nocturne des sensations.

D'abord, l'absence de soi.

Puis, la descente en convulsions dans l'abîme. Or, chaque sentiment

est un abîme pour l'âme. Mais, entre tous, l'amour.

Qu'appellera-t-on l'âme, sinon l'organe de la connaissance? Je garde

ce nom décrié au seul objet qui jamais ne me lasse.

De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative. Il a le

privilège du prince, que sa déchéance même ne saurait prescrire.

La véritable connaissance fonde le monde de la charité, et elle

seule. On ne saurait rien connaître à moins d'aimer. Et ce n'est pas

connaître que de savoir et n'aimer point.

La vie entière est cette femme voilée, que l'homme cherche, dont il

fait son épouse, et _cognovit eam_, l'ayant aimée.

Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède l'embrassement de

l'époux. Et sa crainte, peut-être, et son dégoût. Voilà l'homme voué

à la connaissance: il est d'abord cadavre à soi-même. Sa chair éclate

en rébellion, et se dissocie d'avec lui: elle se fait discorde. Elle

bave, elle se vide, elle vomit; elle s'étrangle, elle se souille;

elle veut fuir l'esclavage qu'elle pressent. Elle ne veut pas se

perdre dans le voyage des ténèbres ardentes. Et, parce qu'elle

résiste, _elle est abandonnée_.

O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille vile, par l'âme au

seuil de la connaissance. Elle est là, comme une peau de rat, crevé

de la peste, dans une rue de Chine; et la foule est autour, le peuple

des hommes ou le peuple des vers.

Et quand la chair retrouve l'esprit, qu'il daigne rentrer en elle,

et la combler de sa présence--_ô Dieu, je te recouvre!_--la serve

conscience hésite: elle va lentement, par le dédale; elle vacille,

comme épuisée; elle tâte les murs de la prison; elle compte les

pierres, et les mousses, et les araignées, et les insectes hideux,

et les larves dans les fentes. Elle reconnaît son chemin, en ne

négligeant pas un signe, en renouvelant les plus humbles démarches

par l'ingénuité des pas qu'elle tente: elle découvre, comme si elle

venait de naître, ce qu'elle a connu et pratiqué naguère, mais dont

elle a perdu le souvenir.

Et telle est aussi l'allure de Dostoïevski, quand il explore un

sentiment ou les raisons d'un acte. Pareil à la main invisible et

souveraine, dont le tact allume la vie, il suscite ce qu'il retrouve;

à mesure qu'il en énumère les éléments, il les anime et il les

organise. La grande création des caractères est un dénombrement de

l'âme par un créateur en passion.

Ils sont redoutables, ces moments qui ont le goût et le sens de

l'éternel. Et il est fatal qu'une sorte de mort suive un instant de

vie divine. Il faut au moins payer d'une mort temporaire ce vol au

delà du temps. Il faut perdre connaissance, pour racheter la terrible

faveur d'avoir eu, un moment, la toute connaissance.

Au fond, il n'est pas vrai qu'on puisse tenir l'équilibre entre la

chair et l'esprit. Toujours l'un des deux l'emporte. Dans tous les

grands poètes, la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, plus

ils la craignent. Ou bien, ils s'en défient. En vérité, qu'est-ce

donc qu'un art qui n'est pas idéaliste? Mais qu'est-ce même qu'une

pensée?

* * * * *

Comme il est en amour, voilà le grand secret de l'homme, et que

l'artiste cache le plus. Ce secret connu fait connaître le reste du

caractère. Je ne pense pas seulement à l'amour de l'artiste pour son

Dieu et pour son art; mais à son amour de la femme, à toutes ces

pensées de la chair, que la conscience ignore et que le cœur nourrit,

sans toujours les nommer, dans un espace de mystère. Et souvent, le

secret de l'homme n'est pas dans ce qu'il livre de soi à l'objet de

son amour, mais beaucoup plus en tout ce qu'il réserve, en ce qu'il

dissimule, qu'il ne laisse jamais voir et ne confie à personne.

De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage bizarre avec les

femmes. Quelles noces tristes et ardentes que les siennes! Je cherche

en lui la clé de ses chefs-d'œuvre. Sa vie n'a pas osé tout ce que

ses œuvres accomplissent. Ses œuvres n'ont plus d'obscurité, quand on

les éclaire de sa vie.

Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec la veuve d'un

médecin, une femme malheureuse et déjà un peu vieillie: mariage comme

on en voit dans ses romans, noces de la compassion et du délire,

un mélange de pleurs, d'hystérie, de souffrances et de remords.

Dostoïevski et ses héros se marient comme on choisit la plus longue

torture en tous les genres de supplices. Il s'agit de prendre la

croix, et souvent sans espoir.

Le désir n'y est qu'un attrait de plus au sacrifice. La chair, même

faible, ne cherche pas son plaisir, mais son épreuve et sa tristesse.

L'âme se donne sans joie, non pas comme à une promesse de bonheur,

mais à une sorte de misère déchirante, à une fatalité de son choix.

Ce serait peu si, n'espérant pas le bonheur pour soi-même, on gardait

l'illusion de le donner à un autre que soi. Mais il n'en va pas

ainsi. Les mariages de Dostoïevski achèvent une infortune qui n'eût

pas été complète, si les amants ne se mariaient pas, mais qui les

eût menés à la folie, s'ils n'avaient pas résolu d'accomplir leur

malheur. Car telle en est la fin: les mariages de Dostoïevski sont

des malheurs accomplis. Au fond, il est contre la chair jusque là,

que rien ne lui doit réussir, ni ce qu'elle obtient, ni ce qu'elle

eût tant souffert de ne pas obtenir. Elle n'atteint que sa misère. Et

c'est tout ce qu'elle mérite.

Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et douloureuse. On

dirait qu'il a besoin de souffrir par elles, et qu'ayant horreur de

les faire souffrir, il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours

une occasion de souffrance.

Un désir d'elles comme infini, et une crainte d'y toucher, une

terreur d'y satisfaire. Une peur d'elles toutes est en lui, et c'est

par là surtout qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se

passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le

bonheur d'une femme, il lui fallait rêver qu'une femme fît le sien.

Son premier mariage est affreux: il pue la laideur et le taudis.

C'est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre

sacrifice. Il a cherché un châtiment; il a expié un péché que je

sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.

Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune

fille. Il a la passion des jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il

est de ceux pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la fleur

dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et l'amour de l'amour.

Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski lui-même. Il aspire à

la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur,

qui est le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux

douceurs des amants, si des enfants pouvaient l'être, s'ils pouvaient

donner des caresses délicieuses, ou si les amants en pouvaient

recevoir d'innocentes.

Je considère avec terreur la vie d'une femme avec un tel homme, et la

vie d'un tel homme avec toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut

lui céder que son ombre charnelle, avec toutes les misères qui y sont

appendues, comme autant de membres blessés à travers des haillons.

Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt que pour

se ruer en transports de peine et de passion. Peine ou passion, elles

ne comprennent guère que celle qui les concerne.

De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu.

La douleur seule est éloquente.

Il faut qu'une femme souffre avec lui. Il le faut, dis-je; parce

qu'il sait que telle est sa vocation, si elle est vraiment femme.

Il faut qu'elle souffre; et il faut, lui, qu'il souffre de la faire

souffrir. Ainsi se reconnaissent les sexes, et ils s'aiment à la fin.

L'amour est inné à cette pratique. Sans quoi, le plaisir égoïste

masque tout.

Quelle patience, dans une femme, pour supporter la souffrance qui

naît d'un tel homme! La patience d'une femme est sa force. Sa bonté,

sa vertu. Quel courage, en elle, pour garder sa foi à la vie! Pour

lui, si elle l'aime, il faut qu'elle y ait foi, l'eût-elle perdue

pour elle-même. Elle ne peut pas trahir la volonté d'un tel homme;

elle ne peut pas oublier l'enseignement unique de son œuvre: que

la foi dans la vie, coûte que coûte, est mère inépuisable de toute

beauté.

Il est dur d'être femme. Mieux la vaut être pourtant, qu'une de ces

grosses prostituées qui font des livres, entre Paris et Nice, avec

leur haine de l'homme, en se léchant elles-mêmes dans un miroir. Et

parce qu'elles sont l'ignominie de l'amour propre, elles se croient

des artistes. Non pas à Laïs grattant ses boutons, mais à elles, est

dû le châtiment de tremper, l'éternité durant, dans la fange de leurs

ulcères et la crème de leurs excréments, les grâces qu'elles se sont

trouvées, et les hideux plaisirs qu'elles y goûtèrent[44].

[Note 44:

_Di quella sozza scapigliata fante,

Che là si graffia con l'unghie merdose,

Ed or s'accoscia, ora è in piede stante._

_Inf._, XVIII, 44.

]

* * * * *

Parce qu'il les a vu souffrir, et qu'il a fait souffrir les femmes,

tout en souhaitant avec passion de les élever et de les guérir,

Dostoïevski les connaît mieux qu'un autre.

Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de la chair, tantôt

plus douces que le lait nourricier dans la bouche, mais toujours

toutes folles: folles d'égoïsme, ou folles de se donner, folles de

tuer l'homme, ou folles de s'immoler à lui.

Il connaît leur passion unique, cette attente éternelle où elles

s'agitent: elles sont là, toujours la même Ève endormie, qui attend

que le doigt de son Dieu lui communique l'étincelle, et l'appelle à

la vie.

Et dans cette éternelle attente, il devine toujours leur éternelle

déception, leur désespoir éternel: il faut vivre pour elles! Elles

peuvent donner la vie, mais non l'avoir! Il faut leur souffler le

feu, qui est toute la vie de l'âme; il ne faut jamais laisser tomber

cette flamme immortelle et fragile. Et comme il est fatal qu'on ne la

puisse pas toujours nourrir pour elles, il faut qu'elles lamentent la

duperie du don total qu'elles ont voulu faire d'elles-mêmes à l'homme

et à l'amour.

Il a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces rancunes glacées qui

menacent le foyer de la tendresse et du désir. Il a laissé comme une

ébauche de cette âme sensuelle, de ces pudeurs perverses, de cette

luxure innocente et virginale, qui tremblent dans le sentiment des

jeunes filles, et que les fureurs de la femme coupable attisent comme

un inextinguible regret.

Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois la violence d'un

appel égoïste à la violence qu'elles repoussent. Elles mettent, à

être prises, une espèce de brûlante complaisance, pour en faire plus

tard un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs parfums

acides, la fleur qui exige le pollen, et qui réclame d'être fécondée,

tandis qu'elle a l'illusion de s'y résigner seulement. Elles sont

aussi le fruit qui espère le soleil pour mûrir; et qui veut maudire

la maturité, dont sa pulpe est avide.

Attendre, toujours attendre! pour n'être jamais exaucée! Telle est la

femme.

* * * * *

Il est plus d'un homme, ce Dostoïevski: et d'autant plus, qu'il est

plus Dostoïevski. Plus d'un homme, et plus d'une femme.

Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, sont, chacun

totalement soi-même; et pour un temps, sans lien aux autres. Le moi

se multiplie de la sorte. L'homme, qui a reçu ce don fatal, porte

naturellement dans la vie et dans ses œuvres les formes du rêve.

Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l'amour avec deux ou trois

femmes, ou plusieurs: car il y a en lui deux ou trois ou plusieurs

hommes pour toute femme qu'il aime. Soit qu'il la désire en sa chair,

soit qu'il voue en elle un culte à quelque rare idole ou à la vierge.

Profusion de l'amour, partage qui répond à un besoin puissant et

mystérieux. Il lui faut l'âme, avec la chair; avec la joie, il lui

faut les larmes. Et dans l'ardeur de la femme en fruit, il lui faut

aussi la jeunesse, la fleur ou l'enfance même.

Il n'est pas loin d'admettre deux ou trois hommes pour la même femme,

parce qu'il les trouve en lui; et tous les trois, en lui, ont besoin

de la femme qu'il aime. C'est de ce fond obscur que se lèvent les

héros étranges de ses livres: à tous ensemble, dans le même amour,

ils n'en font qu'un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette patiente

analyse, qui ne considère une face du caractère qu'en fonction des

autres faces. De là, enfin, l'accord dans la vie, et surtout dans

l'extrême amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour

l'esprit.

Le désir de cet homme pour la jeune fille tremble, comme un œillet

de feu dans un parterre d'épis et de lourdes corolles. La passion de

l'innocence, l'élan vers la forme virginale, cette essence d'ardeur,

si puissante et si subtile, qu'une goutte répandue en parfume tout

autre amour, et se révèle jusque dans l'amour le plus infâme, jamais

Dostoïevski n'y résiste. D'ailleurs, la jeune fille n'est qu'en nous.

Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; il ne peut aimer

qu'elle. Cette prédilection l'emporte; elle le ravit au troisième

ciel, ou elle le fait descendre jusqu'à cette fureur vernale, où la

convoitise de l'homme s'adresse à l'enfance. Il y va, non par vice,

mais par vertu de passion pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet

excès aux serfs du brutal appétit.

Dans l'homme insatiable d'amour, une passion palpite, qui domine sur

tous les désirs: d'avoir un amour, où toutes les amours se confondent

et s'enlacent. Il est femme et il est homme; il est amant et il est

père; il est de chair pour son âme en folie; il est tout âme pour le

délire de sa chair. Et il veut l'innocence, parce qu'entre toutes les

essences de l'amour, elle est irréparable. Il me souvient de Wagner,

qui penche, avec un zèle du même ordre, à multiplier l'amour des

amants par la parenté, et qui ne s'arrête pas aux degrés défendus.

L'amant est le frère de son amante. Siegfried est presque le fils de

sa bien-aimée, et pensant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry

vole un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant.

On me dirait de Dostoïevski qu'il a fait ménage avec une petite

fille, je n'en aurais point de surprise. Et j'en suis sûr, si

laissant ici le plan des faits visibles, j'entr'ouvre les annales de

l'homme secret.

Ne croyez pas qu'on soit plus sensuel, à mesure qu'on est plus

passionné. Il peut arriver que la fureur des sens croisse avec la

passion. Mais l'imagination passionnée est sujette aussi à une sorte

de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses ivresses; et l'ardeur

sensuelle s'épuise à chercher la difficulté. Qu'est-ce souvent, que

l'artiste, surtout dans l'art des caractères, sinon une imagination

amoureuse des formes, jusqu'à l'oubli de toute règle?

Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne parle que des

intentions. La passion rencontre rarement son objet; encore moins

trouve-t-on les deux ou trois femmes qu'on désire dans la même.

La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on n'est aimé est une

terrible passion. Elle mène, parfois, à la mort plus sûrement que

l'autre. Ainsi, l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment

l'ardeur que l'on met à se sacrifier les autres.

Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, et lui pour l'autre

encore. Taciturne secret que Dostoïevski confesse: se donner à la

femme qui nous aime et qui attend de nous son salut; et prendre la

femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que la

passion fait vivre et celle qui la tue. N'est-ce point, au soir

ténébreux de l'_Idiot_, les deux hommes, le mari et l'amant, la

victime et le bourreau, que l'on voit veiller la même femme, qui fut

double et qui est morte, victime elle aussi et bourelle? A la fin,

la joie qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent dans

l'insondable peine.

* * * * *

Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans le sentiment qui

promet le plus de félicité à l'homme, selon la nature? N'en est-ce

pas, plutôt, la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, plus il

semble que l'homme et la femme ne sont pas faits pour la vie commune.

La passion, plus ou moins longue, n'est point un état de durée. La

passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort.

Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est

fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne

s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse,

qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état

durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas

sans douleur. Et je dis qu'elle est nécessaire. L'amour humain se

distingue, par là, de l'amour naturel aux autres créatures, et même à

la plupart des hommes, si l'on en juge à tant de misérables couples.

Pour qu'un homme et une femme se puissent souffrir, il faut qu'ils

souffrent l'un de l'autre. C'est la loi. Je parle de l'homme accompli

en conscience.

L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre

le plus. A l'ordinaire, la femme reçoit la part douloureuse; et

souvent, elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur homme ne

le lui laisse pas.

En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. La souffrance

seule nous rétablit dans notre dignité d'homme. Quel est l'amant

profond qu'Amour n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il

faut grandement souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans

l'amour qu'on lui consent, et même dans l'amour qu'elle nous accorde.

Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, dans l'homme et

dans la femme. Quand les cœurs sont complices, c'est le destin qui ne

l'est pas. La misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque

homme sous un masque fatal, dans l'amour se démasque, et, entre

amants, pour l'un prend visage de l'autre.

L'amour est ce qui nous sépare le plus des Anciens.

Notre passion n'est si ardente et si pleine, que pour faire en nous

l'union des deux mondes: le cœur chrétien habite la chair païenne; et

la chair païenne hante le cœur chrétien.

C'est notre amour qui nous démontre que nous ne diviserons pas un

monde en nous de l'autre, sans nous réduire de la totalité.

Le mystère de l'amour est celui de la douleur même. Je ne crois que

les amours souffrantes. La douleur n'est pas la maladie: la douleur

est un enrichissement. Psyché n'aurait pas perdu son Dieu, si elle

l'avait réveillé dans l'insomnie de la peine, et non dans le sommeil

du plaisir. Moins la douleur, l'amour n'est que l'ombre de lui-même.

Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu'ils croyaient la vaincre.

Et nous, nous devons la sauver.

La douleur n'est point le lieu de notre désir, mais celui de notre

certitude. Les Anciens sont trop charnels. Je ne prétends pas que

nous devions faire élection de la douleur. Tant s'en faut, qu'on

doit tout faire pour s'en tirer. Mais il faut la connaître. L'homme

véritable n'est pas le maître de sa douleur, ni le fuyard, ni

l'esclave: il en doit être le sauveur.

Sur la passion chrétienne qui a tant donné d'échos et de profondeur

à la vie, c'est à nous d'élever une vie nouvelle. La grandeur seule

en fera la joie. Car, où est la vie, est aussi la joie, même dans

les supplices. Vivre, c'est avoir joie, à quelque prix que ce soit.

Ni la grandeur, ni la beauté ne sont valables sans souffrance. Ainsi

l'homme ne va plus sans une tristesse intérieure, qui donne du prix à

tout ce qu'il sent comme la rosée des larmes à un merveilleux visage.

On ne saurait se vanter, ni de ramener l'homme à un âge qu'il n'a

plus, ni d'abolir en lui aucune des puissances que le passé y a

mises, et qui lui étaient nécessaires, puisqu'il se les est données.

La douleur est une auguste puissance.

Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir en nous, et y tout

achever.

La passion chrétienne, s'il fallait la justifier, je dirais qu'elle a

créé l'amour, par le prix infini que la douleur y attache. L'art est

un excès du même ordre, si on le compare au jeu. L'amour n'est qu'une

flamme jeune, qui brille et qui se consume, chez les Anciens. Notre

amour est un feu qui dure, et qui exige de durer, un brasier qui

ranime ses flammes à mesure qu'il les dévore, une ardeur qui nourrit

toute la vie. L'Amour des Anciens n'est que l'enveloppe du nôtre: aux

sens est ajouté le cœur.

V

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 59 / 77 题