Pour se rendre plus noble, et pour croire à sa noblesse, le moi se
fait tout esprit. Il abdique volontiers les passions, et, loin de
l'instinct, il s'intronise dans le royaume mort de la connaissance.
Il le croit faisable, du moins. Dans la pratique, l'esprit ne conçoit
guère un autre lui-même; et il n'y croit pas.
Le moi n'aime pas qu'une personne humaine soit entée sur sa personne.
Il se défie de ce scion vivant qu'on veut insérer à sa tige. Il se
plairait plutôt à ébrancher les arbres voisins: car tout lui fait
ombre. Qu'il le veuille ou non, le moi est le profond ennemi de
l'amour.
Pour ses premières armes, et sans même y faire effort, l'amour tue
le moi. Dans la femme la plus pervertie, il lui reste cette force.
C'est pourquoi la tentation est si aiguë de faire souffrir les femmes
qui nous aiment,--et pourquoi tout bonheur est perdu, si l'on y cède.
Ceux qui ont passé par là, ont su, depuis, la grande vengeance du
cœur: pas une raison de tourmenter ceux qui nous aiment, qui ne soit
folle. Que les femmes soient amères comme la mort: mieux vaut encore
souffrir par elles, que de les faire souffrir.
Après tout, la douleur est la marque de l'amour. La pitié vient
au cœur pour ce qu'on aime. Amour, à toute force, veut effacer la
douleur. Il n'en est qu'un moyen: à soi, qu'amour la prenne. Dans une
âme puissante, le désir de la consolation est pareil à la convoitise
de la volupté la plus tranchante; et la soif est égale de bercer une
créature dans le bonheur qu'on lui donne, et dans la souffrance qu'on
lui fait oublier. Telle est la récompense infinie de l'amour: un
oubli de soi.
L'esprit l'ignore. Le grand désir d'amour, c'est la pitié: plaindre,
et même être plaint. Le moi est un adulte, presque un vieillard:
il méprise ces berceaux; il ne comprend guère cette douceur; il
la repousse. Ibsen, plein de dons qu'il n'a pu faire, connaît la
victoire, de ce cruel amour qui n'a point de pitié, qui ne procure
pas l'oubli, et n'offre enfin à l'homme que les délices d'un combat.
Vivre toujours tendu, l'épée à la main; toujours agir, et toujours
marcher droit, même dans le vide, même quand on le sent aussi vide
qu'il est; toujours se débattre, pour toujours dominer, et sur un
empire misérable: quelle dureté! Quel absurde parti! Et, sur le tard,
si l'on regarde derrière soi la route méprisée, puisqu'on a fini de
la parcourir, quel regret!
Je vois dans Ibsen une douleur bien rare: il n'a pu s'oublier. La
merveille n'est pas de garder la mémoire, c'est d'en souffrir. Son
désespoir lui rappelle que riche du grand amour, il n'a pas su en
être prodigue. Il faut plaindre les pauvres de cœur, mais combien
plus ceux qui sont les plus riches, et nés pour donner: à la fin, ils
se déplorent eux-mêmes, et leur richesse qu'on envie. Car ce n'est
encore rien d'avoir tant à donner: considérez la misère de n'avoir
pas trouvé à qui l'on donne. On demeure en soi, malgré soi. On tue
l'amour, sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans plaisir: on
n'a même pas eu la joie du meurtre, cette basse passion du moi, qui
fait les âmes meurtrières.