L'AMERTUME

C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma misère.

L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini où je succombe. Je

tremble à cause que j'aime. Je m'éveille dans l'épouvante, à cause de

la splendeur du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se mesure

à la beauté enivrante de vivre.

Quand on mesure la passion la plus puissante et l'effort le plus

noble de l'âme à l'effet qui les suit, le cœur se brise de tristesse:

la flèche trempée dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne

les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La déception est encore

plus tétanique, si l'on compte la force que l'on a pour agir et pour

aimer, à la trahison du monde. L'intelligence a si peu de part à ce

profond ennui, qu'elle donne raison au monde. Que ferait-il de cet

amour, de cette force, de cette riche action? Il ne lui en faut pas

tant. Il se défie: là dessous, il sent le moi qui se cache.

Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine fait mon immense

perspective. Et je n'y puis répondre par la raillerie: même jouée,

mon âme ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême vanité,

elle préfère ses miracles à l'horrible insulte de ce désert. A la

dérision de la vie, répond la grande amertume.

Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau des passions les

plus pleines, et, chemin faisant, une joie merveilleuse qui n'a

pas de sens,--rien ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui

m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien plus que ma tristesse.

Car pourquoi me duper ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que

chaque instant renouvelle?

A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au désespoir qu'il y trouve,

et au défi passionné de rédemption qu'il y nourrit?--De là naît

l'amertume. Ibsen est bien amer.

L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes fortes. La salutaire

amertume vient du moi et y retourne. Elle est comme une Victorieuse

qui, debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses droits: A

quoi bon? et que ferai-je du triomphe? Triompher pour triompher? Mais

je ne suis pas un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. Après

s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa mère, qui le met à

table, le caresse et le couche près d'elle, veillant sur sa nuit.

Salutaire amertume pourtant, en ce que le cœur y compare sans cesse

l'extrême, l'unique douceur de l'amour. Il est bien passé, le temps

où l'on pouvait être plus amer aux autres qu'à soi-même. Le moi,

c'est l'astre qui compte ses instants et qui se sent descendre. Ha!

bien plus encore: c'est le soleil passionné de la vie, à son couchant

dans la mer de la mort.

Le moi, c'est la mort.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 48 / 77 题