MOI ET DÉMOCRATIE

L'erreur des démocrates est de croire que leur vérité en soit une

pour tout le monde, et force l'adhésion. Quand leur vérité serait

la seule, il ne s'ensuivrait pas qu'elle eût force de loi sur tous

les hommes. Ni moi, dirait Ibsen, ni eux, ni aucun de nous, nous

ne vivons que de raisons, si bonnes soient-elles. Je m'étonne peu

que les démocrates aient une si belle confiance dans la vérité,

l'humanité et toute sorte d'idoles abstraites. Le nombre est

infiniment petit de ceux qui sont sensibles à la vie seulement et

partout la cherchent sous les mots. La plupart se contentent d'en

épeler les termes, comme on lit un lexique. Mais d'où vient que

les démocrates ne voient pas leur étrange ressemblance avec les

théologiens?--Ils ont des dogmes; ils sont assurés de savoir le fin

mot du monde; ils ont la vérité, et ne doutent point que ce ne soit

la bonne. C'est les dogmes qui font la théologie, mais à la condition

de n'être pas variables. Les démocrates varient comme les appétits.

Je suis bien loin de dire qu'il n'y a point de vrais démocrates,

sinon les religieux; mais il n'y en a point sans quelque religion

secrète; le plus souvent elle s'ignore. Un démocrate n'est pas

prudent qui se fonde sur l'esprit. Tous, ils ont foi au grand nombre.

Telle est leur idolâtrie[30].

[Note 30: La majorité a toujours tort, en effet, dit Ibsen,--la

maudite majorité compacte. Et à ceux qui bénissent le grand nombre,

il répond ainsi par une malédiction.]

Chaque homme, à son compte, peut croire qu'il est fait pour tous

les hommes. Vivant pour soi, qu'il vive pour le genre humain, je

l'admets, dès qu'il s'en propose le devoir. Mais que son devoir en

soit un pour moi, je ne sais où il le prend. Et je ris qu'il m'y

force. Car est-ce là cette liberté fameuse, que je sois forcé de

faire contre mon sentiment ce qu'un autre décide bon que je fasse,

parce qu'il lui plaît à faire?

Les démocrates sont gens de foi; et la preuve,--qu'ils ont en moi

un hérétique. Je ne vois aucune raison que leur foi doive être la

mienne; et précisément parce qu'ils veulent que ce soit une raison.

Le sentiment a fait leur croyance; mon sentiment fait le contraire.

Ce qu'ils invoquent contre moi, est ce que j'invoque contre eux. Je

doute de leur droit sur ma vie par la même démarche qui les rend

si hardis de n'en pas douter eux-mêmes. Ils sont théologiens par

les dogmes; mais il manque la pièce principale à leur théologie,

celle qui porte toute l'armure, et proprement la forme. Ce ne

serait pas trop d'un dieu pour m'ôter à moi-même. Comment donc m'y

ôteraient-ils, puisque je n'y réussis pas?--Pratique de ma prison

comme je suis, et la détestant d'une telle haine, il faut que

l'attache soit bien forte pour que je ne puisse la défaire. Je suis à

la chaîne dans le cachot de ma pensée, et quoi que je fasse, je n'en

sors pas. Si je suis démocrate, le hasard est heureux, et de ma part

c'est bonté pure: car, pourquoi ne serais-je pas tout le contraire,

avec le même droit? Le moi sait justifier toutes ses démarches, parce

qu'au fond il n'en justifie aucune: aveugle et brutal, il ne s'en

soucie point; clairvoyant et dans la pleine possession de son génie,

il en sait le ridicule: le moi ne dépend que du moi. Ainsi donc, les

démocrates qui sont tous théologiens, ne sont pas bien justes quand

ils s'en prennent à la théologie, et recourent au sens propre: dans

l'église la plus roide en discipline, il y a peut-être plus de place

pour la foi des démocrates que dans le moi le plus libre.

Si même j'ai pitié des hommes, et si je les aime dans leurs misères,

il ne s'ensuit pas que je fasse passer les leurs avant les miennes,

ni que je me préfère le genre humain. Car il peut arriver que je

n'aime ni lui, ni moi. C'est en effet ce qui arrive. Ibsen m'en est

garant.

Dans l'océan des hommes, dans la tourmente de l'infini, je suis comme

la barque à un seul rameur, pour tout faire, pour tenir la barre et

veiller à la voile; j'ai mis à la cape dans la vie; et je fuis dans

le temps. A la vérité, je ne sais pas pourquoi: l'issue est certaine,

et je ferai toujours naufrage; mais tel est le moi: il ne pense

qu'à son salut, ou, si l'on veut, à sa perte. Que m'importe tout le

désert, tout ce vide éternel, toutes les vagues de la tempête, tous

les sables de l'océan, quand bien même en chaque atome il y aurait

un homme?--Je ne puis tenir de frères que de la main véritable d'un

père. Les discours, ni les vastes mots ne sont pas assez paternels

pour mon âme; les plus belles paroles n'ont pas assez de sang

pour mon cœur, qui est de sang. Et même les plus belles, qui sont

abstraites, me semblent les plus mortes. Pourquoi non? Suis-je si sûr

de vivre?--C'est là aussi que je ne puis avoir foi, faute d'un père:

pour l'accepter, il faudrait au moins connaître celui qui m'a fait ce

don mortel de la vie.

Ibsen a cessé d'être démocrate, quand il a cessé de croire. A

quoi?--A tous ces mots, qui sont des morts et qui n'ont ni chair ni

sang. Ce qui fait l'espérance et la paix des esprits médiocres, fait

le désespoir des autres. Les idées sont presque toujours les mêmes en

tous les hommes: ce sont les hommes qui diffèrent.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 43 / 77 题