Cependant, à l'autre bout de l'Europe, tantôt dans sa maison natale,
tantôt en Crimée, aux portes de l'Asie, depuis trois ans, Tolstoï
se meurt. Deux coups d'apoplexie n'ont pas abattu Ibsen; il s'est
relevé; il n'a encore touché terre que des genoux. Tolstoï, lui non
plus, ne se laisse pas atterrer; et, quoique frappé, il dresse haut
la tête; toujours le menton levé, il offre son front courbe, comme un
miroir, à la lumière.
Au prix d'Ibsen, Tolstoï pourrait passer pour n'être pas intelligent.
Il va plus loin, et reste en deçà. Il est pratique à l'infini. Le
fait d'être homme et vivant, non l'idée, voilà ce qui l'occupe. Si on
lui accorde son principe, il est difficile de lui refuser le reste:
c'est le bonheur de vivre pour soi en vivant pour les autres; et à
moins de l'assurer aux autres, qu'on ne se l'assure pas. La pensée de
Tolstoï est maternelle à tout ce qui respire; l'amour de la vie en
est l'organe. Jamais il n'a pu comprendre le droit de l'intelligence
à détruire; ni surtout que l'intelligence s'exerçât, de préférence
dans la destruction; il y voit un non-sens, une corruption absurde.
Tolstoï ne sait pas encore que le cœur lui-même peut devenir
l'artisan d'une suprême catastrophe.
L'intelligence n'épargne rien. Elle porte la guerre dans toute la
contrée; puis, restée seule, elle se met à la question; et, dans la
citadelle où elle s'enferme, elle passe le temps à se torturer. Ce
front large, haut et rond, d'Ibsen est le bastion que je veux dire:
la dure loi de la négation règne dans l'enceinte de cette pensée,
derrière les remparts et les triples grilles. Et de toutes parts à
l'entour, les fossés circulaires du néant.
En vérité, l'espérance de Tolstoï paraît sans bornes; l'espérance est
un voyage; point d'espoir pour qui ne peut sortir de soi. Ibsen n'a
que la vie, et déteste la mort; jusque dans la mort, Tolstoï aime la
vie. Il y croit, parce qu'il n'est pas réduit à lui-même.
L'un au Sud, l'autre au Nord, l'un aux confins de la solide et
maternelle Asie, l'autre au bord du fluide océan et de la brume,
les deux grands luminaires se couchent. Ibsen frappe à la tête,
pour tuer. Tolstoï heurte au cœur, pour éprouver la vie. A la tête,
Ibsen est frappé; et Tolstoï au cœur. Leurs maladies mortelles les
séparent encore. La mort pour Tolstoï n'est rien; je l'en crois quand
il dit qu'il l'attend avec joie; il la réclame, il la flatte. Il
s'y fait, dit-il; il sait gré à la maladie de l'y aider peu à peu
et de l'y introduire; il savoure avec douceur l'avant-goût du grand
calme. Il ne la maudit pas; il la bénit; il ose la bénir. Il aime les
souffrances; il en parle à la manière de Pascal, mais sans passion et
sans fièvre. Il a le foie et le cœur atteints, à cause de l'éternel
souci qu'il s'est donné des autres. Dans la dernière image qu'on a
prise de lui, courbé, sur les genoux, maigre et défait, ravagé, la
taille réduite, les épaules obliques, le corps n'emplissant plus les
vêtements presque vides de chair, le front sec, les tempes brillantes
d'un divin chagrin, tout plissé de rides comme une terre où le
labour de la mort a tracé des sillons, Tolstoï est tout yeux et tout
oreilles; il écoute une voix; il a vu sous l'écorce de la vie, là où,
dans la nuit, une mère immobile appelle. On pleurerait de le voir
ainsi: parce que la mort d'un tel homme est plus triste, quand on
sent qu'il l'accepte.
Ibsen, lui, n'est pas si soumis. Il lutte; il se débat en silence;
il maudit l'ennemie. Il sourit amèrement. Il ne tendra pas le col;
il hait la présence cruelle qui disperse les trésors d'une grande
âme, trois grains de blé et une poignée de paille. Il n'a point de
complaisance pour la maladie; tous ses nerfs sont à vif; la révolte
lui fouette le sang et la bile.
Ces deux hommes, de charpente robuste et d'estomac puissant, ont été
riches en passions fortes; elles durent chez Ibsen, et se lamentent
en secret; tandis qu'en Tolstoï elles sont toutes asservies. Je
voudrais croire comme lui: car j'ai vu ce que vaut l'homme de foi
pour vivre et mourir.
Tolstoï excite un grand amour dans son agonie. La pensée de plusieurs
se tourne vers lui, et le cherche là-bas. Qu'il souffre en paix: pour
seul qu'il soit, comme sont tous les hommes et les héros plus encore,
il ne doute pas qu'on ne l'aime; le suprême mirage console l'horizon
de sa dernière étape; et selon son vouloir, il est sûr d'être suivi.
Au lieu qu'Ibsen ne l'espère même pas. L'esprit ne connaît pas
l'espérance. Ibsen appelle l'amour, sans y croire: il n'aime pas.
Celui qui réclame pour tous, reçoit pour soi. Et celui qui réclame
pour soi, est frustré de tous. C'est la loi. Quoi que je fasse, je
ne puis conclure pour moi-même. Je m'épouvante à la fois d'être
sincère: c'est toujours contre moi. Il n'est joie de vivre que pour
les petits: c'est qu'ils se perdent. Avec tout son orgueil, Tolstoï
ne se fût pas perdu, s'il ne s'était pas fait si humble. Je n'ai
pas tant d'humilité, dit Ibsen; on ne s'humilie pas comme on veut.
Dans la grandeur et l'isolement, ni l'âme ni le cœur ne peuvent
être satisfaits; Paris, Rome et Moscou, à cet égard, sont sous la
même latitude; le compte n'est pas d'un degré en plus ou en moins
d'élévation au pôle,--mais de voisinage avec Dieu. Qu'on me donne la
durée,--et, en effet, mon bonheur dure. Je ne suis que trop capable
de la joie: c'est elle qui me manque, dans la marée continuelle du
néant, ce flux et ce reflux misérable de vie et de mort: partout où
le temps fait défaut, partout je perds pied dans le vide dévorant aux
parois de ténèbres: c'est la douleur qui tient tout l'espace.
Je suis perdu, si je ne dure. Si l'on ne me donne tout, je ne suis
rien, et je n'ai rien. Si je ne fais que passer, je me suis un rêve
épouvantable à moi-même. Et si l'éternel amour ne m'est pas promis,
je doute même du mien; les beautés de mon propre amour me sont
horribles, et les délices m'en déchirent.