Une vue tragique de l'univers, voilà donc la forme où les idées
s'animent. L'empire de la douleur est livré aux passions. Seules, les
passions fécondent l'intelligence du poète; et c'est aux passions
seulement que les idées empruntent la vie. L'idée est à l'image de
l'homme qui pense. Il ne s'agit point de science, certes; mais de ce
qui lui est si infiniment supérieur, notre raison d'être, ici-bas et
sur l'heure.
La religion est un art de vivre; la science en est une parodie. La
science ne peut passer le seuil; l'art est au centre de la demeure,
comme le cœur. La science ne connaît pas le temps, ni les espaces en
nombre infini. L'art est un connaisseur très fin de l'âme, de ses
temps, et de ses espaces en nombre infini. Le palais de l'artiste
repose sur un acte de foi. L'artiste connaît l'éternelle illusion; et
il fait semblant de compter sans elle. Il s'enivre de cette feinte
surhumaine; il construit pour l'éternité des demeures qu'il sait
lui-même faites de fumée, et fondées sur le rêve. L'art est tout
humain; et la science est inhumaine.
Voilà en quoi une idée, à moins d'être vivante, n'est pas un objet
d'art. Sinon la vie, rien ne nous importe, malheureux que nous
sommes. Le premier homme, en quête de Dieu, est un artiste. La
recherche de la vie a fait la religion, et non pas la crainte de
la mort. Il n'est pas un seul homme qui n'ait besoin de Dieu pour
vivre. Et qu'importe s'il est possible de s'en passer aux seuls
esprits?--Mais que m'importe l'esprit? Je vis de vie, et je suis
affamé d'être. La séduction de l'esprit est l'attrait irrésistible
qui me pousse à ma perte. Que j'y aille donc, puisque je ne puis
faire autrement; mais qu'à tout le moins je n'ignore pas où je me
précipite; que je ne me vante pas de courir à une vie plus ample ou
plus vraie, quand je descends au contraire la pente du désespoir, et
d'une mort très profonde.
A moins de la religion, il n'y a que l'art seul qui permette de
vivre. Je parle pour ceux qui ont un cœur vivant; non pas pour ces
estomacs faciles, qui se nourrissent de papier et s'engraissent de
formules. Quel artiste désormais ne se verra point enfermé dans la
souffrance, comme dans une cellule, au centre de l'univers?
Je souffre, donc je suis: tel est le principe de l'artiste. La vie
et la douleur sont les deux termes de l'être. Toutes mes idées sont
vivantes et passionnées; en elles, c'est la douleur qui met le signe.
Si elles ne sont désespérées, et chaudes comme la vie même, que me
font les idées?--L'homme qui vit avec force n'a que faire des idées
mortes, ce gibier de savant.