Les idées sont tragiques. Les idées sont émouvantes. Les idées sont
pleines de passion. Les idées sont plus vivantes que la foule des
hommes. Mais à une condition: que ce soient les idées d'un artiste,
et qu'elles s'agitent dans un moi vivant. Faute de quoi, elles ne
sont que science, et squelette comme la science. La vie des idées
doit tout à celle de l'individu. Un art ne saurait pas vivre d'idées,
seulement: il faut qu'un artiste y prodigue de sa vie propre, et
donne vraiment le jour aux idées pour qu'elles soient vivantes.
La vie est le don propre de l'artiste. Il peut y avoir des poètes
tant qu'on voudra, de belles idées, de nobles formes: la vie seule
est la marque de l'art. Où il y a un homme vivant, il y a une œuvre
d'art. Le don de la vie est infiniment au-dessus de tous les autres.
Rien dans l'homme ne va plus haut: c'est qu'il n'y est pour rien, et
proprement sa faculté divine.
La tristesse d'Ibsen est celle de l'idée vivante. Sa sombre humeur
vient de ce qu'il met sa vie dans ce qu'il pense. C'est le plus
pensant des poètes; mais il a bien plus que de l'intelligence; il
respire la déception infinie de l'esprit qui comprend, et du cœur
qui éprouve ce que l'esprit a compris. Il pourrait se réjouir, s'il
n'était qu'un savant: il a bien démonté la machine; mais, en vertu
de la vie que les idées lui ont prise, il demeure dans une tour de
chagrin.
La plupart des auteurs logent au même étage que la plupart des
hommes. Ils imitent ce qu'ils voient et ce qu'ils touchent; le fond
leur échappe, qui est la vie. Je vois ici la pierre de touche à juger
de l'imitation: qu'on prenne les termes mêmes de ce qu'on imite, on
en est le maître si l'on y met la vie. Le commun des anarchistes se
donne soi-même, et chacun de son côté, pour la règle du monde; le
commun des auteurs peut aussi prétendre à mettre les idées sur le
théâtre. Ils oublient qu'Ibsen en fait des êtres vivants. Il faut
avoir l'étoffe: c'est le moi. Beaucoup l'invoquent, qui n'ont que du
chiffon. Ibsen ne pousse pas sur la scène des comédiens grimés en
idées. Il va des idées aux hommes qui les portent, ou que quelque
fatalité y a soumis. Il crée du dedans au dehors, au lieu d'aller du
dehors au dedans. Il s'intéresse moins à ce qu'on dit qu'à ceux qui
le disent. Telle est la différence de la thèse et de la tragédie. Le
plus intelligent des docteurs ne fera jamais un poète tragique.
Le nombre des personnes est infiniment petit. En art, l'individu,
c'est le génie. Il serait assez juste d'accorder au grand artiste
qu'il a seul droit à l'individu. Tous les autres doivent accepter
l'ordre; et même tout leur mérite est de rester dans l'ordre, il me
semble; car ils ne sont pas seuls, et leur vertu est de relation à
l'ensemble.
C'est parce qu'on se croit quelqu'un qu'on se rebelle contre toutes
choses. Je vois la révolte en tous, et je ne vois de moi presque
en personne. Elle vient des idées abstraites, la folie de croire
qu'on change le fond de la vie humaine, en bouleversant les formes.
Cette niaiserie, d'où sortent beaucoup de révolutions, est odieuse à
l'artiste: il ne s'y plaît qu'un peu de temps. Le lionceau n'a pas
toutes les dents du lion.
Ibsen est né de la critique et d'une longue réflexion; il a eu le
culte des idées; mais il ne s'y est pas tenu,--le seul poète qui soit
parti des idées pour arriver à créer des hommes. Il a fait ce que
Gœthe ne sut pas faire: c'est qu'il avait encore plus d'imagination
que d'intelligence. Ibsen a donc été révolutionnaire; car la
critique, c'est toujours à quelque degré la révolution, soit pour
anticiper sur les temps, soit pour tâcher à les renvoyer en arrière.
Mais il a bientôt connu qu'à une certaine hauteur on ne peut pas être
de son parti, sans être aussi de l'autre: n'est-il pas étrange que
cette élévation à la sagesse se détermine plus par le tempérament
que par l'esprit? La puissance morale d'Ibsen est celle même de
son intelligence; et c'est où reparaît l'instinct: il n'absout pas
souvent.
Le moi qui juge est impitoyable; il détruit tout ce qu'il touche.
Rien ne trouve grâce devant lui, que le songe de la vie.