Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. C'est la force
des grands artistes, dans le Nord, que violence, ardeur, passion,
ils ne peuvent s'y livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs
opposent une digue rigide. Le flot se creuse un lit; presque toujours
l'eau croupit; ce n'est plus qu'une mare. Mais, parfois, un large
fleuve s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante inondation
se prépare.
L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le silence est la matrice
où la passion prend forme. L'avortement est innombrable; mais, quand
la gestation heureuse arrive au terme, il en sort une créature
vraiment grande. Les peuples qui jouissent de la vie en dilapident
la joie; c'est un or qu'ils prodiguent. Les gestes et les paroles de
la foule épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, par droit
d'aînesse, à la fortune de quelques maîtres. Le peuple du Nord,
qui se tait et fait son épargne pendant mille ans, la lègue à un
seul homme. Quel réveil et quelle action! Quelle solitude, aussi!
Qui comprendra cet homme? Dans le Midi, les peuples valent mieux
que leurs héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes,
héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur et la perfection,
qui pour l'usage commun ont nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul
homme, de temps en temps, confisque le trésor et vit pour tous les
autres: _Humanum paucis vivit genus._
Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être cher, par là, dès
que je l'ai connu! Ibsen a longtemps erré en exil, comme Dante; mais,
l'un ou l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils étaient
bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus encore, homme à se bannir.
Ses livres mêmes ne le rapatrient pas. La langue littéraire de la
Norvège diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien d'Ibsen
n'est que le pur danois. Sa langue passe pour la plus belle de la
littérature scandinave; elle est brève, forte, précise; tendue à
l'excès, et d'une trempe métallique; elle abonde en ellipses, en
raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et aussi harmonieuse
que le danois puisse l'être. Si loin que soit l'Italie de la Norvège,
le style d'Ibsen me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une
impression; et je sens assez tout ce qu'on y pourrait opposer. Mais,
dans les deux poètes, que d'ailleurs tant de traits séparent, il y
a la même volonté de tout dire en peu de mots; le même ton âpre,
la même violence à bafouer; la même force à tirer des vengeances
éternelles. Dante, toutefois, sculpte dans le bronze; et Ibsen, dans
la glace. La forme de Dante est la plus ardente et la plus belle,
ailée de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus roide,
est la plus lourde d'idées et qui va le plus loin dans la caverne
où nos pensées s'enveloppent d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en
accroît: l'artiste, en Norvège comme en France, est un homme qui ne
parle jamais que pour le petit nombre: c'est l'effet d'une langue
littéraire, quand l'utile le cède à la beauté.
Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui parlent également mal
leur langue. Quant aux autres, chacun ne la parle bien que pour soi.
Il n'est pas de beau style commun à deux hommes: comme la grandeur
même, le style fait la prison[12].
[Note 12: Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite. Je laisse
de côté ses essais de drame historique et de comédie, quand, jeune
homme, il n'avait pas encore quitté la Norvège: le dernier en date,
_les Prétendants à la Couronne_, 1863, est de bien loin le plus
fort et le plus épique; il rappelle assez souvent les chroniques de
Shakespeare. Mais le génie d'Ibsen n'était pas là, et nullement dans
l'histoire.
C'est, d'abord, trois drames philosophiques, où Ibsen, de quarante
à quarante-sept ans, rompt avec tout le passé de sa race et toutes
les idées de son temps.--_Brand_, 1866, où le monde chrétien fait
un effort suprême et inutile; _Peer Gynt_, 1867, où la nature se
justifie; _Empereur et Galiléen_, 1869-1874, où le monde antique
et le monde chrétien en présence, vaincus tous les deux, sont
obscurément pressés de s'unir pour donner lieu à une société future.
Puis, douze drames modernes, où de cinquante à soixante-dix ans,
Ibsen fait la guerre à toutes les formes de l'institution et de
l'hypocrisie sociales. Il s'engage dans la lutte plein de foi et
d'enthousiasme, croyant de toutes ses forces à la vertu universelle
de la liberté: tout le mal est dans l'obéissance et le mensonge. Il
s'attaque donc à la société présente au nom d'une cité idéale, dans
_les Soutiens de la Société_, 1877, _les Revenants_, 1881, _l'Ennemi
du Peuple_, 1882, _le Canard sauvage_, 1884, _Rosmersholm_, 1886,
et _le Petit Eyolf_, 1894. Il s'occupe surtout du mariage et des
femmes dans _Maison de Poupée_, 1879, _la Dame de la Mer_, 1888, et
_Hedda Gabler_, 1890. Mais de bonne heure il doute cruellement de
guérir le monde malade, et des remèdes qu'il lui offre. Il se met
alors en scène sous divers noms: trois de ses drames sont d'amères
confessions, des auto-tragédies héroïques, où le héros, sans accepter
sa défaite, est toujours un vaincu: _Solness le Constructeur_, 1892,
_Jean-Gabriel Borkmann_, 1896, et _Quand nous nous réveillerons
d'entre les morts_, 1899. A tel point que toutes ses œuvres de la
fin semblent le contrepied des premières: _Rosmersholm_ s'oppose à
_l'Ennemi du Peuple_, _le Canard sauvage_ aux _Revenants_, _Hedda
Gabler_ à _Maison de Poupée_, _Solness le Constructeur_ à _la Dame de
la Mer_, _J.-G. Borkmann_ à _Solness_ même, et enfin _Quand nous nous
réveillerons d'entre les morts_, comme une négation décisive, à tout.]