La Norvège, navire de fer et de granit, gréé de pluie, de forêts
et de brumes, est mouillée dans le Nord entre la frégate de
l'Angleterre, les quais de l'Océan glacial, et la berge infinie de
l'Orient qui semble sans limites. La proue est tournée vers le Sud;
peu s'en faut que le taille-mer n'entre comme un éperon au défaut de
la plaine germanique et des marais bataves. A l'avant, la Norvège
est sculptée, en poulaine, de golfes et de rochers: tout l'arrière
est assis, large et massif, dans la neige et les longues ténèbres.
Les morsures éternelles de la vague non moins que ses caresses ont
cisaillé tout le bord, en dents de scie. Entre les deux mers, la
tempête d'automne affourche les ancres du bateau, et croise les
câbles du vent et de la pluie. L'hiver, il fait nuit à trois heures;
dans le nord, le jour ne se lève même pas. On vit sous la lampe, dans
une ombre silencieuse où les formes furtives ont le pas des fantômes.
La neige est partout: elle comble les mille vallées creusées dans la
puissante échine des montagnes, comme la moelle dans les vertèbres.
Le schiste noir, l'eau fauve qui a pris la couleur de la rouille sur
les terrains du fer, les noires forêts de sapins ajoutent au grand
deuil de la terre. Là, pendant des mois, le soleil est voilé; ou bien
d'argent, ce n'est plus que la lune douloureuse de midi. Au couchant
rouge encore, sanglant et sans ardeur, ce globe hagard descend sur
l'horizon humide, pareil au cyclope dont l'œil rond se cache dans
l'eau verte et pâle. Les cygnes de la mer, les blancs eiders, hantent
les vagues grises. Dans les villes de bois, les maisons sont rouges
sous le ciel incertain du bleu mourant des colchiques. Les rues sont
muettes, et les places sont vides. Les hommes sont sur la mer. Et,
comme des corps morts, la foule des îles flotte le long du ponton
rocheux et des quais granitiques.
Une âme vaporeuse, un ennui doux, enveloppent de chastes vies; elles
gardent leur fraîcheur, dans l'air humide et presque toujours frais,
qui détend les désirs. Mais, comme ce pays, d'un seul coup, passe de
l'hiver à l'été brûlant, la chair ici se jette dans l'ardeur brutale,
dès qu'elle n'est plus indifférente. Ces enfants aux cheveux de lin
blanc, sont gais et brusques; les femmes, dont les yeux verts ont
pris de sa mobile rêverie à l'inquiétude des flots, sont singulières
et se plaisent à l'être; les hommes robustes, durs, silencieux et
rudes, semblent taillés pour parcourir une voie droite, sans jamais
jeter un regard derrière eux. Tout ce peuple n'a de passions que par
accès. Il est exact, et plein de scrupules. Il n'a toute sa fantaisie
que dans l'ivresse; elle est lourde et triste; la chair et l'âme
sensuelle de l'amour y ont moins de part qu'un appétit épais et
court, qui a honte de se satisfaire. Rien de léger dans l'esprit; une
inclination pédante aux cas de conscience; l'intelligence peu rapide,
et presque toujours doctorale; une commune envie d'être sincère et
de se montrer original, et la bizarre vanité de croire qu'on est
plus vrai, à mesure qu'on se range avec plus d'ostentation contre
l'avis commun; enfin, cette maladie de la religion propre à quelques
églises réformées, qui consiste à faire de la morale comme on fait du
trapèze, et à s'assurer que l'on en fait d'autant mieux qu'on saute
plus haut, quitte dans la chute à se casser la tête ou à la rompre
aux autres.
C'est le pays de l'hiver dur et de la neige: sous le ciel jaune qui
s'affaisse, l'homme de génie vit dans la cellule de ses rêves; et,
s'il en sort, il tombe mort entre deux ombres glaciales[8]. Le pays
de l'été étouffant, où les navires des nations lointaines viennent
porter, en glissant au fond des fjords, toute sorte d'étranges
promesses, des appels au réveil, les nouvelles d'une contrée
houleuse, la chimère du soleil d'or et de la mer libre[9]. Le pays
de la nuit polaire et du jour crépusculaire de minuit[10]; la terre
de la pluie, de la pluie éternelle, où l'homme est malade d'attendre
la lumière, et où sa folie lui fait réclamer le soleil[11]. Le pays
des golfes endormis, où la mer pénètre au cœur des montagnes, s'y
frayant un chemin de ruisseau: comme une langue de chimère, comme une
flamme liquide et bleue, le fjord dort entre les monts à pic, tel un
long lac tortueux; il est mystérieux et profond; au bas des moraines
énormes, ce filet de mer rêve dans le berceau du ravin, pareil à ce
peu de ciel qu'on voit couler, entre les toits des maisons, dans les
rues des vieilles villes. Partout la mer, ou la réclusion dans les
vallées étroites, derrière les portes de la glace et les grilles de
la forêt. La mer fait l'horizon de cette vie; elle en baigne les
bords; elle en est l'espoir et le fossé; elle en forme l'atmosphère;
et, là où elle n'est point, on en reçoit les brouillards, et on
l'entend qui gronde. C'est le pays d'Ibsen, où il veut mourir,
puisqu'il y est né.
[Note 8: _Borkmann._]
[Note 9: _Dame de la mer; Soutiens de la société._]
[Note 10: _Rosmersholm._]
[Note 11: _Les Revenants._]
La mer est un élément capital pour la connaissance des peuples. La
mer modèle les mœurs, comme elle fait les rivages. Tous les peuples
marins ont du caprice, sinon de la folie, dans l'âme. Au soleil,
le coup de vent les visite et balaie les nuages; la brume, dans le
Nord, prolonge le délire. Le risque de la mer et le paysage marin
agissent puissamment sur les nerfs de la nation; et par la langue,
sur l'esprit. La Norvège parle une langue brève, sèche, cassante;
beaucoup moins sourde que le suédois, moins lourde et moins dure
que l'allemand, il me semble; d'un ton moyen entre l'allemand et
l'anglais. Il est curieux que l'accent du breton, en Basse-Bretagne,
soit assez semblable à celui du norvégien; mais le norvégien n'a pas
la cadence du breton, qui chante.
L'imagination, presque partout, réfléchit les formes et la couleur
des crépuscules. Sur le bord de la mer, au soleil couchant,
l'homme qui regarde ses mains les élève et doute d'être soi; mais,
dans l'orage et le brouillard, le marin doit se résoudre, agir
sur-le-champ, décider pour tout l'équipage et faire route. Même s'ils
ne savent pas où ils vont, les marins calculent où ils sont avec une
attention patiente: de nature, ils ont les meilleurs yeux du monde;
et le métier rend leur vue plus perçante. Un peuple de pêcheurs,
de matelots et de petits fermiers, qui dépendent de quelques gros
marchands. En Norvège, point de noblesse: un petit nombre de parents
riches, et une foule de cousins en médiocrité. De la brusquerie; peu
de tendresse. De gros os et des muscles à toute épreuve, métal de
gabier qui n'a pas de paille; beaucoup de froideur et d'obstination;
de la constance; des cœurs fidèles, enfin les vertus de la solidité,
mais rien de puissant ni de chaud, qui jaillisse de l'âme. Hommes
taciturnes le plus souvent, avec les éclats violents d'une joie
brusque; un long silence et, quand il est rompu, beaucoup de bruit.
Un quant à soi qui touche à la grossièreté, et qui serait offensant
pour le voisin, s'il n'en rendait pas l'offense. Les femmes n'en
sont pas exemptes; de là, cet air de roideur et de tourner le dos
aux gens, qu'elles ont volontiers. Comme tout le monde sait lire et
signer son nom au bas des comptes qu'il sait dresser, un caractère de
ce peuple est certain air de savant qui n'ignore pas, par exemple,
que la terre tourne, et qui s'imagine savoir comment. Cette sorte
de triomphe dans les matières de l'école primaire donne à beaucoup
de Scandinaves une assurance ingénue, une haute mine de gens à qui
l'on n'en fait pas accroire; les femmes y excellent. La suffisance
de l'esprit, la plus piteuse de toutes, est la plus sans pitié. Il
n'est pas croyable ce que la femme qui sait lire s'estime au prix de
l'homme qui ne sait qu'épeler. Voilà où se réduit, le plus souvent,
la supériorité intellectuelle. Elle est la meilleure école de
l'amour-propre.
Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins étranger à l'Europe
que la Laponie ou l'Islande. Les mœurs y furent celles des clans,
jaloux les uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, ni
l'audace d'une pensée originale; point d'art: car la Cité est le
premier étage du bel ordre où l'église de l'art se fonde. Et, malgré
tout, une manière de génie moral: ces villages lisaient la Bible;
l'on y était théologien, raffiné en règles de conduite, comme à
Athènes ou en France on put l'être en beau langage. L'inclination
naturelle des Normands aux cas de conscience, en pays réformés, de
tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. Le goût des procès
est la forme goguenarde, le goût de la procédure morale et de la
casuistique la forme grave du même tempérament. Le drame où les idées
plaident les unes contre les autres, où les grands partis de la
conscience sont aux prises, devait bien tenir son poète de cette race
disputeuse, et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais pour
les voies où elles font entrer les lois et la conduite. Corneille
aussi a mis les débats de la politique sur le théâtre. Depuis, et
même sur la scène française, on trouve partout plus d'avocats que de
héros; mais dans Ibsen seulement les causes sont vivantes.