CHAPITRE PREMIER

L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE

LA FIANCÉE

(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la

femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie

domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la

Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices

des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur

application.--L'instruction des femmes au XVIIe siècle.--Les femmes

savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la

satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère,

Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes

filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des

filles_; Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle

et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de

l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation

automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme

Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation

mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans

la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de

Rastignac--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les

jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre

Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations

forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le

régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La

chasse aux maris.--Les mariages enfantins.--Mariages

d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et

leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour;

Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le

mariage chrétien.

Dans la famille patriarcale du moyen âge, c'est surtout la condition

domestique de la femme qui nous apparaît. La châtelaine dans le manoir

féodal, la bourgeoise dans la maison de la cité, la paysanne dans la

chaumière, nous font généralement revoir ce type, vieux comme le monde:

la femme gardienne du foyer.

Au XVIe siècle un changement considérable se produit dans l'existence de

la châtelaine. Cette vie, désormais plus sociale que domestique, devient

d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons dans le cercle

enchanteur que trace François Ier, et que l'on nomme la cour de France.

Avant ce roi, Anne de Bretagne avait bien appelé auprès d'elle les

femmes et les jeunes filles de la noblesse, mais c'était pour les garder

à l'ombre d'une austère tutelle et les former aux moeurs patriarcales du

foyer[1]. Tel ne fut pas, on le sait, le but de François Ier en attirant

les châtelaines à sa cour. «Une cour sans femmes, avait-il dit, est une

année sans printemps et un printemps sans roses.»

[Note 1: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de Bretagne.]

Sans doute cette apparition des femmes à la cour de France leur donne,

comme nous le verrons plus tard, une influence souvent heureuse sur les

lettres, sur les arts, et fait éclore la fleur délicate et brillante de

la causerie française. Mais les moeurs domestiques et l'état social du

pays sont loin de gagner à ce changement. Sur un théâtre aussi corrompu

que séduisant, les femmes perdent le goût du foyer; elle sacrifient au

désir de plaire leurs devoirs de famille, et jusqu'à leur honneur. Elles

renoncent enfin à ce patronage qu'elles exerçaient dans leurs terres.

La femme de cour, environnée d'un cercle d'adulateurs, a remplacé

la châtelaine, mère et protectrice de ses paysans. L'historien et

l'économiste s'accordent pour constater que si la politique qui attira à

la cour les familles dirigeantes, acheva la victoire de la royauté sur

l'esprit féodal, cette même politique prépara malheureusement aussi la

Révolution. Tandis que la noblesse se corrompt dans la domesticité de

la cour, les paysans, privés des exemples moraux et de la protection

matérielle que leur donnaient leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrés

aux sophistes du XVIIIe siècle, et ils sauront traduire par des actes

d'une sauvage violence les doctrines antisociales et antireligieuses[2].

[Note 2: F. Le Play, _La Constitution essentielle de l'humanité_; H.

Taine, _Les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime._]

A partir du XVIe siècle, deux courants vont s'établir dans les moeurs

françaises. D'une part une élégante corruption envahira le monde de la

cour; mais d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront dans

bien des familles nobles ou plébéiennes qui, soit dans les campagnes,

soit encore dans les villes, n'auront pas subi la contagion immédiate du

mal. A la cour même se retrouveront, aussi bien et plus encore parmi les

femmes que parmi les hommes, de ces natures fortement trempées à qui le

spectacle du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique du bien.

L'éducation de la femme se ressentira de cette double influence. Ici on

préparera en elle la gardienne du foyer, là une femme de la cour. Les

résultats de ces deux éducations ne tarderont pas à nous apparaître.

Mais dans les provinces comme à la cour, dans la bourgeoisie comme dans

la noblesse, le mouvement intellectuel qui produisit la Renaissance

donna une vive impulsion à la culture de l'esprit chez la femme. Nous

aurons à le constater dans un chapitre spécial réservé à l'influence de

la femme française sur les lettres et sur les arts.

Chez les femmes de la Renaissance, l'érudition se joint au talent

d'écrire. Et quelle érudition! Les trois brillantes Marguerite de la

cour des Valois en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le

latin, et les deux premières, le grec. L'hébreu même n'est pas étranger

à la première Marguerite, soeur de François Ier. La fille d'un Rohan lit

la Bible dans le texte hébraïque. Des femmes traduisent les anciens;

d'autres écrivent elles-mêmes en latin, en grec; elles abordent

jusqu'aux vers latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose un

discours latin dont nous aurons à parler. Catherine de Clermont,

duchesse de Retz, initiée aux mathématiques, à la philosophie, à

l'histoire, possède à un si haut degré la connaissance du latin, que la

reine Catherine de Médicis la charge de répondre au discours que lui

adressent en cette langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573,

viennent annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne.

La harangue de la duchesse fut élevée au-dessus des discours que le

chancelier de Birague et le comte de Cheverny firent aux ambassadeurs au

nom de Charles IX et du nouveau roi de Pologne[3].

[Note 3: L'épitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir

de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au musée

historique de Versailles. Guilhermy, _Inscriptions de la France, du Ve

siècle au XVIIIe_, t. I. Paris,1873, CCCXI.]

Presque toutes ces femmes sont poètes en même temps qu'érudites.

Quelques-unes sont musiciennes et s'accompagnent du luth pour chanter

leurs vers. Beaucoup sont louées pour avoir allié au talent, à la

science, les sollicitudes domestiques, les devoirs de la mère[4]. Nous

les retrouverons en étudiant la part qu'eut la femme dans le mouvement

intellectuel de notre pays.

[Note 4: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]

Les filles du peuple ne restent pas étrangères à l'érudition, témoin la

maison de Robert Estienne où l'obligation de ne parler qu'en latin était

imposée aux servantes mêmes[5].

[Note 5: Baillet, _Jugement des Savants_. 1722. T. VI. Enfants

célèbres par leurs études.]

Le besoin du savoir était universel pendant la Renaissance, époque de

recherches curieuses et qui fut certes moins littéraire qu'érudite et

artistique. Les femmes ne firent donc que participer à l'entraînement

général, et ce ne fut pas sans excès. Elles ne surent pas toujours se

défendre de la pédanterie, s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe

sceptique raille agréablement les femmes savantes d'alors qui faisaient

parade d'une instruction superficielle: «La doctrine qui ne leur a peu

arriver en l'ame, leur est demeurée en la langue,» dit-il avec son

inimitable accent de malicieuse naïveté.

Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne leur abandonne

impertinemment la poésie, «art folastre et subtil, desguisé, parlier,

tout en plaisir, tout en montre, comme elles.» Mais dans cette page

badine, il y a déjà le grand principe de l'instruction des femmes:

Montaigne leur permet d'étudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une

utilité pratique, l'histoire, la philosophie même[6].

[Note 6: Montaigne, _Essais_, l. III, ch. iii.]

Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne l'avait déjà formulée

dans un précédent chapitre des _Essais_, mais, à vrai dire, il ne

croyait guère que la femme fût capable de trouver dans l'étude ce

bienfait moral. Après avoir cité ce vers grec: «A quoy faire la science,

si l'entendement n'y est?» et cet autre vers latin: «On nous instruit,

non pour la conduite de la vie, mais pour l'école,» Montaigne écrit: «Or

il ne fault pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer; il

ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change,

et meliore son estat imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx

le laisser là: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son

maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'usage...

«A l'adventure est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons

pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne,

fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille

d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement

et sans aulcune instruction de lettres, respondit, «qu'il l'en aymoit

mieulx, et qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre

différence entre la chemise et le pourpoinct de son mary[7].»

[Note 7: Montaigne, _Essais_, l. I, ch. XXIV. Molière n'oubliera pas

ce dernier trait.]

L'utilité de l'instruction était néanmoins un argument que ne pouvaient

négliger les femmes qui dès lors défendaient les droits intellectuels de

leur sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune et belle dauphine

de France, Marie Stuart, prononçant en plein Louvre, devant la cour

assemblée, cette harangue latine dont j'ai parlé plus haut, et qu'elle

avait composée elle-même; «soubtenant et deffendant, contre l'opinion

commune, dit Brantôme, qu'il estoit bien séant aux femmes de sçavoir

les lettres et arts libéraux[8].» Nous ne savons à quel point de vue se

plaça ici la jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une simple

parure pour l'esprit de la femme ou une force pour son caractère. Mais

je pense que la grâce toute féminine qui distinguait Marie Stuart

la préserva des doctrines émancipatrices qui, à cette époque déjà,

égaraient quelque peu les cerveaux féminins. Ne vit-on pas alors Marie

de Romieu, répondant à une satire de son frère contre les femmes,

défendre leur mérite avec un zèle plus ardent que réfléchi, et déclarer

que la femme l'emporte sur l'homme non seulement par les qualités du

coeur, mais encore par les dons intellectuels, par le maniement des

affaires, et même... par le courage guerrier[9]! Le comte Joseph de

Maistre, qui eut le tort d'exagérer la thèse opposée, devait, deux

siècles plus tard, répondre sans le savoir à la prétention la plus

exorbitante d'une femme dont le nom et les écrits ne lui étaient sans

doute pas connus: «Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt

ans: «Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait être un grand

général comme un homme?» je n'aurais pas manqué de lui répondre: «Sans

doute, madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à

vos genoux comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer, et vous

entreriez dans la capitale ennemie avec des violons et des tambourins...

Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose. Mais celle

qui prend cela pour argent comptant est bien sotte[10].»

[Note 8: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Marie Stuart.]

[Note 9: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]

[Note 10: Comte J. de Maistre, _Lettres et Opuscules inédits_. A Mlle

Constance de Maistre. Saint-Pétersbourg, 1808.]

Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de proclamer l'égalité des

sexes. Elle fit bien certaines petites restrictions pour les aptitudes

guerrières; mais pour la science de l'administration, elle se garda bien

d'admettre que la femme fût quelque peu inférieure à l'homme[11].

[Note 11: L. Feugère, _Mlle de Gournay_ (à la suite des _Femmes

poètes au XVIe siècle_).]

La cause de l'instruction des femmes fut mieux plaidée par Louise Labé,

la Belle Cordière. Montaigne avait permis que la femme, si elle le

pouvait, s'instruisît de ce qui lui serait utile;--Louise Labé nous

donne l'une des meilleures applications de ce précepte, en disant que

la femme doit s'instruire pour être la digne compagne de l'homme[12]:

la digne compagne de l'homme, oui, sans doute; mais aussi la mère

éducatrice, selon la pensée d'un auteur qui appartient au XVe et au XVIe

siècles. Jean Bouchet, alors qu'il défend Gabrielle de Bourbon, femme

de Louis de la Tremouille, contre ceux qui reprochent à la noble dame

d'avoir écrit. «Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame emploiast son

esprit à composer livres, disant que ce n'estoit l'estat d'une femme,

mais ce legier jugement procède d'ignorance, car en parlant de telles

matières on doit distinguer des femmes, et sçavoir de quelles maisons

sont venues, si elles sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que

les femmes de bas estat, et qui sont chargées et contrainctes vacquer

aux choses familières et domesticques, pour l'entretiennement de leur

famille, ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est chose repugnant

à rusticité; mais les roynes; princesses et aultres dames qui ne se

doyvent, pour la reverence de leurs estatz, applicquer à mesnager comme

les mecaniques, et qui ont serviteurs et servantes pour le faire,

doyvent trop mieulx appliquer leurs espritz et emploier le temps à

vacquer aux bonnes et honnestes lectres concernans choses moralles ou

historialles, qui induisent à vertuz et bonnes meurs, que à oysiveté

mère de tous vices, ou à dances, conviz, banquetz, et aultres

passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer

leurs espritz aux curieuses questions de théologie, concernans les

choses secretes de la Divinité, dont le sçavoir appartient seulement aux

prelatz, recteurs et docteurs.

[Note 12: _Id._, même ouvrage.]

«Et si à ceste consideracion est convenable aux femmes estre lectrées en

lectres vulgaires, est encores plus requis pour un aultre bien, qui

en peult proceder: ce que les enfans nourriz avec telles meres sont

voluntiers plus eloquens, mieulx parlans, plus saiges et mieulx disans

que les nourriz avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent tousjours

les condicions de leurs meres ou nourrices. Cornelie, mere de Grachus,

ayda fort, par son continuel usaige de bien parler, à l'eloquence de ses

enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses epistres, et les estime

fort pour ouvrage féminin. La fille de Lelius, qui avait retenu la

paternelle éloquence, rendit ses enfans et nepveux disers[13].»

[Note 13: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,

ch. XX.]

En définissant le rôle de l'instruction dans les devoirs maternels, Jean

Bouchet n'a pas oublié de démontrer que l'étude prémunit aussi la femme

contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises. Le cynique

Rabelais a lui-même compris que les coupables amours ne pouvaient

trouver place dans une âme sérieusement occupée; et par une charmante

allégorie, il a montré Cupidon n'osant s'attaquer au groupe des muses

antiques, et s'arrêtant surpris, ravi, désarmé, et en quelque sorte

captif lui-même devant leurs graves et doux accents. L'amour profane

ne pouvant les séduire, est devenu, sous leur influence, l'amour

immatériel.

En joignant les réflexions de Jean Bouchet et de Rabelais à celles de

la Belle Cordière, on ne saurait mieux définir le rôle de l'instruction

chez la femme, le vide que remplit cette instruction et la force qu'elle

donne pour mieux s'acquitter des devoirs de l'épouse et de la

mère. C'étaient de tels principes qui, en dépit même de certaines

exagérations, rendaient si solide l'instruction que possédaient au XVIe

siècle des femmes de tout rang. Dans une famille bourgeoise habitant le

midi, Jeanne du Laurens reçoit la sage culture intellectuelle qui lui

permettra de rédiger avec un si exquis bon sens, un jugement si sûr,

si droit, ce _Livre de raison_, récemment publié pour l'honneur de sa

famille et l'édification de notre temps[14].

[Note 14: Manuscrit publié par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage

intitulé: _Une Famille au XVIe siècle_.]

Mais, selon le témoignage de Henri IV, «l'ignorance prenait cours dans

son royaume par la longueur des guerres civiles.» A cette éblouissante

période de la Renaissance succèdent des jours sombres où les tempêtes

menacent d'éteindre le flambeau de la vie intellectuelle. Sans doute

cette vie renaîtra plus florissante que jamais au XVIIe siècle; mais les

femmes du monde, déshabituées de l'étude, se livreront alors pour

la plupart à la frivolité des goûts mondains. Les femmes instruites

deviennent des exceptions brillantes qui se produisent néanmoins dans

divers rangs de la société.

De grandes dames comme Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, Marie-Eléonore

de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité, à Caen, plus tard abbesse de

Malnoue[15], et, dans une sphère moins haute, Mme des Houlières, Mlle

Dupré, ont étudié le latin. Cette dernière apprend même le grec[16].

[Note 15: Huet, _Mémoires_, livre III.]

[Note 16. M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme

Des Houlières et sa fille_; _la Jeunesse de Fléchier_.]

La duchesse d'Aiguillon, élevée dans le Bocage vendéen, reçoit comme sa

grand'mère de Richelieu, une instruction solide. Elle est même initiée

aux lettres grecques et latines [17]. Huet, le savant évêque d'Avranches,

surprend un jour entra les mains de Marie-Élisabeth de Rochechouart un

livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de quelques opuscules

de Platon, et elle achève avec lui la lecture du Crilon. Instruite et

modeste comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de Rochechouart,

abbesse de Fontevrault, traduit le Banquet et fait refondre sa

traduction par Racine [18]. Dans ce même XVIIe siècle on admirera la

science philologique d'Anne Lefèvre, la célèbre Mme Dacier.

[Note 17: Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon,]

[Note 18: Huet, Mémoires, livre VI; Oeuvres de Racine, édition

Petitot, 1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine

écrit à Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les

Oeuvres de Boileau, édition Berriat-Saint-Prix, 1837.]

Ainsi qu'au XVIe siècle, nulle étude, quelque aride qu'elle soit,

ne rebute quelques femmes. A la connaissance des langues, Mme de

la Sablière joint l'étude de la philosophie, de la physique, de

l'astronomie, des mathématiques. Les grandes dames raisonnent sur le

cartésianisme. Mme de Grignan, qui se reconnaît fille de Descartes,

écrit une lettre sur la doctrine du pur amour, professée par Fénelon.

C'était là s'aventurer sur le terrain théologique dont Fénelon, et avant

lui, Jean Bouchet, avaient prudemment éloigné la femme. L'auteur de

l'_Éducation des filles_ se défiait avec raison de l'influence féminine

dans les questions que doit seule trancher l'Église. Heureux le doux et

saint pontife s'il n'eût pas été lui-même entraîné par une femme vers

la doctrine contre laquelle s'éleva l'esprit philosophique de Mme de

Grignan!

Comme au XVIe siècle, l'amour de la science, quelque circonscrit qu'il

fût chez les femmes, devenait un excès. Si quelques femmes continuaient

d'unir à une forte instruction leurs sollicitudes domestiques, il sembla

que d'autres les aient sacrifiées à la curiosité et à la vanité du

savoir. L'affectation du bel esprit, la préciosité du langage[19]

ajoutaient encore à l'antipathie qu'inspiraient ces femmes. Leurs

ridicules furent flagellés par une femme, une femme qui avait d'autant

plus le droit d'être écoutée que, très instruite, elle n'était point

pédante: c'était Mlle de Scudéry. Elle opposa la femme savante à la

femme instruite, l'une affectant avec prétention une science qu'elle n'a

pas, l'autre cachant avec modestie l'instruction qu'elle possède; la

première montrant chez elle «plus de livres qu'elle n'en avoit lu,»

la seconde en laissant voir moins «qu'elle n'en lisoit[20];» celle-ci

employant d'un air sentencieux de grands mots pour de petites choses,

celle-là disant simplement les grandes choses; la pédante interrogeant

publiquement sur une question de grammaire, sur un vers d'Hésiode, la

femme instruite qui a le bon goût de se déclarer incompétente. Mais

notons surtout ce contraste: la femme studieuse et modeste surveillant

toute sa maison avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice

dédaigne le soin du ménage. Devant cette femme oublieuse de ses devoirs,

impérieuse, suffisante, contente d'elle et tranchant de tout, faisant

rejaillir ses ridicules sur les femmes réellement instruites, Mlle de

Scudéry sent déjà bouillonner l'impatience que traduira si bien l'auteur

des _Femmes savantes_.

[Note 19: Sur le rôle des _Précieuses_, voir plus loin, ch. III.]

[Note 20: V. Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après

le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.]

Au milieu de ces femmes qui cherchent à pénétrer les secrets de la

nature, se livrent à des dissertations philologiques, ou pérorent

sur les mérites du platonisme, du stoïcisme, de l'épicuréisme, du

cartésianisme, tandis qu'elles ignorent la science la plus utile, celle

du devoir modestement accompli, je comprends la mauvaise humeur du

maître de maison; et si, dans sa colère, il dépasse la mesure en

confondant la femme instruite avec la pédante, je l'excuse quand il

s'écrie:

Le moindre solécisme en parlant vous irrite;

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.

Vos livres éternels ne me contentent pas;

Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,

Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,

Et laisser la science aux docteurs de la ville;

M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,

Cette longue lunette à faire peur aux gens,

Et cent brimborions dont l'aspect importune;

Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,

Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,

Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous.

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie,

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;

Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs:

Elles veulent écrire et devenir auteurs.

Nulle science n'est pour elles trop profonde,

Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:

Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,

Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.

On y sait comme vont lune, étoile polaire,

Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;

Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,

On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,

Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.

Raisonner est l'emploi de toute ma maison.

Et le raisonnement en bannit la raison...!

L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire;

L'autre rêve à des vers, quand je demande à boire:

Enfin je vois par eux votre exemple suivi.

Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi.

Une pauvre servante au moins m'était restée,

Qui de ce mauvais air n'était point infectée;

Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,

A cause qu'elle manque à parler Vaugelas[21].

[Note 21: Molière, _les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]

Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge? Non. Rien de plus exact

que ce détail de moeurs. Rappelons-nous qu'au XVIe siècle, les servantes

mêmes de Robert Estienne étaient obligées de parler latin[22], et

reconnaissons la justesse des plaintes de Chrysale lorsqu'il nous dit:

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?

J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes

Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas ou méchant mot.

Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,

En cuisine peut-être auraient été des sots[23].

[Note 22: Voir plus haut, page 6.]

[Note 23: Molière, _l. c._]

Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte peinture d'un certain

coin de la société pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les

Philaminte, les Bélise, les Armande n'étaient pas plus rares alors qu'au

XVIe siècle. Après avoir vu ce que Marie de Romieu écrivait pendant

la Renaissance pour défendre les droits de la femme, trouverons-nous

exagérée la scène dans laquelle les femmes savantes exposent le plan de

leur académie?

...Nous voulons montrer à de certains esprits,

Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,

Que de science aussi les femmes sont meublées;

Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,

Conduites en cela par des ordres meilleurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous approfondirons, ainsi que la physique,

Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis:

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis[24].

[Note 24: _Les Femmes savantes_, acte III, scène II.]

Mais le succès de Molière dépassa le but que le grand comique avait

poursuivi. Le ridicule qu'il jetait sur les femmes savantes allait

faire perdre aux femmes jusqu'à cette modeste instruction qu'il leur

permettait, alors qu'il faisait exprimer par Clitandre sa véritable

pensée:

...Les femmes docteurs ne sont pas de mon goût.

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout:

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin d'être savante;

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:

De son étude enfin je veux qu'elle se cache;

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos[25].

[Note 25: _Les Femmes savantes_, acte I, scène III.]

On ne saurait mieux dire. C'était ainsi que, plusieurs années

auparavant, Mlle de Scudéry en avait jugé[26], et telle sera toujours

l'opinion des esprits judicieux. Tout dans la femme doit être voilé,

l'instruction comme la beauté. Et c'est avec une délicatesse infinie que

Fénelon a pu dire des jeunes filles: «Apprenez-leur qu'il doit y avoir,

pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate que

celle qui inspire l'horreur du vice[27].»

[Note 26: Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après

le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de

Fléchier_.]

[Note 27: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. VII. La

Rochefoucauld a, lui aussi, trouvé en cette rencontre la note juste.

«Une femme, dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences

ne lui conviennent pas, et l'entêtement de certaines sciences ne lui

convient jamais, et est toujours faux» _Maximes diverses_, VI.]

Mais le ridicule que Molière jetait sur les femmes savantes l'emporta

sur les réserves qu'il avait faites. L'éclat de rire qui accueillit sa

pièce fut général, et Boileau en prolongea l'écho en y ajoutant sa

note railleuse[28]. L'instruction fut condamnée avec le pédantisme, et

l'ignorance triompha du tout.

[Note 28: Boileau, _Satires_, X.]

«Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas, furent presque réduites à se

cacher pour s'instruire, et à rougir de leurs connaissances, comme dans

des siècles grossiers, elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes

cependant osèrent se dérober à l'ignorance dont on leur faisait un

devoir; mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le secret: ou si

on les soupçonna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put

les convaincre; elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour

complice. On voit par là même que ce genre de mérite ou de défaut ne dut

pas être fort commun sous Louis XIV[29]....»

[Note 29: Thomas, _Essai sur le caractère, les moeurs, l'esprit des

femmes_. 1772.]

Avec sa finesse malicieuse, La Bruyère constata que les défauts des

femmes ne s'accordaient que trop ici avec les préjugés des hommes.

«Pourquoi, dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont

pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits,

leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles

ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs

ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans

cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou

par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une

certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le

talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,

ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par

un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une

curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un

tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause

que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont

heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,

aient sur eux cet avantage de moins.

«On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est

ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort

recherché; c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui

n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus

qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

«Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne

m'informe plus du sexe, j'admire; et, si vous me dites qu'une femme sage

ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage,

vous avez déjà oublié ce que vous venez de dire, que les femmes ne

sont détournées des sciences que par certains défauts: concluez donc

vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient

sages; et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir

savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait

pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage[30].»

[Note 30: La Bruyère, _Caractères_, ch. III, Des Femmes.]

Nous savons, en effet, que les femmes du monde se tenaient volontiers

alors éloignées de l'instruction la plus élémentaire. Avant que Molière

se fût moqué des pédantes, Mlle de Scudéry constatait, comme Fénelon

devait le faire après le succès des _Femmes savantes_, que le danger de

la science n'était pas aussi pressant ni aussi général chez la femme que

le péril de l'ignorance: «Encore que je sois ennemie déclarée de toutes

les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre

extrémité fort condamnable, et d'être souvent épouvantée de voir tant de

femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles

déshonorent notre sexe[31].»

[Note 31: <i>Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société

française au XVIIe siècle_.]

«Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement», dira Fénelon.

«Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit

et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent...

Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour

la manière de former ou de lier les lettres en écrivant: au moins

accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères

nets et lisibles[32].»

[Note 32: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. XII.]

Mlle de Scudéry avait aussi parlé des fautes d'orthographe grossières

que commettaient des femmes aussi inhabiles à bien écrire qu'habiles à

bien parler. Elles embrouillent à un tel point les caractères dont elles

se servent, qu'une femme reporte à une autre toutes les lettres que

celle-ci lui a écrites de la campagne, et la prie de les lui déchiffrer

elle-même[33]. Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage ne

se remarquaient-ils pas jusque dans les lettres d'une spirituelle

épistolière comme Mme de Coulanges[34]?

[Note 33: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française

au XVIIe siècle._]

[Note 34: Lettre de Coulanges à Mme de Sévigné, 27 août 1694.]

Montaigne remarquait de son temps que tout, dans l'éducation des filles,

ne tendait qu'à éveiller l'amour[35]. La même observation est faite par

Mlle de Scudéry qui se plaint que le désir de plaire soit la seule

faculté que l'on cultive chez la femme: «Sérieusement,... y a-t-il

rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en

l'éducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni

galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce

qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui

puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces

grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse... de ne

s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons

que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles

pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut

danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou

douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou

six; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusque

à la mort et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend

rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la

faire agir avec plus de conduite; et vu la manière dont il y a des dames

qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a défendu d'avoir de la

raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir,

pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne

dire que des sottises; et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la

compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En

mon particulier,... j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les

jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour, mieux dire

à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à

ne rien faire ou à défaire ce qui avoit déjà été fait. Ensuite elle en

emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le

reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez

d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie

de cette personne n'est pas bien employée!...

[Note 35: Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.]

«Je suis persuadée... que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes

les femmes, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue

oisiveté[36]...» Combien juste et profonde est cette dernière remarque!

[Note 36: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française

au XVIIe siècle_.]

La satire de Molière ne rendra que plus générales ces nonchalantes

habitudes, et la vie inoccupée des femmes produira avec la paresse,

la frivolité, le goût exagéré du luxe et des plaisirs mondains: pente

fatale qui mène promptement à l'abîme! Ou bien le désoeuvrement

amollira à un tel degré les femmes et les jeunes filles que, suivant le

témoignage de Mme de Maintenon, elles ne seront plus capables d'aucun

effort, même pour parler, même pour s'amuser; et que, inertes,

apathiques, elles ne sauront plus que manger, dormir[37]! Entre cette vie

et celle de la brute, je ne vois aucune différence; et, s'il en est une,

elle est tout entière à l'avantage de l'animal qui, du moins, se remue

pour chercher sa pâture.

[Note 37: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, éd. du M.

Lavallée, 145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702]

Il était temps de remédier à l'anémie morale que nous révèle Mme

de Maintenon. Ce fut pour combattre ce mal que Fénelon écrivit son

admirable traité de l'_Éducation des filles_, et que Mme de Maintenon

appliqua les théories du saint prélat dans l'Institut de Saint-Louis,

à Saint-Cyr, qu'elle avait fondé pour les jeunes filles de la noblesse

pauvre[38]. Ces théories étaient elles-mêmes le résultat de l'expérience

que Fénelon avait acquise en dirigeant le couvent des Nouvelles

catholiques.

[Note 38: Le traité de _l'Éducation des filles_ parut en 1687, deux

ans après la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta

Fénelon sur l'oeuvre qu'elle créait. Elle collabora avec lui et avec

l'évêque de Chartres pour le traité intitulé: _l'Esprit de l'Institut

des filles de Saint-Louis_. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,

52.]

De la pédanterie de quelques femmes, disait l'abbé Fleury, «on a conclu,

comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables

d'étudier, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des

hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à

conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à

conserver, des biens à gouverner ou s'il leur était plus facile qu'à

nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre[39].»

[Note 39: Fleury, _Traité du choix et de la méthode des études_,

XXXVIII. Études des femmes.]

S'instruire pour mieux remplir ses devoirs, pour former son jugement,

pour occuper sa vie, c'est là, en effet, le modèle de l'éducation au

XVIe et au XVIIe siècles, modèle qui ne fut pas suivi par la généralité

des familles, mais qui subsistait toujours. Mlle de Scudéry avait ainsi

défini le rôle de l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pensée

qui inspira Fénelon et Mme de Maintenon. Mais tous deux comprirent que

pour que leurs réformes fussent durables, il fallait préparer dans les

jeunes filles des mères éducatrices qui les perpétueraient. Pour former

ces mères, leur plan ne devait pas se borner à l'instruction des femmes,

mais il devait embrasser la grande et forte éducation qui ne sépare pas

l'enseignement intellectuel de l'enseignement moral.

Ces mères éducatrices étaient rares. L'éducation, si négligée dans bien

des familles mondaines, était en même temps comprimée. Et il faut dire

que ce système de compression dominait aussi, dès le XVIe siècle, dans

les familles les plus austères. Le principe romain qui régnait alors

dans le droit, passait dans les moeurs, et ce n'était pas à tort que

Fénélon souhaitait pour la jeune fille une plus douce atmosphère de

tendresse. La mère de Mme de Maintenon n'avait embrassé que deux fois sa

fille! Par contre, ces mères si avares de baisers étaient prodigues de

soufflets, témoin, au XVIe siècle, cette femme d'ailleurs si digne et

si respectable, Mme du Laurens: «Quant à nous autres filles qui estions

jeunes, ma mère nous menoit tous-jours devant elle, soit à l'église,

soit ailleurs, prenant garde à nos actions. Que si nous regardions çà et

là, comme font ordinairement les enfans, elle nous souffletoit devant

tous pour nous faire plus de honte...»[40]

[Note 40: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe _Une

famille au XVIe siècle_.]

Fénelon et Mme de Maintenon étaient témoins de ce que, sous la

surveillance d'une mère grondeuse, la vie domestique pouvait avoir

d'ennuis pour la jeune personne. «Quelle est, dit Mme de Maintenon, la

fille qui ne travaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre

de sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus

souvent, que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments,

quelquefois même de mauvais traitements, et personne ne s'avise de la

plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent

assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et

dimanches.[41]»

[Note 41: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 145.]

Il était des mères qui, très mondaines pour leur compte, et très sévères

pour celui de leurs filles, ne les emmenaient à la cour que dans une

attitude d'esclavage. «Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de Maintenon,

joue toute la journée avec Mme la duchesse de Bourgogne; sa fille

est assise à son côté sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle

travaille, et les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à

regarder jouer, et à s'intéresser au jeu de sa mère, et quelquefois,

lasse et ennuyée de regarder, elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la

reine aimait beaucoup, et à qui elle faisait l'honneur de jouer avec

elle, avait sa fille debout près d'elle qui passait sa vie sans

parler[42].» Ces mères n'eussent pas permis à leurs filles de prendre la

parole sans avoir été interrogées.

[Note 42: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 187. Instruction à la

classe verte, 1705.]

Les mères laissaient-elles leurs filles chez elles, la vie de celles-ci

n'était pas mieux dirigée. Une femme de chambre de la mère devenait la

gouvernante de la fille: «Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout

au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite,

bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus

grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre

de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la

gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser: mais mentez

tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a

rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de

vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une

petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien

sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion,

et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit: La jolie

enfant! la jolie mignonne! La gouvernante est transportée de joie et

s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle de raison[43].»

[Note 43: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 156. Instruction aux

demoiselles de la classe verte, mars 1703.]

Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse atmosphère entoure

la jeune fille! La grande âme sacerdotale de Fénelon est saisie de

tristesse devant le spectacle que présentent les désordres et les

discordes de la maison, la vie dissipée de la mère de famille. «Quelle

affreuse école pour des enfants! s'écrie-t-il. Souvent une mère qui

passe sa vie au jeu, à la comédie, et dans les conversations indécentes,

se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante

capable d'élever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure

éducation sur des filles à la vue d'une telle mère? Souvent encore on

voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs

enfants aux spectacles publics, et à d'autres divertissements qui ne

peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans

laquelle ces parents mêmes les veulent engager; ainsi ils mêlent le

poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse; mais ils

accoutument l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements

des représentations passionnées et de la musique, après quoi ils ne

peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions, et

leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela, ils veulent

encore que l'éducation réussisse, et ils la regardent comme triste et

austère, si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal. N'est-ce pas

vouloir se faire honneur du désir d'une bonne éducation de ses enfants,

sans en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux règles les plus

nécessaires [44].»

[Note 44: Fénelon, _De l'éducation des filles,_ xiii.]

Devant ces tristes exemples, Fénelon et sa noble alliée comprennent

combien il est urgent d'élever la femme qui aura elle-même des enfants à

élever un jour. En considérant cette mission aussi bien que l'influence

qu'exercent les femmes, Fénelon juge même que la mauvaise éducation des

filles est plus dangereuse encore que celle des hommes[45]. Et Mme de

Maintenon, alors qu'elle engage les élèves de Saint-Cyr à ne donner

à leurs compagnes que de bons exemples, les prévient que par celles

d'entre ces jeunes filles qui sont destinées à devenir mères, la

transmission du bien et du mal s'opérera pendant les siècles des

siècles, et que des fautes commises mille ans plus tard feront peser une

effroyable responsabilité sur la personne qui aura laissé tomber une

mauvaise semence dans l'âme d'une mère future[46].

[Note 45: Fénelon, _De l'éducation des filles_, I.]

[Note 46: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 185. Entretien

avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.]

Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de Saint-Louis: «Que vous êtes

heureuse, ma chère fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne

oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!»--«Il y a donc dans l'oeuvre de

Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et

d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la

perfection du christianisme,» disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle

se montrait ainsi la digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé ce

principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu;

les jeunes réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs

provinces, leurs provinces réformeront le monde[48].» Les Ursulines

s'appliquaient, elles aussi, à former des institutrices en même temps

que des élèves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent.

[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.]

[Note 48: _Chronique des Ursulines_, citée par M. Legouvé. _Histoire

morale des femmes_.]

Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction

de la mère future doit concourir à un double but: éclairer la piété,

fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrétiennes, des

chrétiennes instruites de leur religion, des chrétiennes qui, suivant

le conseil de saint François de Sales, sauront sacrifier les pratiques

surérogatoires de la piété à leurs devoirs essentiels d'épouses et de

mères; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habituées à

s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reçues,

deviendront de sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus

des vanités du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables,

«de bonnes moeurs, modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes,

généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir

dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la

paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et

adoucir[49].» C'est l'idéal de la femme forte, cet idéal que Fénelon

présente à la dernière page de son livre et qui en est la vraie

conclusion. Et pour que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme

forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon et Mme de Maintenon

demandent qu'on laisse s'épanouir dans la jeune fille cette aimable

gaieté qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait souvent

l'éducation domestique du XVIIe siècle.

[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux

dames de Saint-Louis, 11 février 1706.]

Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement dite devenait un

puissant moyen de préparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon

semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à Saint-Cyr la méthode

pédagogique de celui-ci, cette méthode qui, admirablement appropriée aux

besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente, témoignait que

l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques avait vu de près

se développer l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les

enseignements que comporte chaque âge.

Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les résultats qu'elle

poursuit.

De même que l'éducation morale, l'éducation intellectuelle doit tendre

à ce double but que nous avons signalé: former le jugement, éclairer la

piété, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au

lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon

et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit

une force pour le caractère en même temps qu'une lumière pour l'esprit.

Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux leçons

d'écriture qui ne servissent à l'éducation morale, et les exemples que

Mme de Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des élèves étaient

des préceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de

cette délicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre.

Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de

toutes les leçons qu'elles entendaient, et elle les engageait à écrire

leurs réflexions dans un livre spécial[50].

[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_. À une époque

antérieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie,

veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures

religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement

imbues des doctrines jansénistes. _Règlement pour les enfants de

Port-Royal_, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé en

1665, à la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce règlement

dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n° 2.--M.

Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel était judicieusement

appliqué dans ce règlement.]

Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances que

s'appliquait cette méthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux

valait peu savoir et bien savoir que de posséder superficiellement un

plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que fût le

programme de Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis

bon sens_, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait souvent remplacer

l'enseignement des livres, et qu'une instruction très élémentaire

pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la

raison[51]. Ce bon sens était un guide sûr, à l'aide duquel les femmes

devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des

choses de la vie.

[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]

Avec une forte instruction religieuse, très justement éloignée toutefois

des controverses théologiques, Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille

que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement,

écrire avec correction, parler avec pureté, savoir les quatre règles de

l'arithmétique pour faire les comptes de la maison, être initiée aux

choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux,

apprendre les éléments du droit autant que ceux-ci se rapportent à

la condition de la femme, mais éviter cependant de faire servir ces

connaissances à une humeur processive. Après ces études qui, pour lui,

sont fondamentales et dont la dernière manque à nos programmes actuels,

Fénelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes

dont la solidité les dégoûtera de la creuse lecture des romans:

«Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des

prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer

l'histoire de France, qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays

voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout

cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments,

pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation[52].»

[Note 52: Fénelon, Éducation des filles, XII.]

C'est avec les mêmes précautions que le vénérable auteur souhaite que le

latin, la langue des offices de l'Église, remplace dans l'instruction

des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces

deux idiomes dont l'étude entraîne la lecture d'ouvrages passionnés, et

qui, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler la

vigoureuse beauté du latin.

«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des

ouvrages d'éloquence et de poésie, si je croyais qu'elles en eussent le

goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable

usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations

vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété: tout ce qui

peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me

paraît dangereux.

«La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions[53].»

[Note 53: Id., _l. c._]

Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la jeune fille,

l'inspiration chrétienne animât la poésie, la musique, et

particulièrement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette

bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer à une

époque où la poésie et la musique s'unissaient pour célébrer l'amour.

Nous verrons comment Racine allait réaliser le voeu de Fénelon.

Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à Fénelon que, pour leur

parure, les jeunes filles prissent pour modèle la noble simplicité des

statues grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la peinture, ne

fût-ce que pour exécuter leurs travaux manuels avec un art plus délicat

et pour faire régner dans certains arts industriels le goût qui y manque

trop souvent.

Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul

défaut: une trop grande méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En

éliminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste

encore assez de pages où l'on peut montrer à la jeune fille la sublime

alliance du beau et du bien. L'émotion même que font naître les grands

sentiments est sans péril lorsqu'elle est réglée par cette haute raison

que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles éducateurs du XVIIe

siècle. Ils leur avaient appris à juger trop sainement des choses de

l'esprit pour que des sentiments exaltés leur donnassent le dégoût de la

vie réelle.

Bien que Mme de Maintenon élevât justement au-dessus de la forme

littéraire l'utilité du fond, elle ne négligeait pas chez les élèves

de Saint-Cyr l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait

elle-même ce style épistolaire où elle excellait, ce style naturel qui,

dans sa brièveté, se borne «à expliquer clairement et simplement ce que

l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des

_Conversations_ qui, tout en exerçant leur jugement, les initiaient aux

grâces de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir entendu

l'une des «détestables» ouvres dramatiques que Mme de Brinon, première

supérieure de Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la pria de

n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle

pièce de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle où il y

aurait le moins d'amour.» _Cinna_ fut représenté par les demoiselles de

Saint-Cyr. Je m'étonne que l'on n'ait point préféré _Polyeucte à Cinna_.

Ne semble-t-il pas que le choix de cette dernière pièce ait été une

flatterie ingénieuse à l'endroit du nouvel Auguste?

_Andromaque_ suivit _Cinna_ sur le théâtre de Saint-Cyr. Après la

représentation, Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites filles

viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles

ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» Elle lui

demanda alors de composer «quelque espèce de poème moral ou historique

dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que

sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à

Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre

les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir

les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant[54].»

[Note 54: Mme de Caylus, citée par L. Racine, _Mémoires_.]

De ce désir de Mme de Maintenon naquirent successivement _Esther_,

_Athalie_, ces oeuvres dans lesquelles on ne saurait dire que la

réputation de Racine ne fût pas «intéressée», et qui, certes, ne

devaient pas demeurer «ensevelies à Saint-Cyr.» Ainsi, c'est pour

l'éducation des femmes qu'ont été écrites ces pages où l'harmonieux

génie de Racine s'élève à une incomparable grandeur en traduisant la

pensée biblique; ces pages immortelles qui comptent parmi les gloires

les plus pures de la France et qui témoigneraient au besoin que la foi a

toujours été la meilleure inspiration de la poésie.

Les tragédies jouées à Saint-Cyr durent charmer Fénelon qui avait désiré

que l'on exerçât les enfants à représenter, entre eux les scènes les

plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant à la poésie dans

les choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, c'était là encore répondre au

voeu du maître qui avait si vivement souhaité que la musique et la

poésie, ces arts «que l'Esprit de Dieu même a consacrés», fussent

rappelées à une mission éducatrice qui était leur mission primitive:

«exciter dans l'âme des sentiments vifs et sublimes pour la vertu[55].»

[Note 55: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]

On sait quel éclat eurent les représentations d'_Esther_: Louis XIV

présidant à l'admission des invités, en dressant lui-même la liste; et

le jour des représentations, le grand souverain se tenant près de la

porte, levant sa canne pour former une barrière et ne laissant entrer

que les personnes dont les noms figuraient sur la liste qu'il tenait

dans sa main royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel _Esther_

fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient à cette oeuvre déjà

si émouvante, les jeunes filles qui l'interprétaient, ces enfants de la

noblesse pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces _jeunes et

tendres fleurs transplantées_ comme les compagnes d'Esther[56]. Le grand

Condé pleura à ce spectacle comme il avait pleuré dans son héroïque

jeunesse en entendant Auguste pardonner à Cinna.

[Note 56: Louis Racine, _Mémoires_. Les représentations d'_Esther_

eurent lieu en 1689. La même année, Racine composa pour les demoiselles

de Saint-Cyr quatre cantiques inspirés de l'Écriture sainte. Plusieurs

fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.--Racine et

Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions de

Saint-Cyr. (Note de M. Lavallée dans son édition des _Oeuvres de Mme de

Maintenon_.)]

Racine avait dirigé lui-même les répétitions de sa pièce. Quel maître

que celui-là! Combien ce grand chrétien devait faire pénétrer dans

les jeunes âmes les sublimes enseignements de son oeuvre: le courage

religieux qui fait braver la mort à une femme jeune et timide, la

confiance dans cette justice souveraine qui, à son heure, abaisse

l'orgueilleux et fait triompher l'innocent persécuté! Quel maître aussi

dans l'art de bien dire que le merveilleux poète qui initiait ses

élèves aux délicatesses de son style enchanteur! Mme de Maintenon avait

réellement atteint le but qu'elle poursuivait par ces représentations:

remplir de belles pensées l'esprit des jeunes filles, les habituer à un

pur langage et aussi à ce maintien noble et gracieux qui est essentiel

à la dignité de la femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux

demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les bienséances du monde.

Mais l'éclat de ces représentations eut des suites fâcheuses qui

compromirent jusqu'à la cause de l'instruction des femmes. Lorsque,

l'hiver suivant, Racine présenta _Athalie_ à Mme de Maintenon, des avis

donnés tantôt par des personnes bien intentionnées, tantôt par des

rivaux du poète, firent comprendre à la fondatrice de Saint-Cyr le

danger qu'il y avait à produire de jeunes filles sur un théâtre et

devant la cour. _Athalie_ ne fut donc représentée que devant le roi

et Mme de Maintenon, dans une chambre sans décors et par les jeunes

personnes revêtues de leurs uniformes de pension.

Si la réforme s'était arrêtée là, nous n'y aurions vu aucun

inconvénient. Mais Mme de Maintenon crut s'apercevoir que depuis les

représentations d'_Esther_ les demoiselles de Saint-Cyr n'étaient plus

les mêmes. L'orgueil et les folles vanités du monde avaient pénétré avec

les applaudissements de la cour dans ce pieux asile. Il n'était pas

jusqu'à cette faculté de raisonner que Mme de Maintenon avait développée

dans ses élèves, qui ne contribuât à en faire des pédantes. Elles

n'avaient aussi que trop imité ce ton de raillerie qui, chez Mme de

Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable enjouement, mais qui,

chez ces jeunes filles hautaines, devenait aisément de l'impertinence.

Mme de Maintenon écrit à Mme de Fontaines, maîtresse générale des

classes: «La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut

réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que

nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en

souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien

heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est

répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte

même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir

la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui

seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent

de l'esprit, qu'on élevât leur coeur, qu'on formât leur raison; j'ai

réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous;

elles ont le coeur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne

conviendrait de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon

le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses,

présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand

le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne

aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes

et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que

nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal,

et auquel j'ai plus de part que personne[57].»

[Note 57: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 26. 20 septembre

1691.]

Mais pour remédier au mal, Mme de Maintenon perd cette mesure qui est le

trait distinctif de son caractère. S'imaginant que c'est l'instruction

qui enfle le coeur de ses élèves, elle supprime, dans le programme

d'études l'histoire romaine, l'histoire universelle. L'histoire de

France même trouve à peine grâce à ses yeux, et encore à la condition

de n'être qu'une suite chronologique des souverains. Les demoiselles de

Saint-Cyr ne seront plus guère occupées que par les travaux à l'aiguille

et par des instructions sur les devoirs de l'état auquel leur condition

les destine. Peu de lectures, si ce n'est dans quelques ouvrages de

piété; mais ici encore Mme de Maintenon veille à ce que ces lectures

puissent former le jugement et régler les moeurs, en même temps qu'elles

donneront à la piété un solide aliment.

Enfin Mme de Maintenon laisse échapper cette parole que rediront si

souvent les adversaires de l'instruction des filles: «Les femmes ne

savent jamais rien qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend

communément fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses

solides[58].»

[Note 58: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 84. Instruction

aux religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.]

Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans un certain ordre

de connaissances, les femmes peuvent acquérir plus que cette

demi-instruction qui en fait des pédantes. Elle aurait pu se dire aussi

que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de Saint-Cyr, ce n'était

pas leur instruction, c'était la parade qu'on leur avait fait faire de

leurs talents.

Du reste cette réforme était trop exagérée pour qu'elle fût longtemps

appliquée. Selon Mme du Pérou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon

n'avait voulu que déraciner le «fond d'orgueil» de Saint-Cyr, pour

établir ensuite un juste milieu dans les études. La correspondance et

les instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il en fut ainsi.

Les tragédies, les _Proverbes_, les _Conversations_, ne figurent plus au

premier rang, mais sont réservés comme récompense du travail après les

devoirs de lecture et d'écriture. L'histoire n'est plus négligée, à

en juger par une leçon d'histoire contemporaine que Mme de Maintenon

octogénaire envoie à la classe bleue.

A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jésus, trente jeunes filles nobles

étaient élevées d'après le modèle de l'Institut de Saint-Louis[59]. Mme

de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la Mairie, prieure

de Bisy, voulurent aussi employer cette méthode dans leurs couvents.

Mais ceux-ci admettant des filles de bourgeois et de vignerons, la

fondatrice de Saint-Cyr rappela à Mme de la Viefville et à Mme de la

Mairie, que si les mêmes principes moraux et religieux doivent être

donnés aux jeunes filles de condition inférieure, il n'en est pas

ainsi de l'éducation sociale et intellectuelle. Elle les engage donc

à proscrire de l'éducation donnée à ces enfants, tout ce qui pourrait

exalter leur imagination et leur faire rêver une autre vie que la

modeste existence à laquelle elles sont appelées. L'instruction

professionnelle, voilà ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes

avec l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul.

[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette même

maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du

travail. Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui

occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination

de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la

France_, t. I, CCCLXXXVI.]

Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fénelon dans ce principe,

qu'il faut élever les filles pour la condition où elles doivent être

placées, pour le lieu même qu'elles doivent habiter. C'est la véritable

éducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire

mépriser aux jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes

d'y faire honneur un jour[60].

[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fénelon, _De

l'éducation des filles_, ch. XII.]

L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe siècle et même à

une époque antérieure. Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la

Trinité, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse

lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis

dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui étaient

ainsi initiées et exercées à notre vieil art national[61].

[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et

note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen âge et à

l'époque de la Renaissance_.]

Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance où

des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre,

à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde aussi un atelier où les

enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture,

le catéchisme. Du reste, les travaux de couture étaient enseignés aux

jeunes filles dans ces petites écoles dont Mme de Miramion grossit

considérablement le nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de

dignes maîtresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant

nomma les _Miramionnes_[62].

[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant,

_Madame de Miramion_.]

L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle

continuait de faire une large part à l'instruction gratuite. Au XVIe

siècle elle avait pris un développement extraordinaire que les guerres

de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux siècles

suivants. L'Église donnait à ce mouvement une énergique impulsion. Les

archevêques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la nécessité

de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à ses

curés de se procurer tous des maîtres et des maîtresses d'école. En

1682, l'évêque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses à faire

instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dévouera «à un si

saint emploi.» Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un

sacerdoce. En 1696, les curés de Chartres supplient leur évêque de leur

donner des maîtres et des maîtresses d'école pour moraliser le peuple

par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale

du vice[63].

[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.

1881.]

Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous montrent d'humbles

curés de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles

de filles aussi bien que des écoles de garçons[64]. Ces inscriptions

attestent aussi que de généreuses chrétiennes prirent part aux

fondations scolaires, justement regardées comme des oeuvres pies[65].

Dans le traité de l'_Éducation des filles_, Fénelon demande que l'on

apprenne aux futures châtelaines le moyen d'établir de petites écoles

dans leurs villages[66].

[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV

(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.]

[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.]

[Note 66: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]

Il serait trop long de citer tous les efforts de l'Église pour répandre

dans les plus humbles rangs de la société la lumière intellectuelle

dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des

communautés religieuses qui se dévouèrent à l'instruction du peuple? Dès

la fin du XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,

fonde la communauté des Ursulines de France qui donnent l'instruction

gratuite. Elles enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture,

l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces

pépinières qui, d'après la pensée fondamentale de l'institut, devaient

préparer par l'enfant, par la jeune fille, la régénération de la famille

et de la société[68].

[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction

aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mémoires

récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction

et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom

d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine

de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes lettres, joignait celle du

latin, de la poésie, de l'arithmétique, et qui consacrait surtout son

zèle aux élèves les moins avancées. _Les savants Godefroy_. Mémoires

d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, par M. le

marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris, 1873.]

[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.]

En 1789, parmi les autres communautés qui donnaient aux enfants

l'instruction primaire, les Filles de la Charité avaient 500 maisons:

les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs d'Évron

recevaient dans leurs 89 établissements 3,000 élèves[69].

[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M.

Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.--La communauté

de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la

Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy.

_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.]

«Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une

pour les garçons et l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du

gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70].

[Note 70: Allain, _étude citée_. Sur les écoles de filles avant 1789,

voir le récent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la

Révolution_.]

La femme française dans les temps modernes · 第 2 / 19 题