XIII.

Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution;

et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs

catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec

l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être

eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient à murmurer.

Une nuit qu'ils cheminaient dans les ténèbres, fatigués d'une longue

course, ils refusèrent d'aller plus avant. _Cet aveugle_, disaient-ils,

croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme à lui_. Ziska leur

demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma

un: _Allez donc y mettre le feu pour vous éclairer_, reprit-il. Ils lui

obéirent, et un peu plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et

quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrèrent un rude

combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs

de ces seigneurs y périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à

Graditz. Cette ville, qui avait une _secrète inclination_ pour lui, le

reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent

pour la reprendre, et furent battus. De là, Ziska courut à Czaslaw, et

s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et,

comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.

Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats

résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer un accommodement; mais

les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le

redoutable aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.

Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder

Procope contre _l'évêque de fer_. La seule approche de l'armée taborite

mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour

assister à ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer

tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui prendre quelques

places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites

de la Moravie.

Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son système était de

dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. Il laissa Procope aux prises

avec l'évêque, et pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi

et la ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché sur lui,

ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais inutilement une bataille.

Ennemi rapide, audacieux et insaisissable, la promptitude de ses

résolutions le conduisait là où on l'attendait le moins, et le faisait

disparaître, comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il

lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette manière

d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner du temps et ralentir

l'effort de l'invasion.

Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà retourné en

Moravie, et y prenait des forteresses. A Cremzir, il fut forcé d'en

venir aux mains avec Jean de fer; c'était un adversaire digne de lai.

Attaqué à l'improviste, au milieu de la nuit, soit que la situation fût

grave, soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte

qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été défait pour la

première fois; mais Procope, blessé au visage, baissa la visière de son

casque pour cacher son sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on

appelait la _cohorte fraternelle_, fit des prodiges de valeur. Il se

jeta dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il

ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son ardeur; puis il

retrancha son armée derrière les chariots, et feignit d'attendre le

jour pour recommencer le combat. L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et

comptant sur un renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta

pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska avait fait

plier bagage: averti par des espions diligents de l'approche des

Autrichiens, il était reparti pour la Bohème, ravageant, tuant et

brûlant tout sur les terres de l'évêque et dans le pays morave.

Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins. A peine sorti

victorieux d'une embuscade que des seigneurs catholiques lui avaient

tendue, cet homme infatigable, qui tenait tête à Sigismond et à

l'archiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit

Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz, qu'il

rasa sans miséricorde; passa dans le district de Pilsen, y détruisit

Przestitz, Luditz; et, partout harcelé et poursuivi par les seigneurs

catholiques et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après

avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de Kolin, ville

considérable, à douze lieues de Prague.

Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre; «mais Ziska, que

_Sylvius Aeneas_ appelle un autre Annibal pour ses ruses de guerre, au

lieu de faire volte-face, s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu

peur, afin de les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand

il y fut arrivé, il dit à ses gens: _Où sommes-nous?--A Maleschaux, sur

les montagnes_, lui répondit-on._--L'ennemi est-il loin?--Non, il nous

poursuit chaudement, il est dans la vallée.--Voici le temps!_ dit Ziska;

et, ayant tout disposé pour la bataille, il harangua ainsi ses soldats,

monté sur son chariot: «_Mes très-chers frères et mes braves compagnons,

vous voyez que nous sommes attaqués par des gens que nous avons comblés

de bienfaits et sauvés par deux fois des mains de Sigismond. A présent,

par un esprit de domination, ils sont avides de notre sang. Courage,

donc; c'est aujourd'hui un jour décisif, où il s'agit, en vérité, de

vaincre ou de périr_. Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait

flotter les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna le signal.»

Le combat fut acharné; mais la victoire ne déserta pas l'étendard

taborite. Ceux de Prague prirent la fuite, laissant plusieurs milliers

des leurs sur le champ de bataille, «entre lesquels il y avait un grand

nombre de seigneurs de Bohème. Cette action se passa le 8 juin 1424.»

Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de Prague avaient relevée

après l'incendie ordonné par Sigismond. Ziska la brûle de nouveau, et se

rend à Klattaw qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire à

peu près semblable, par ses manoeuvres et ses résultats, à celles des

montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska aux portes de Prague, et

cette fois avec la résolution et la certitude de s'en rendre maître.

Mais au moment de tourner leurs armes _contre la métropole, contre la

mère de la patrie_, les gentilshommes de l'armée taborite se sentirent

effrayés, et reculèrent devant leur entreprise. Les soldats, émus par

leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague soupçon que Ziska

n'agissait plus que pour satisfaire son orgueil, et venger un affront

personnel. Pour apaiser le tumulte, le redoutable aveugle monta sur un

tonneau de bière, et les harangua ainsi: «Pourquoi murmurez-vous contre

moi, ô mes compagnons, contre moi qui vous défends tous les jours au

péril de ma vie? Suis-je votre chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je

jamais conduits quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs?

«Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi?

Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et

moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne

puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si

vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et

ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux

Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi?

Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et

moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne

puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si

vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et

ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux

chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redoutent vos mains

invincibles et vos coeurs intrépides. Marchons donc à Prague, puisqu'il

n'y a plus de milieu, puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez.

Éteignons une guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur de

la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé les séditieux avant que

Sigismond en ait avis. Il nous sera alors plus aisé de le vaincre avec

peu de gens bien unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions.

Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous.

Voulez-vous la paix? J'y consens, mais craignez de vous en repentir.

Voulez-vous la guerre? m'y voilà tout prêt.» Cette courte harangue

enflamma les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancèrent jusque

sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer vigoureusement.

[Illustration: Il portait toujours la moustache..(Page 39.)]

Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était affaiblie

par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus de partisans qu'on

ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et les citoyens ne pouvaient plus

s'entendre. L'armée taborite était la plus forte et la mieux trempée

que Ziska eût encore présentée à ses adversaires. La consternation

se répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les ordres

envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane, prêtre hussite, homme d'un,

grand talent et d'un grand crédit, dont l'ambition devait causer bien

des agitations et des malheurs à cette patrie qu'il venait sauver. Le

vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à une réconciliation

entière, et entra dans la ville avec tous les honneurs du triomphe. On

éleva aussitôt un grand monceau de pierres dans le champ où cette paix

venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel druidique

de se servir des pierres qui le formaient, contre le premier qui

rallumerait la guerre civile.

Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui voulait se

réconcilier et qui se réconcilia en effet avec l'empereur. L'évêque

de fer s'était si bien comporté en Moravie, malgré la ténacité des

Taborites et les progrès du Hussitisme, que l'archiduc avait repris

courage, et que Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohème. Le

roi de Pologne avait épousé, non la veuve de Wenceslas comme il en

avait été tenté, mais une autre Sophie, fille du grand-duc de Moscovie.

L'Empereur avait assisté à ses noces, et Wladislas faisait serment de ne

plus envoyer Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant goût à

cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohème, et y fut accueilli

comme un bras de plus contre Sigismond. Cette démarche réveilla les

méfiances de l'Empereur, et l'engagea à traiter directement avec Ziska.

Il lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, dans

l'espoir de le séduire, de le tromper peut-être, et de recouvrer la

couronne de Bohème, sinon par les armes, du moins par l'intrigue. Il lui

offrait le gouvernement du royaume s'il voulait se ranger à son parti

et ramener les rebelles. _«Étrange réduction_, dit, à ce sujet, un

historien catholique, _qu'un empereur d'une si haute réputation en

Italie, en Allemagne, en France, par toute l'Europe, fût contraint de

s'abaisser pour recouvrer son royaume, devant un petit gentilhomme, un

aveugle, un profane, un sacrilège et un scélérat!_»

On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et qu'il se dirigea

aussitôt vers la Moravie avec Coribut et ceux de Prague, comme pour

combattre, mais en effet pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce

peut bien être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues ont

été si calomniées d'ailleurs.

Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait pas voulu le

lancer sur la pente dangereuse de l'ambition personnelle, et qu'elle

l'ait soustrait à cette lutte plus funeste que celle des combats, afin

de laisser aux Taborites un souvenir sacré, et à la Bohème un nom

illustre. Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux confins

de la Bohème et de la Moravie, le 11 octobre 1424. Les uns disent qu'en

mourant il ordonna à ses gens de livrer son corps aux corbeaux, aimant

mieux passer dans les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre;

d'autres, qu'il leur commanda de l'écorcher, et de faire un tambour de

sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait pour jeter

l'épouvante dans les rangs ennemis; et que là où serait la peau de

Ziska, là aussi serait la victoire[34]. Notre auteur met cette version au

rang des fables, et j'avais regret à cette circonstance si poétique et

si conforme à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que Frédéric

le Grand assurait, en vers et en prose, dans une lettre à Voltaire,

avoir pris ce trésor à Prague, et l'avoir emporté à Berlin. M. Lenfant

est mort lorsque Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire

longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en Bohème. Nous

pouvons donc croire que cette relique conduisit encore les Taborites à

la victoire sous le grand Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au

moment où elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national.

La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui. L'empereur

Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer pendue auprès d'un tombeau,

et pensant que ce devait être la sépulture de quelque héros, il ordonna

à ses courtisans de lui lire l'épitaphe. Personne ne fut assez hardi

pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. _Fi, fi!_ dit

l'Empereur en reculant, _cette mauvaise bête, toute morte qu'elle est

depuis un siècle, fait encore peur aux vivants!_ Là-dessus, il sortit

de l'église, et fit atteler pour aller coucher à une lieue de la ville,

quoiqu'il eût résolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue

redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frédéric V, électeur

palatin, que les Bohémiens avaient élu roi. Mais, en s'en retournant,

les Impériaux enlevèrent la massue, et rayèrent l'épitaphe.

[Note 34: _Ses amis_, dit Krautzins, _firent ce qu'il leur avait

ordonné et trouvèrent ce qu'il leur avait promis_.]

Si Ziska fut écorché, du moins son corps ne fut donc pas privé des

honneurs de la sépulture. Les Taborites le transportèrent dans la

cathédrale de Czaslaw, et cette ville, qui avait toujours été fidèle aux

principes purs ne voulut pas s'en dessaisir. L'épitaphe qu'en 1619, les

Impériaux effacèrent a été conservée par les historiens:

«Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général dans l'art militaire,

vigoureux vainqueur de l'orgueil et de l'avarice des ecclésiastiques,

ardent défenseur de sa patrie. Ce que fit en faveur de la république

romaine Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus Furius

Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de la Bohème. Je n'ai

jamais manqué à la fortune, et elle ne m'a jamais manqué. Tout aveugle

que j'étais, j'ai toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu

onze fois en bataille rangée. J'ai pris en main la cause des malheureux

et des indigents, contre des prêtres gras et sensuels; et j'ai éprouvé

le secours de Dieu dans cette entreprise. Si leur haine et leur envie

ne s'y étaient opposées, j'aurais été mis au rang des plus illustres

personnages. Cependant malgré le pape, mes os reposent dans ce lieu

sacré.»

A JEAN ZISKA, Grégoire son oncle.

Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe. Aeneas Sylvius

l'a justifiée en qualifiant Ziska de _monstrum detestabile, crudele,

horrendum, importunum_, etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui

demandent si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit et qu'on

connaît par conséquent l'histoire.

Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec ces mots:

«_L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut Jean Ziska du

Calice, chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu._»

Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit son distique

dans ce temple en l'honneur de Ziska. Évidemment celui qu'on vient de

lire ne fut pas tracé par une main calixtine.

«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel où Jean Huss et

Ziska sont représentés l'un auprès de l'autre. Sous l'effigie de Jean

Ziska, on lisait ces vers latins...», que je donnerai en français, et

qui me semblent émanés de la secte picarde qui croyait au retour des

morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission de la vie[35]:

«_Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en revient, Rome impie,

prends garde à toi!_»

[Note 35: Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la

croyance des Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites

ont cru au retour immédiat des âmes dans de nouveaux corps.]

Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et Procope fut

regardé comme le possesseur de l'âme de Ziska. Dans la Bible, on voit

l'esprit des prophètes passer, en partie ou en totalité, dans celui de

leurs continuateurs et de leurs adeptes.

Sous la figure de Jean Huss on lisait:

«_Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a plié sous lui; et

comme on voit en plusieurs lieux les bustes des héros, ainsi Czaslaw

conservera éternellement la mémoire de Ziska._»

Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces seigneurs

catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons, Ziska avait cru

devoir jusqu'au bout conserver des ménagements et une apparence

d'amitié. Le misérable Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler

les _vieux Picards_, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique,

ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, il fallait bien au

moins qu'il rendit justice à la valeur célèbre de Ziska.

Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne, moitié picarde:

«_Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa _patrie, l'honneur

de Mars. Il a précipité dans le Styx, avec sa foudre vengeresse, les

moines, cette peste criminelle.--Il reviendra encore pour punir les

bonnets carrés._»

Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre avec ces mots:

«_Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait le corps et le

sang du Seigneur._» Ceci est du pur calixtin.

Enfin sous la massue: «_Jean Ziska repose sous ce «marbre; il fut la

terreur des tonsures de Rome. «Huss! il fut le vengeur de ta mort, en

poursuivant «à outrance les ennemis du calice et en massacrant «les

moines. Cette massue toute teinte de leur sang, «en sera un témoignage

éternel._»

Ce distique sanguinaire est franchement taborite.

J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent m'expliquer

le respect et l'amour que Ziska le Calixtin inspirait à des esprits

travaillés de tant d'idées contradictoires. Un hérétique de la fin du

quinzième siècle ajouta son hommage aux précédents:

«_Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le «fléau des moines

et du prélat romain, le raillant «défenseur de la Bohême, la terreur

de l'empire «d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova «donna

naissance, et qui en portait les armes._»

De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse de

l'appréciation historique et pour la profondeur du sentiment religieux,

celle qui l'appelle tout simplement le _chef des républiques qui

souffrent pour le nom de Dieu_, et je l'attribuerais volontiers au plus

pur, au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, à

Procope le Grand.

Puisque nous examinons les jugements du passé sur Ziska, nous citerons

celui de Cochlée, l'historien le plus passionné contre lui:

«Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement l'égaler,

mais même le préférer aux plus grands capitaines. En est-il aucun

qui ait livré plus de combats et remporté plus de victoires que lui,

tout aveugle qu'il était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire

aux Bohémiens. Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se

faisaient avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement

et pendant sa vie et après sa mort. Comme les Taborites n'avaient

point encore de cavalerie, il trouva moyen de leur en donner

en démontant la cavalerie ennemie, pour soutenir l'infanterie

retranchée avec des chariots, etc.»

Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous les historiens.

Par leur moyen les Taborites, marchant en un seul corps, soldats,

munitions, armes et bagages étaient toujours prêts à se former en

retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire.

Ils avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en faisant

eux-mêmes de leurs camps instantanément, et suivant toutes les

combinaisons que leur dictait le génie stratégique de Ziska, leurs

places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre

et pour former leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés

de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient des lettres,

des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat à reconnaître le

chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot à prendre

et à retrouver sa place dans le combat.

A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta la lance ou

_framée_ des anciens Germains, et le boucher. La lance était longue,

légère, et si maniable, qu'on s'en servait également comme d'une pique

ou d'un javelot. Le bouclier était également léger et portatif, bien

qu'il fût de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait

l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pensée

dominante de chaque secte. On le fixait en terre avec des crocs destinés

à cet usage, et l'on combattait derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans

doute le bois de ces légers boucliers était d'une extrême dureté et

à l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de combattre

étaient devenues si étrangères aux Allemands, qu'ils étaient frappés

d'épouvanté et ne savaient aucun moyen d'en triompher.

Le redoutable aveugle était toujours monté sur son char auprès du

principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui

expliquaient l'ordre de bataille et la situation des lieux; et quoiqu'il

ne tirât plus l'épée, il conduisait toutes choses avec la promptitude,

la prudence, la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration d'un

grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il n'avait qu'à entendre

le nom du lieu où il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il

l'avait vu en y passant plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre

détail, jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus simple

exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, les vallons, les

montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda

jamais une manoeuvre qui ne fût facile et prompte à exécuter. La

lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles,

méritait bien de devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses

portraits et de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a

quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable

encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce

ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice

humaine de son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis,

être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scènes de

désespoir. C'était une sorte d'être abstrait dont la main n'agissait

plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom

gouvernait tout et dont l'inspiration faisait, tout agir[36].

[Note 36: «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de

plusieurs batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» _Fu goxe_.]

Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorèrent

pour sa douceur, son désintéressement, son calme, son affabilité. Ils

ne lui parlèrent jamais qu'en l'appelant frère Jean; et il ne se servit

jamais avec eux que du nom de _frères_. «Il était de moyenne taille,

avait «le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête «grosse,

les cheveux ras et châtains, de longues moustaches, «la bouche grande

et le nez aquilin.» _Il portait toujours la moustache et le costume

polonais_, ce qui pouvait être une particularité dans un pays où

l'on avait dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était

probablement qu'un retour ou un attachement marqué à l'antique costume

slave. On vit longtemps à Tabor un portrait qui avait été fait d'après

lui de son vivant, et qui pouvait être une belle chose, car le temps

d'Albert Durer approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa

massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange, debout devant

lui, lui présentait le calice. Des peintures analogues étaient répandues

dans toute la Bohème. Sur les portes des villes, sur les murailles, sur

les boucliers, partout on voyait des calices grossiers présentés à la

foule avide pur des anges[37]. Je m'imagine que ces ligures, quelque

barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient avoir un grand

caractère, et qu'Albert Durer les vit et en fut frappé. Quelques-unes

des gravures sur bois de ce maître semblent être des symboles

hussitiques. On y voit le calice simple et austère dans la main de

l'ange, et le calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans

celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine. Les cieux

pleuvent du sang, les ministres ailes de la colère divine y courent sur

les nuages. Dans le fond on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus

entraînés au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les piques et les

fourches des soldat. Albert Durer avait embrassé le parti de la réforme.

Quoique en véritable artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui

bien avec tous les partis, peut-être dans le secret de son âme,

toutes ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans des

événements plus récents. Peut-être ces victimes qu'on chasse et qu'on

précipite du haut des montagnes sont-elles des Taborites immolés par les

mineurs de Cuttemberg[38]. Un personnage empanaché et d'une grande taille

se dessine dans le lointain, assistant aux supplices comme Hérode ou

Pilate. C'est peut-être Sigismond ou Rosemberg. Ailleurs, on voit des

prélats et des monarques qui font torturer, brûler et aveugler des

martyrs, peut-être Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin

Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches célèbres des

noms tirés de l'histoire de la primitive Église, de l'ancien martyrologe

et de l'Apocalypse de saint Jean; mais de saint Jean aux persécutions

des hérétiques du quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau

d'un de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de

Dioclétien. Il est certain que les hérésies du moyen âge et de la

renaissance ont expliqué admirablement les mystérieuses prophéties de

Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver

hors de là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions

religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications en furent

inspirées, tous les symboles en furent mis au jour et célébrés avec

enthousiasme.

[Note 37: C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le

sens: «La Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus

d'autre dieu que Bacchus.»]

[Note 38: Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent

Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas

jusqu'à la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces

compositions.]

«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son armée. On

n'entendait que lamentations et murmures contre la fortune qui avait

condamné à la mort un homme immortel. Les Taborites, après avoir

mis tout à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme pour

sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs funèbres, se

partagèrent en trois bandes.» La première retint le nom de _Taborite_,

et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institué

l'héritier de ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'_Orébite_, et mit

à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement pour le distinguer

par l'antithèse que présentait sa stature, car ce fut aussi un grand

guerrier; la troisième bande prit le nom d'_Orpheline_, pour désigner

son deuil, et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en trouvait

pas un seul en particulier qui fût digne de succéder à Ziska. Ces

Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots, dont ils se faisaient

un camp, ou plutôt une ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne

jamais demeurer ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour les

besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée. «Ce partage

n'empêcha pas que les trois corps ne s'unissent étroitement quand il

s'agissait de la cause commune. Ils appelaient la Bohème _la terre de

promission_, et les Allemands, soit _Philistins_, soit _Iduméens_,

soit _Moabites_, soit _Amalécites_, distinguant par ces noms ceux des

diverses provinces. Les Orphelins et les Orébites tirèrent du côté de la

Lusace et de la Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à

la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l'Autriche par

la Moravie.» Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les

Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohème la

terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de

l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens furent

regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et

des fantômes invincibles. «De sorte qu'il ne s'agissait plus

d'anathématiser, mais d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de

Satan.» Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous

avons à vous raconter, Mesdames, les aventures de la comtesse de

Rudolstadt.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 18 / 19 题