XII.

La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la sédition dans

Prague. _Tous les Picards de la nouvelle ville_ coururent trouver le

Prémontré. Il s'assemblèrent, la nuit, dans un cimetière. Là, on se

plaignit de la tyrannie de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le

Prémontré après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution au

premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitôt à leur tête, et

les conduit à la maison de ville de la vieille Prague. Là il reproche

aux sénateurs leurs trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils

sont cassés et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un

nouveau sénat et de quatre consuls picards. Il décrète que la vieille et

la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et obéiront à des magistrats

de son choix. A peine a-t-il formé ce nouveau gouvernement qu'il

assemble la communauté, et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il

désigne, parce qu'il _retient les momeries_ du culte romain; que le

temps est venu d'en finir avec les prêtres calixtins et d'en établir de

vraiment évangéliques, «_parce que les séculiers et le clergé ne doivent

plus faire qu'un corps et un même peuple_.» Le peuple, la _populace_,

pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fâche point, parce que je

vois bien que c'étaient les pauvres et les opprimés qui étaient les plus

éclairés et les plus sincères en fait de religion), la populace courut

aux églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux,

et donna ses lois à toute la ville, sans que les anciens consuls ni

personne osât s'y opposer.

[Illustration: Et firent brûler leur commandant... (Page 33.)]

Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient à la

rencontre de l'Empereur, qui entrait en Bohème par Cultemberg. Malgré la

clémence de Ziska, les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par

le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines d'Opatowitz pour

son compte et qui ensuite s'était uni à Ziska, ils reprirent Przelautzi,

jetèrent cent-vingt-cinq Taborites dans les minières, en tuèrent mille à

Chutibor, et firent brûler leur commandant et deux de leurs prêtres.

Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi de Pologne. Sur

son refus d'accepter la couronne, les seigneurs catholiques devenus

calixtins _pour voir venir_, et les vrais calixtins, avaient demandé à

Wladislas de leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les

partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié avec Sigismond

la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant toutefois à marcher

contre eux avec lui, dans le cas où Sigismond consentirait à marcher

avec lui contre les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces

pourparlers avait été un accord de mariage entre le roi de Pologne et la

veuve de Wenceslas. L'Empereur avait offert Sophie ou sa propre fille

au choix de ce nouvel allié; le Polonais avait préféré la plus mûre

des deux, parce qu'elle était la plus riche. Mais les ambassadeurs de

Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne, avaient été saisis et

enlevés par les Hussites; de sorte que le mariage fut suspendu, et les

deux monarques eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors

Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer Coribut, lequel

gouvernerait la Bohème au nom du roi de Pologne. Coribut était déjà aux

frontières, et ne demandait que des troupes pour entrer en Bohême. On

ne put lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la frontière

opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde pour lui tenir tête.

A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les seigneurs catholiques,

qui avaient si bien protesté contre lui, répondirent à son appel, et

allèrent lui prêter foi et hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette

défection, appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pou

la mettre en état de défense. Il y fut reçu comme un héros, comme le

sauveur de la patrie, on sonna toutes les cloches, les prêtres et la

jeunesse allèrent au-devant de lui, et il _n'y eut régal qu'on ne fit à

son monde_. Les pâles Taborites, si affreux en temps de paix, étaient

beaux comme des anges quand on avait peur.

Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège et _à la munir

de tout ce qui était nécessaire_. De là, il courut munir d'autres places

importantes, entre autres Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné.

Mais ne se fiant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa

pas, et se fortifia avec son armée sur une haute montagne voisine,

d'où il observait tous les mouvements des Impériaux. Sigismond reprit

aisément Cuttemberg, en effet, et vint assiéger Ziska sur sa montagne;

mais dès la seconde nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent

les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent un passage au

beau milieu de l'armée ennemie, et allèrent tranquillement s'établir à

Kolin. On était au mois de décembre. Le froid chassa l'Empereur. Pendant

qu'il se reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas de

temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les frontières de

la Silésie, et, sentant le froid s'adoucir, il revint à Noël vers

la frontière opposée, pensant que les Impériaux allaient bientôt

reparaître. Il n'y manquèrent pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et,

pour marquer sa protection à cette ville, il la fit brûler et passa tous

les habitants au fil de l'épée (_sans épargner les enfants au berceau_),

afin que Ziska ne trouvât plus là de poste pour lui fermer la retraite.

Sa prévoyance ne le préserva pas des armes invincibles des Taborites.

Ziska l'atteignit dès le lendemain, tailla son armée en pièces, et le

poursuivit _trois lieues durant_; on lui enleva cent cinquante chariots,

remplis d'effets précieux, qui furent partagés également entre les

Taborites. Le jour suivant, Ziska alla assiéger _Broda l'allemande_, et

y perdit trois mille hommes. Le lendemain il la prit et la brûla si

bien que _pendant quatorze ans il n'y habita âme qui vive_. Après

cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impériaux, créa quelques

chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en lui de ces velléités de

grandeur extérieure qui furent si funestes à Napoléon.

L'Empereur se retira _en grande hâte_ en Hongrie. Le Florentin Pippo,

aventurier intrépide qui le suivait, se noya sous la glace avec quinze

cents de ses mercenaires, au passage d'une rivière.

Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage, un des

hommes les plus fortement trempés de cette époque, et le seul adversaire

solide que Sigismond pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui

s'appelait Jean comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague,

parfois Jean de fer (_ferreus_), à cause de son caractère guerrier,

ou enfin l'évêque de fer, car il était évêque d'Olmutz et fervent

catholique. Il avait autrefois dénoncé Jacobel au concile de Constance,

et, comme il avait toujours eu son franc parler avec tout le monde, il

avait irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. Depuis

que Conrad avait embrassé le Hussitisme le pape avait nommé Jean de fer

à l'archevêché de Prague, à la place de _l'apostat_; mais c'était

un siège _in partibus_. A tout prendre, le prélat catholique valait

beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni moins intolérant,

ni moins cruel, mais il était brave et sincère, et montrait les talents

d'un grand capitaine «Quand il avait dit sa messe, il quittait ses

habits sacerdotaux, montait à cheval, armé de toutes pièces, le casque

en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le dos. Il faisait gloire

de n'épargner aucun hérétique. Il en périt plusieurs milliers par ses

soins et par ses armes, et il tua deux cents Hussites de sa propre main.

Il mourut cardinal en 1430.» Il fut secondé en mainte rencontre par

l'abbé de Trebitz, _homme de qualité, plus propre à la guerre qu'au

bréviaire_.

La première expédition de l'évêque de fer fut contre un parti de

Taborites, que deux prêtres de labor étaient venus rallier en Moravie,

et qui s'étaient fortifiés si bien sur une montagne boisée, qu'on ne put

les forcer. Ils se défendaient en jetant sur les assiégeants de gros

éclats de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque formées

de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de troupes impériales

autrichiennes, ils décampèrent la nuit et se sauvèrent en Bohème où

ils se réunirent aux Orébites. Plusieurs seigneurs bohémiens du parti

calixtin, et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi Georges)

apprenant cette affaire, songèrent alors à occuper le belliqueux évêque

pour l'empêcher de faire irruption en Bohème. Il en résulta une guerre

assez acharnée en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs

victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité, de courage

et de talent militaire. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces

campagnes, afin de ne pas perdre de vue la scène principale.

Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de Prague une

influence effrayante pour les Calixtins. Un nouveau sénat, calixtin sans

aucun doute, avait remplacé le sénat picard institué par le moine. On

l'y déféra comme Picard, titre qui, à lui seul, constituait le crime

d'État; on l'accusa de s'être trop ingéré dans les affaires publiques,

d'avoir banni Jean Przibam et décapité Jean Sadlo; sans motifs

suffisants; et le sénat entra en délibération pour aviser aux moyens

de se défaire d'un homme si énergique et si populaire. Quoique cette

délibération eût été tenue fort secrète, le Prémontré eu fut bientôt

instruit, et, n'écoutant que son audace accoutumée, il s'a la jeter dans

le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné seulement de dix de ses

partisans, et déclare aux sénateurs qu'il va appeler de leur sentence

aux citoyens. A peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et

que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare de lui, et

lui tranche la tête ainsi qu'à ses compagnons. Mais comme les _licteurs_

s'empressaient de faire disparaître les traces de cette affreuse

exécution, et lavaient précipitamment la salle, ils laissèrent couler du

sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se précipite dans la

maison de ville. Ou enfonce les portes du conseil, et le premier objet

qui se présente aux regards est la tête du Prémontré séparée de son

corps. En un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes sont

mis en pièces. Jacobel[32] ramasse la tête de Jean, la met sur un plat,

et s'élance dans la rue, exhortant le peuple à venger la mort d'un

martyr. Les maisons des consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On

court au collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté, et

on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la bibliothèque, et on

exécute publiquement sept personnes qui avaient été ennemies de Jean

le Prémontré. Jacobel fit porter la tête du moine et celles de ses

compagnons pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil,

et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire des martyrs: _Isti

sunt sancti qui_, etc. Enfin, ces têtes furent ensevelies avec leurs

corps en grande solennité dans une enlise, et un prédicateur fit leur

oraison funèbre sur ce texte tiré des Actes des Apôtres: _Des hommes

pieux ensevelirent Etienne_. Ensuite il exhorta le peuple à rester

fidèle à la doctrine que le Prémontré lui avait enseignée, et

l'assemblée se sépara, le prédicateur et les assistants _fondant en

larmes_. Le peuple sentait bien qu'il perdait un de ses plus vigoureux

athlètes.

[Note 32: Ou _Jacques de Mise_, celui qui avait été disciple et ami

de Jean Huss et qui, apparemment, était dans les mêmes sentiments que le

Picards.]

Au commencement de l'année 1422, les Taborites firent la conquête

importante de Sobieslaw, d'où dépendaient dix-huit autres villes ou

villages, et un territoire rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska

fit une _course_ en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui

fuyaient à son approche _dans les bois et dans les déserts_, et s'empara

d'une grande provision de bétail. Un autre corps de Taborites entra dans

la Marche de Brandebourg, y mit tout à feu et à sang, et alla assiéger

Francfort sur l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux

de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.

Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague avec cinq mille

personnes. Il y fut fort bien reçu par les Calixtins, qui voulaient

absolument un roi. Ziska était occupé ailleurs avec les Taborites.

Les grands, qui étaient retournés au parti de Sigismond, se tenaient

retranchés le mieux qu'ils pouvaient dans leurs châteaux. Cependant, ils

protestèrent contre l'élection de Caribut, et s'étant rassemblés avec

ceux des gentilshommes qui étaient de leur parti, il déclarèrent que,

bien qu'ils eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en

Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la troisième;

qu'ils ne se croyaient point déliés de leur serment envers Sigismond,

seul souverain légitime; et enfin que Coribut _n'avait point été baptisé

au nom de la sainte Trinité, étant né Russe et ennemi du nom chrétien_.

Coribut était Lithuanien et chrétien grec.

Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut _bon gré mal

gré_, les grands du royaume firent transporter la couronne royale et

les ornements de la chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de

Carlstein, qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison;

et Coribut qui apparemment faisait constituer toute la validité de son

élection dans ces ornements, alla assiéger Carlstein sans être couronné.

On a conservé beaucoup de détails sur ce formidable siège, qui dura six

mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne pouvait rien ou

presque rien, tandis que les Taborites, avec leur invincible aveugle, ne

connaissaient rien ou presque rien d'impossible. La place de Carlstein

fut pourtant battue par des catapultes d'une si belle invention, que

jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier n'a pu en faire

de semblables: «Les forêts voisines retentissaient du bruit des coups.»

On arracha même les colonnes d'une église de Prague pour en faire des

boulets. Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put les

endommager. La garnison avait été choisie parmi des guerriers d'élite.

Elle se défendit opiniâtrement à grands coups de pierre, en faisant

pleuvoir les tuiles des toits. Avec des nattes et des fascines de

branches de chêne, elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins

imaginèrent de lancer dans la place, avec leurs machines, deux mille

tonneaux remplis d'ordures et de cadavres en putréfaction. L'infection

causa une terrible épidémie aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et

toutes leurs dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire

consumer toutes ces immondices par la chaux vive et l'arsenic. Un

habitant de la vieille Prague ayant été pris par eux, ils le mirent

sur une tour avec une queue de renard au bout d'un bâton, en lui

recommandant, par dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne

tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en battirent la

tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de leurs coups n'atteignit la

victime, et les assiégés, frappés de superstition en voyant cette rare

fortune, la délièrent et lui rendirent la liberté. En automne on fit une

trêve de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelques-uns des

assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent splendidement, pour

leur faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance, bien qu'ils

fussent au bout de leurs provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent

qu'ils en recevaient par des conduits souterrains. Un jour les assiégés

feignirent de célébrer une noce. «On n'entendait que flûtes et bruits de

gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il n'y eût ni époux ni épouse,

et qu'ils n'eussent pas même du pain noir à manger.» Enfin il leur

arriva de n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper sur les

murailles pour faire croire qu'on avait du bétail. Il fallut pourtant

le tuer, et quand on l'eut mangé, sa peau fut envoyée en présent au

capitaine de ceux de Prague, qui était tailleur, pour le remercier de

sa trêve. Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désir de

retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au diable, _seul

capable d'en venir à bout_, et abandonnèrent l'entreprise, ce dont

Coribut fut _fort mortifié_. La garnison stoïque et facétieuse de

Carlstein fit plusieurs décharges de ses machines, en l'honneur du bouc

qui l'avait sauvée.

Pendant ce siège, une _grosse armée_ allemande, commandée par des

archevêques, des électeurs et des princes du saint-empire, avait voulu

pénétrer en Bohème pour délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut

d'abord assiéger Plawen, où on lança quantité de pigeons et de moineaux

enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua. Des paysans,

qui s'étaient réfugiés dans cette ville contre les brigandages des

Impériaux, firent une vigoureuse sortie, et, passant à travers l'armée

ennemie, tuèrent cinquante hommes et emmenèrent encore des prisonniers.

Un des moineaux embrasés alla tomber sur une tente de paille, et mit le

feu au camp. L'armée impériale s'agitant pour éteindre l'incendie, le

reste des assiégés de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu, et le

mit en déroute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les Allemands

abandonnèrent complètement l'entreprise et quittèrent la province.

Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohême à ses propres

déchirements; et, voyant que les Moraves s'étaient joints aux Bohémiens

contre lui, il fit don de leur province à l'archiduc Albert, son gendre,

_sous la condition de la réduire_. Les Hussites de Moravie écrivirent

aussitôt à Ziska de venir les secourir; mais Ziska sentait que la

royauté de Coribut était le plus pressant danger, et qu'il fallait le

combattre au coeur de la Bohême. Il envoya aux Moraves celui de ses

capitaines qu'il estimait le plus, Procope _le Rasé_, qui avait été

ordonné prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis

surnommé _le Grand_, à cause de ses exploits militaires. Nous

consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce grand homme, qui fut

le successeur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites, et le

continuateur de son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire

qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des

leçons de Ziska, et une valeur digne de l'élan des Taborites, dont il

partageait les principes les plus ardents.

Cependant Ziska marchait vers Prague. Après avoir veillé à tout et

balayé la frontière, il revenait se prendre corps à corps avec le

fantôme de la royauté. Il y fut devancé par un corps de ses Taborites

qui, plus indignés et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans

la _vieille ville_, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent la

guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux pour avoir le

dessus. Ils furent repoussés, tués en partie, et plusieurs, en se

retirant, se noyèrent dans la Moldaw.

Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il

avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence,

et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais

accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir.

Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu

qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; et lui, qui

avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre

l'étranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis

contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement

de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que

sa mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce troisième

parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au

milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens

lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une révélation de son destin.

Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel

élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à

l'oeuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la

Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans

un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre.

Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard[33],

c'est-à-dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur

impossible entre ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter

quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus qu'à choisir

entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.

[Note 33: Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin

Loquis, et il avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.]

Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des députés

à Prague d'abord, pour désavouer l'équipée que ses gens venaient d'y

faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire

Coribut. _Il se faisait fort_, disait-il, _de défendre la Bohème contre

l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin qu'un peuple

libre s'assujettit à un roi_. «Ceux de Prague répondirent qu'ils étaient

bien aises qu'il n'eût point de part à la dernière irruption des

Taborites; mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât

Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a besoin d un

chef». A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il fût

ce chef nécessaire; et, blessé de voir préféré un étranger au bouclier

éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement:

_J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les

perdre, et je ferai voir que je puis également et sauver et opprimer ma

patrie_.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 17 / 19 题