II

Celui qui avait osé se faire de Carvajan un ennemi si acharné et si

dangereux était maintenant un vieillard au front ridé, aux cheveux

blancs comme la neige, aux épaules voûtées et à la démarche chancelante.

On l'avait autrefois appelé le beau Clairefont, et le point de départ de

cette haine implacable, à laquelle il était en butte, avait été une

aventure d'amour.

Au jour de sa naissance, en 1816, la Restauration était dans toute sa

force et tout son éclat. Son père, riche de la fortune de sa femme,

charmante Anglaise épousée pendant l'émigration, avait racheté le

château patrimonial, et s'était constitué un domaine qui lui rapportait

chaque année cent vingt mille livres. La faveur de Louis XVIII, dont il

avait fait le whist pendant vingt-cinq ans, de Coblentz à Vérone et de

Hartwel à Paris, en suivant toutes les étapes de l'exil, lui avait valu

d'être nommé gentilhomme de la chambre et commandeur de Saint-Louis.

Bien des fidèles qui s'étaient prodigués à la gueule des canons

républicains en Vendée n'obtinrent pas autant, pour leur héroïsme, que

M. de Clairefont pour ses robbers.

À treize ans, le comte Honoré eut un premier chagrin: il perdit sa mère.

Il fût demeuré facilement inconsolable, mais son père ne lui en laissa

pas le loisir. Le marquis ne favorisait point les douleurs

improductives. Il engagea son héritier à sécher ses larmes, et, pour le

distraire, le fit admettre auprès du roi Charles X, en qualité de page.

Honoré plut par sa gracieuse vivacité. La duchesse de Berry le prit en

amitié, et daigna passer sa belle main dans les cheveux blonds de

l'enfant. Le fils paraissait donc promis à la même heureuse fortune que

le père: il apprenait déjà le whist, lorsque la Révolution, qui se plaît

à brouiller les cartes des hommes et des rois, conduisit Charles X tout

courant jusqu'à Cherbourg, et le fit embarquer pour l'Angleterre. Le

marquis, dont toute la carrière s'était faite en exil, ne crut pas

devoir se dérober à des tristesses qu'il savait devoir être, à un moment

donné, si brillamment compensées. Il suivit son souverain à Goritz et

commença à initier son fils à l'art, qui lui était familier, de

courtiser le malheur.

Cette nouvelle émigration, adoucie par la jouissance d'une fortune

considérable, dura plus longtemps que ne l'avait prévu le marquis. La

branche cadette, plantée comme une bouture sur le trône, prit solidement

racine, et Honoré de Clairefont, arrivé enfant sur la terre étrangère, y

grandit et devint un homme. À mesure qu'il avançait en âge, des

dissemblances curieuses se remarquaient entre son caractère et celui du

marquis.

Autant le compagnon du comte de Provence était léger, sceptique, tout

brillant des grâces un peu vicieuses du XVIIIe siècle, autant le page

du comte d'Artois se montrait généreux, enthousiaste, et entraîné par le

courant utilitaire des temps nouveaux. Son père, qui était d'une

aristocratique ignorance, le voyant étudier, se moquait d'une

application qu'il trouvait déplorablement populacière.

--À quoi vous destinez-vous donc, mon cher? disait-il à Honoré.

Voulez-vous être industriel ou marchand? Il n'est qu'une science qui

convienne à un homme de votre rang: c'est celle de bien vivre, et je

crains que ce soit la seule qui vous manque. Je m'attriste à vous voir

les goûts d'un croquant... Vous vous ferez du tort dans le monde, et

vous nuirez à votre avancement... Il faut que vous ayez pris ces idées

du côté de votre mère, qui a eu des drapiers dans sa famille, au temps

de ce faquin de Cromwell... Car, pour les Clairefont, ils n'ont jamais

rien appris, si ce n'est à tirer l'épée et à dépenser noblement leurs

revenus... Pour le reste, ils le savaient assez de naissance.

Ces sarcasmes ne convertissaient pas Honoré, qui se délassait, dans

l'étude des sciences, de la vie fastidieuse qu'il menait à la cour

triste et maussade du roi découronné. Il s'était pris de passion pour la

physique et la chimie. Il avait rencontré un très savant professeur,

retiré de l'Université d'Iéna, l'avait habilement attiré par ses

prévenances, et passait avec lui, dans un cabinet aménagé en façon de

laboratoire, des heures délicieuses. Son père, un matin qu'une explosion

très forte s'était produite pendant une expérience, lui avait demandé

railleusement ce qu'il fabriquait avec tant de tapage, et comme Honoré,

qui redoutait beaucoup le marquis, demeurait muet:

--Si c'est l'élixir de longue vie, que mon ami le comte de Saint-Germain

prétendait autrefois posséder, vous ferez bien, mon cher, de m'en donner

une petite bouteille, car je ne suis pas dispos depuis quelque temps.

Le jeune comte s'inquiéta, prévint le médecin ordinaire de son père,

mais tous les soins demeurèrent sans effet: le marquis mourut. Son seul

mal était qu'il avait quatre-vingts ans.

À peine majeur, Honoré se trouva donc riche, libre, et passablement las

de vivre en pays étranger. Fort peu soucieux de faire laide figure à

Louis-Philippe, et de bouder, lui sixième, dans les salons d'un pauvre

prince presque en enfance, il rentra en France et courut revoir

Clairefont. L'air du pays lui causa une ivresse singulière, et il se

sentit vraiment jeune, vraiment vivant, ce qui était assez nouveau pour

lui. Il eut une montée de sève inattendue, pensa moins à ses alambics,

délaissa son laboratoire, et eut fantaisie d'aller passer l'hiver à

Paris.

Le marquis était mort un peu trop tôt. S'il eût vu Honoré souper, jouer,

et le reste, il eût emporté la conviction consolante que le nom de

Clairefont n'était point tombé à un grimaud. Le jeune homme fut du

Jockey-Club, alors à son origine; il fit courir, eut un pied dans les

coulisses de l'Opéra, et, son revenu ne lui suffisant pas, entama

gaillardement le capital.

Il allait passer tous les étés deux ou trois mois à Clairefont, à

l'époque des chasses, et stupéfiait La Neuville par le luxe de ses

équipages et la splendeur de ses réceptions. Les bruits les plus

extraordinaires circulaient sur les fêtes que donnait à ses amis le

jeune seigneur du pays. On racontait qu'il s'était bu, dans un seul

dîner, quatre-vingts bouteilles de vin de Champagne, et que des femmes

habillées en hommes prenaient part aux battues du château. L'une d'elles

avait même logé une charge de plomb dans les mollets d'un traqueur, en

tirant un chevreuil. Et le blessé avait été gratifié de deux mille

francs pour sa peine; une petite fortune! Tous les paysans en rêvaient,

et, maintenant, s'aventuraient imprudemment les jours de chasse, pour

tâcher d'avoir même aubaine.

Honoré était un beau garçon, de moyenne taille, blond, avec des yeux

bleus très doux. Quand il traversait la petite ville, conduisant son

tilbury, et faisant, au trot sonore de ses deux chevaux, vibrer les

carreaux des maisons, plus d'une femme risquait un oeil à la fenêtre.

Bien des coeurs battaient pour lui en secret. Mais qu'espérer d'un

élégant qui passait pour avoir à Paris des bonnes fortunes miraculeuses,

et retenir, par les mêmes chaînes de fleurs, les comédiennes célèbres et

les fières grandes dames? Cependant un événement se préparait, qui

devait avoir un grand retentissement dans le pays, et exercer sur la

destinée du marquis une influence considérable.

Dans la rue du Marché, auprès de la fontaine publique, dont le

rejaillissement continuel piquait la pierre des murs d'une moisissure

verdâtre, s'élevait une étroite maison basse, à pignon aigu et penchant,

aux fenêtres à guillotine garnies de carreaux verts, bossués, au centre,

d'un cul de bouteille. Au-dessus de la porte, sur un tableau noir,

étaient écrits ces mots: _Gâtelier, marchand de fourrages, sons,

recoupes et avoines_. La petite boutique, au rez-de-chaussée, était

encombrée de sacs de grains, et, dans un vaste casier, appliqué à la

muraille, des bocaux d'échantillons rarement remués rancissaient sous la

poussière. Cet humide et triste réduit, où le soleil n'entrait jamais,

parut cependant lumineux au marquis. C'était un jour de marché: sa

voiture avait été arrêtée par un encombrement; il laissa tomber un

regard distrait sur cet intérieur sombre, et resta ébloui. Assise auprès

de la fenêtre relevée, travaillant à un ouvrage de broderie, une jeune

fille, blonde comme une madone de Raphaël, le teint blanc, la bouche

rêveuse et tendre, des yeux bleus ombragés par de longs cils châtains,

lui apparut pleine de la grâce délicate et charmante d'une fleur qui

languit sans air et sans soleil.

Les charrettes qui barraient la rue s'étaient éloignées, les paysans qui

débattaient le prix d'une vente, à grand renfort de cris et de tapes

dans la main, avaient gagné le cabaret voisin, le passage était libre,

les chevaux du marquis, ne voyant plus d'obstacle, piaffaient

d'impatience, et cependant il restait là, les yeux fixés sur cette

fenêtre où rayonnait cette exquise beauté, oubliant où il était, se

souciant peu d'être observé, méprisant les commentaires des bourgeois de

la ville, tout à son admiration, et pris d'un ardent désir de descendre,

pour se rapprocher de celle qui venait de le troubler si profondément.

Une aigre sonnette, mise en mouvement par l'huisserie, l'arracha

désagréablement à son extase. Il jeta un regard chagrin sur la rue sale,

sur la maison vieille et noire, se demandant par quelle ironie de la

destinée cette perle se trouvait dans ce bourbier. Il ressentit alors

une sorte de commotion magnétique. Un homme venait de paraître sur le

seuil, s'était appuyé au chambranle de la porte, et, de là, faisait

peser sur le marquis le regard provocant de ses prunelles jaunes. M. de

Clairefont, du haut de son siège, dévisagea cet audacieux. Il le vit

petit, maigre, avec une figure chafouine éclairée par des yeux d'une

vivacité extraordinaire. Il était vêtu comme un ouvrier, d'une veste de

ratine grise et d'un pantalon de velours vert usé aux genoux. Au même

moment, la jeune fille leva la tête, et aperçut Honoré arrêté devant la

boutique. Elle rougit, se détourna, affecta un air indifférent, et,

quittant sa chaise, elle s'enfonça dans les profondeurs obscures de la

boutique. Le marquis l'entendit qui disait d'une voix douce et

chantante:

--Carvajan, au lieu de regarder dans la rue, terminez donc vos

expéditions...

Le commis secoua son front basané comme pour en chasser de pénibles

pensées, tourna une fois encore vers le jeune homme son visage sombre et

menaçant, puis, lentement, il laissa aller la porte qui retomba avec un

bruit de carreaux ébranlés. Honoré toucha ses chevaux, et, se tournant

vers son domestique qui était assis impassible, les bras croisés, sur le

siège de derrière:

--Quelle est donc cette jolie fille? dit-il en affectant un air

insouciant.

--C'est la demoiselle au père Gâtelier, monsieur le marquis. Oh! elle

est bien connue dans le pays: elle s'appelle Édile... Mais elle est plus

habituellement nommée la belle grainetière...

--Sage?

--Oh! monsieur le marquis, tout à fait honnête... Le père a du bien, et

elle pourra, si elle a de l'ambition, épouser au moins un huissier...

--Et ce gars à museau de renard qui était sur le pas de la porte?

--C'est Carvajan, le garçon de magasin... Un finaud et un robuste

ouvrier, qui fait marcher la maison, car le père Gâtelier est plus

souvent au cabaret qu'à ses affaires...

M. de Clairefont fit un signe de tête indiquant qu'il savait tout ce

qu'il lui plaisait d'apprendre, et le laquais bien stylé reprit son

solennel mutisme.

Honoré, les jours suivants, repassa par la rue du Marché. Il inventa des

prétextes pour s'en aller en ville. Il descendait à pied par la côte

raide qui conduit de Clairefont à La Neuville, et les bourgeois le

rencontraient flânant, sa canne sous le bras, d'un air absorbé.

C'étaient des commérages sans fin. Pour quel motif le marquis se

promenait-il dans ces rues pavées de cailloux féroces qui brisaient les

pieds, quand il avait les allées moelleuses de son parc? Pour qui

venait-il ainsi?

Carvajan le savait bien, lui qui, du haut d'une lucarne, guettait les

marches et les contremarches du jeune homme. Il avait, dès le premier

jour, eu l'instinct qu'il en voulait à Édile. Et une haine subite,

farouche, implacable, s'était allumée dans son coeur. Il s'était senti

menacé à la fois dans son intérêt, qui était de succéder à son patron,

et dans son bonheur, qui eût été d'épouser cette charmante fille. Et ce

plan, soigneusement élaboré depuis dix ans qu'il était entré chez le

père Gâtelier, Carvajan le voyait compromis par le caprice d'un grand

seigneur.

Il pâlissait de rage en entendant sur le pavé, pendant les heures mortes

où tous les habitants étaient enfermés chez eux, accablés par la

chaleur, le pas net et audacieux du marquis. Il couvait des vengeances

terribles, et, dans son grenier, la tête penchée sur la rue, il ne

quittait pas des yeux son ennemi, songeant qu'un moellon, croulant du

haut pignon de la vieille maison, pourrait terminer providentiellement

l'aventure. Et, de ses doigts crispés, il labourait inconsciemment la

muraille. Un jour, un fragment de plâtre, en tombant sur l'épaule du

marquis, lui fit lever la tête, et, dans l'ombre de la lucarne, il

découvrit une figure éclairée par deux yeux de tigre en embuscade.

Honoré comprit le danger, et, depuis, il passa sur l'autre trottoir. Il

avait reconnu l'homme qui s'était posé, le premier jour, devant lui

comme un adversaire.

Il s'informa, et apprit que le commis de Gâtelier était le fils d'un bas

officier espagnol entré en France à la suite du roi Joseph, en 1813, et

nommé Juan Carvajal. Le Joséphin s'était fixé à La Neuville et y avait

vécu pauvrement en faisant des écritures. Carvajal Juan s'était, dans la

prononciation familière des bourgeois du pays, contracté en Carvajan, et

le nom ainsi déformé était devenu d'usage courant. Mais si, de son père,

le commis avait hérité un nom francisé, il n'en avait pas été de même

pour le tempérament et le caractère. Intelligent, et relativement

instruit, de par son origine, il se montrait passionné et vindicatif. Il

était homme à attendre patiemment pour frapper son ennemi et, l'instant

venu, à l'égorger voluptueusement et sans merci.

Entré chez Gâtelier à seize ans, Carvajan avait promptement découvert

dans le commerce des grains un puissant moyen d'action sur les

populations des campagnes. Ambitieux, il ne bornait pas ses désirs à

l'édification d'une fortune: il rêvait de se créer une situation

importante dans le pays. Avec une grande finesse, il s'était rendu

compte de l'évolution sociale qui se faisait en France. Il avait prévu

l'avènement de la bourgeoisie. Il voulait être bourgeois, devenir riche,

et tenir tout l'arrondissement dans sa main. Le marquis Honoré se

heurtait donc à un adversaire redoutable, et ne s'en doutait guère.

L'assemblée de La Neuville, qui a lieu le jour de la Saint-Firmin,

tomba, cette année-là, le dimanche 25 septembre. C'est, dans cette

petite ville, une occasion non seulement de se donner du plaisir, mais

encore de traiter des affaires. Les gros propriétaires et les fermiers

du canton viennent à la foire, qui dure quatre jours, et s'y livrent à

un important commerce de chevaux, de bestiaux et de céréales. Le père

Gâtelier, de tout temps, avait fait ses approvisionnements de l'hiver à

la Saint-Firmin. Il voyait là les cultivateurs et, devant une table du

café du Commerce, il passait ses marchés à coups de petits verres.

Pendant ces trois jours, le grainetier ne dégrisait pas et, phénomène

particulier, plus il était ivre, et moins il était accommodant. À mesure

que sa bouche s'ouvrait, sa bourse se fermait. Aussi on disait en

manière de plaisanterie: Quand le père Gâtelier est arrosé, son vendeur

est à sec. Le troisième jour, le bonhomme était rond comme une futaille,

et ses achats étaient terminés. On le rapportait alors chez lui, et il

pouvait cuver en paix toutes les tasses de café et toutes les topettes

d'eau-de-vie qu'il avait absorbées.

Pendant que les vieux faisaient leurs affaires, les jeunes s'occupaient

de leur plaisir. Et le bal ne désemplissait pas. C'était alors sous une

tente dressée devant la mairie que les danseurs prenaient leurs ébats.

Toute la bourgeoisie de La Neuville y venait, et les grands

propriétaires voisins y paraissaient, par une familière condescendance

pour leurs fermiers, dont les femmes et les filles rêvaient de cette

fête pendant toute l'année. Il était de tradition d'y danser au moins

une fois, et Carvajan pensait en frémissant que le jeune marquis allait

pouvoir s'approcher d'Édile, l'inviter, lui parler, sans qu'il pût, lui,

d'aucune façon intervenir.

À sa grande surprise, le samedi, premier jour de la fête, Honoré ne

parut pas au bal. Il se montra sur la place, causa avec ses fermiers,

fut empressé auprès de leurs filles, dépensa de l'argent à toutes les

boutiques établies en plein vent, distribua ses acquisitions aux enfants

qui se pressaient autour de lui, trouva un mot charmant pour tous, un

sourire aimable pour toutes, et se retira en prétextant une violente

migraine. Édile rit, dansa, se divertit, affectant une liberté d'esprit

si grande que Jean, délivré de ses appréhensions, ne se contraignit

plus. Il en vint à croire que le caprice du marquis n'avait eu qu'une

durée éphémère, et que quelque autre fantaisie le lui avait fait

oublier. Il reprit de la confiance et se railla lui-même; n'avait-il pas

cru son avenir compromis, son bonheur perdu? Il montra une gaieté

inaccoutumée.

Le dimanche, il se livra aux jeux d'adresse préparés pour les jeunes

gens, avec l'ardeur passionnée qui lui était naturelle, et gagna

plusieurs prix. Le marquis n'avait pas paru de la journée: on le disait

malade. Carvajan fut, pendant quelques heures, complètement heureux, le

coeur élargi, les nerfs vibrants, la voix éclatante. Il dansa,

infatigable, et conduisant la fête. À minuit, au moment où le bal était

dans toute son animation, il chercha Édile pour l'inviter et ne la

rencontra pas. Il la demanda à tous les amis du père Gâtelier. Nul ne

l'avait vue. Les jambes de Carvajan devinrent tremblantes, sa vue se

troubla, une horrible palpitation l'étouffa. Il eut le pressentiment

qu'il avait été joué, et que l'absence du marquis n'était qu'une feinte.

Il courut au café du Commerce et trouva son patron incapable d'assembler

deux idées, hors d'état de faire deux pas. Il se précipita vers la rue

du Marché, espérant qu'Édile, fatiguée, était rentrée à la maison. Il

regarda de loin la façade et la vit toute noire; aucune lumière dans la

chambre de la jeune fille. Il entra, monta l'escalier, qui sonna lugubre

sous ses pieds, frappa à la porte, et n'obtint aucune réponse. Il

demeura un instant dans ce silence, égaré, entendant son coeur battre à

coups précipités et sourds. Puis, écrasé par son impuissance, il se

laissa tomber sur les marches et pleura de rage autant que de chagrin.

Il resta ainsi longtemps, écoutant au loin la rumeur de la fête, les

fanfares amorties de l'orchestre, roulant de terribles projets de

vengeance. Puis une idée se fit jour dans son cerveau obscurci par la

colère. Édile était peut-être à Clairefont: peut-être était-il temps

encore de l'arracher au marquis. Il redescendit avec rapidité, et prit à

toute course le chemin escarpé du plateau. Il ne mit pas plus d'un quart

d'heure à gravir la rude montée et arriva comme un fou à la grille,

qu'il trouva ouverte. Une voiture attelée de deux vigoureux postiers

stationnait devant le château. Il entendit la portière se fermer avec

un claquement qui lui répondit au coeur, et, comme le cocher allait

rendre la main à ses chevaux, il se précipita. Dans l'intérieur obscur

de la voiture, deux formes confuses s'offrirent à lui: celles d'un homme

et d'une femme. Il poussa un rugissement et, saisissant la poignée de la

portière, il l'ouvrit en criant:

--Édile!

Une exclamation étouffée lui répondit; au même moment une main nerveuse

le prit au collet et le jeta en arrière, pendant qu'une voix impérieuse

disait:

--Marchez donc!

Carvajan comprit que tout allait être fini, que deux tours de roue

devaient suffire à mettre entre celle qu'il aimait et lui un abîme

infranchissable. Il fit un suprême effort, s'élança à la tête des

chevaux en hurlant:

--Édile, descendez!... Il en est temps encore... Je ne vous laisserai

pas partir.

Les postiers, cabrés, secouaient avec impatience les gourmettes d'acier

de leurs mors. La même voix, agitée par un commencement de colère,

reprit:

--Finissons-en! S'il ne s'éloigne pas, coupez-lui la figure avec votre

fouet!

Le bras du cocher se leva: un sifflement se fit entendre, et Carvajan,

la joue ensanglantée, la poitrine meurtrie par le timon de la voiture,

roula sur le pavé.

Quand il revint à lui, la cour était sombre et silencieuse, et, comme

deux étoiles, s'éloignant sur la route de Paris, brillaient les

lanternes de la voiture qui emportait Édile et son séducteur. Carvajan

se releva, et, le coeur serré, les yeux secs, il redescendit à La

Neuville, rentra à la rue du Marché, où le père Gâtelier venait d'être

rapporté. Il alla à son maître, le secoua pour le réveiller, lui cria

dans les oreilles que sa fille était partie, qu'elle s'était fait

enlever par M. de Clairefont.

--Enlevée! m'entendez-vous? hurla-t-il, en enfonçant ses doigts dans le

bras du vieil ivrogne. Enlevée par ce misérable...

--Ah! ah! enlevée, hoqueta Gâtelier, dans le cerveau duquel traînaient

encore des lambeaux d'idées commerciales... Enlevée... Mais tu sais,

Carvajan, le transport, comme dans toutes nos livraisons, à la charge du

preneur!

Le garçon de magasin laissa tomber le malheureux, qui se rendormit d'un

lourd sommeil, et, montant dans son grenier, il se jeta sur son lit,

dévoré de honte et de colère.

Le départ d'Édile, qui semblait devoir bouleverser tous les plans de

Carvajan, n'eut cependant pour lui que des conséquences heureuses. Il y

a des êtres privilégiés pour qui tout tourne à bien, même le malheur. Le

père Gâtelier, abandonné par sa fille, ne trouva à ses chagrins d'autre

remède qu'un accroissement de son ivrognerie. Il ne quitta plus le café

du Commerce, et, depuis le matin jusqu'au soir, on put le voir, les yeux

flambants, la langue pâteuse, encombrant des soucoupes de ses tasses à

café la table qui lui était réservée. Complètement abruti, il ne

s'occupait plus du tout de son commerce, ne parlait jamais de sa fille,

et avait abandonné à Carvajan la direction de sa maison. En trois ans

elle prit une importance qu'elle n'avait jamais eue quand c'était

Gâtelier qui traitait les affaires à coups de petits verres.

Carvajan, froid, méthodique, actif et exact, se mit à parcourir le

canton, à visiter les fermiers, à avancer de l'argent à ceux qui étaient

embarrassés, prenant pour gage les récoltes sur pied. Il jeta ainsi les

premières bases d'une banque agricole, dont il devait plus tard tirer,

au point de vue financier et politique, un sérieux parti. Au

commencement de la quatrième année, le père Gâtelier mourut.

Tous ceux avec qui il avait trinqué suivirent son convoi: il y eut

foule. Sa fille, arrivée le matin même de l'inhumation, descendit rue du

Marché. Elle parut aux côtés de Carvajan à l'église, vêtue de noir,

cachée sous un voile de crêpe qui empêchait de voir son visage. Après la

cérémonie, elle rentra rue du Marché, et partit le soir, après être

restée enfermée avec Carvajan pendant toute la journée. Le lendemain, le

peintre en bâtiment de La Neuville fut appelé, reçut l'ordre de gratter

l'ancienne enseigne de la maison et, au lieu du nom de Gâtelier, d'y

mettre celui de Carvajan. C'est ainsi que la ville apprit que le commis

devenait patron et prenait la suite des affaires de son maître.

Quelle convention avait été passée par Édile? Quel accord avait été

conclu entre elle et celui qui l'avait tant aimée? Nul ne le sut jamais.

Elle s'éloigna pour ne plus reparaître. Le bruit se répandit vaguement

qu'elle habitait Paris. Des Neuvillois qui se disaient au courant des

choses de la capitale racontèrent que le marquis, promptement las de la

belle grainetière, l'avait galamment quittée en achetant pour elle un

important magasin de lingerie. Édile enfin avait épousé un bureaucrate

et vivait heureuse. Telle avait été la bourgeoise conclusion de son

roman d'amour. Carvajan se montra triste et pâle pendant quelque temps.

Personne n'osa le questionner, quoique la curiosité fût grandement

éveillée. Mais ce petit homme sec et anguleux avait une façon de

dévisager les importuns qui coupait court à toutes les familiarités.

À compter de ce jour, Carvajan ne vécut plus que pour son ambition et sa

haine. Il n'était pas distrait de l'une par l'autre. Elles avaient le

même objet, et marchaient de conserve. L'ambition visait à renverser et

remplacer le marquis de Clairefont qui avait dans le pays la plus haute

influence et la plus grande fortune. La haine se tenait pour satisfaite

si ce double résultat était atteint. Un homme, qui dans la vie poursuit

ardemment une idée unique, est invincible. Carvajan, doué d'une volonté

impérieuse, d'une patience inaltérable, devait subordonner tous les

actes de son existence à la lente et sûre préparation de sa vengeance.

Il savait que le résultat entrevu se ferait peut-être attendre pendant

de longues années. Mais, impassible, il était résigné à poursuivre sa

sape souterraine, jusqu'au jour où un dernier coup amènerait

l'écroulement final. L'éloignement du marquis n'avait point amorti la

violence de ses sentiments. Il n'avait qu'à lever la tête pour se

souvenir. Il voyait sur la colline le mur blanc de Clairefont. C'était

là qu'il était arrivé, après une course haletante, pendant la nuit de la

Saint-Firmin, pour reprendre Édile. Dupé si complètement, lui, Carvajan,

par ce bambin de marquis! Après dix ans, il en pâlissait encore de

colère et d'humiliation.

Il suivit de loin l'existence d'Honoré et vit avec une joie farouche la

fortune du gentilhomme s'amoindrir, à mesure que la sienne augmentait.

M. de Clairefont, promptement las de son existence joyeuse, était revenu

à ses fantaisies scientifiques, et avait commandité différentes affaires

industrielles qui ne réussirent pas. Son esprit était plus vif que

juste, plus ardent que pratique. Il s'entichait d'une idée, la suivait,

la caressait, et, après beaucoup de temps et d'argent perdus,

l'abandonnait pour s'éprendre d'une autre. Carvajan, exactement

renseigné sur ces coûteuses tentatives, riait amèrement en disant:

--Vous verrez que je n'aurai pas besoin de m'en mêler et qu'il se

ruinera tout seul.

Un jour, une nouvelle, qui fit frémir Carvajan d'une sombre joie, se

répandit dans le pays. Le marquis était rentré dans son domaine. On

avait vu arriver à la gare une voiture armoriée, et du train était

descendu un voyageur, ombre effacée du brillant seigneur qui faisait

battre les coeurs de toutes les femmes de La Neuville. Carvajan voulut

s'assurer par ses yeux de la présence de son ennemi. Il grimpa la côte

de Clairefont, et, de la route, vit les fenêtres du château ouvertes. Il

resta longtemps arrêté au bord de la terrasse, plongé dans d'orageuses

pensées, et, comme le soir venait, il aperçut dans les parterres Honoré

qui marchait lentement. Il eut de la peine à le reconnaître, tant il

était changé. La taille autrefois si svelte avait épaissi, la figure

fine et charmante s'était empâtée, et les cheveux devenaient rares.

C'était encore un gentilhomme de noble et belle tournure; mais ce

n'était plus ce joli garçon avec ses grâces de demoiselle qui le

rendaient si séduisant. Carvajan le suivit de ses yeux perçants, et

quand il l'eut vu disparaître au tournant d'une allée:

--Oh! oh! dit-il, en tendant vers le promeneur un bras menaçant, tu as

l'imprudence de revenir à ma portée... Eh bien! à nous deux!

Et à pas lents il reprit le chemin de la petite maison triste et noire

dans laquelle, solitairement, il attisait sa haine.

Le marquis était destiné à étonner les gens de La Neuville. Autant il

avait mené autrefois une existence bruyante et folle, autant il mena une

vie retirée et laborieuse. Il s'occupait avec assiduité d'améliorer ses

terres et d'exploiter ses bois. Il paraissait avoir sur toutes choses

des idées particulières, car il transformait en herbages la plus grande

partie des réserves du château, et montait une laiterie modèle. Au

milieu des futaies de Clairefont il installait une scierie, et

commençait à pratiquer d'importants abatis. On le voyait inspecter ses

travaux, et il ne paraissait jamais plus heureux qu'au milieu des

ouvriers. Il appliquait aux procédés de sciage toutes sortes de

perfectionnements de son invention, ne craignant pas de mettre la main à

l'ouvrage quand les appareils ne fonctionnaient pas. Il passait le reste

de son temps dans une tourelle remplie d'instruments de physique et où

il avait fait construire un fourneau pour les expériences de chimie. Il

vivait là, éclairé par le jour coloré qui traversait les vitraux anciens

des larges fenêtres, comme une sorte de docteur Faust. Un domestique

s'étant un jour cruellement brûlé les mains avec une fiole d'acide, il

avait donné la tâche de ranger le laboratoire à un seul valet de

confiance, qui l'avait suivi dans tous ses voyages et lui était fort

dévoué.

Des récits extraordinaires couraient sur ce cabinet devenu mystérieux.

On disait que le marquis défendait qu'on y pénétrât, parce qu'il s'y

livrait à des expériences magiques. Quelquefois, le soir, les vitres de

la tourelle s'illuminaient de fantastiques clartés et, de loin, les

passants voyaient avec terreur flamber ces lueurs dans la nuit.

Il avait sans doute trouvé un secret pour engraisser ses champs et

fertiliser ses prairies, car depuis qu'il s'occupait de culture, ses

récoltes étaient incomparables. Ses fermiers disaient avec envie:

--Notre maître a de beaux blés et de riches fourrages, mais il sait à

combien ils lui reviennent.... Ses engrais ne sont pas connus, mais ils

coûtent gros, et peut-être bien qu'ils ne sont pas catholiques...

Marchez!

Carvajan, qui ne croyait pas aux diableries, comprit promptement le

parti qu'il pouvait tirer de la conduite nouvelle du marquis. Dans les

tournées incessantes qu'il faisait en cabriolet, aux quatre coins de

l'arrondissement, il disait aux cultivateurs:

--Eh bien! mes bonnes gens, vous avez un concurrent inattendu. M. Honoré

fait de l'élevage et envoie du lait au marché. Il a les moyens de

travailler en grand... Vous n'avez qu'à bien vous tenir: les prix vont

certainement baisser... Car cet homme, n'est-ce pas, il n'a pas besoin

de ça, et il vendra au-dessous du cours...

Sourdement, il excitait le mécontentement. Et déjà il s'était fait un

allié de Tondeur, le marchand de bois, qui ne pouvait voir avec

tranquillité M. de Clairefont scier lui-même ses chênes séculaires, et

les envoyer directement aux grands chantiers de la marine, pour les

constructions de la flotte et les travaux des ports.

Le cheval de bataille de ce madré compère était la machine à vapeur que

le marquis employait. Sur ce chapitre-là, au cabaret, il ne tarissait

pas:

--Comment, nous autres, malheureux, nous n'avons que nos bras pour

vivre, et voilà ce richard qui supprime le travail en se servant

d'outils qui marchent tout seuls!... Les journées des scieurs, qui se

payaient trois francs, ne valent plus que quarante sous... Dame! je

trouve des hommes tant que j'en veux... Il y a plus d'ouvriers que

d'ouvrage...

L'usine à vapeur, avec des scies de l'invention d'Honoré, coûtait cher,

loin de rapporter. En abaissant le prix des salaires, le marchand de

bois atteignit ce double résultat de faire un tort moral considérable au

marquis et de gagner beaucoup d'argent.

Cependant, malgré tout ce que Carvajan et sa clique pouvaient dire, la

popularité du châtelain était encore solide, et l'oeuvre de destruction

entamée ne devait pas s'accomplir en un jour. En 1847, aux élections

pour le conseil général, M. de Clairefont s'étant porté, soutenu par les

comités royalistes, réunit une forte majorité et battit haut la main

Zéphyre Dumontier, le grand meunier de la vallée, qui représentait le

parti républicain.

La campagne électorale avait été très chaude, et Carvajan s'était si

rudement démené en faveur de l'adversaire d'Honoré, que la fille du

meunier en avait été toute saisie. Ce que le jeune homme faisait par

haine, elle crut qu'il le faisait par amour. Carvajan était trop

pratique pour ne pas profiter des avantages que l'imagination de la

demoiselle lui donnait. Et, six mois plus tard, il l'épousait avec cent

mille francs de dot.

L'année suivante, le marquis se maria à son tour. Il fit, tout à

l'opposé de son père qui avait fait un mariage d'argent, un mariage

d'amour. Il épousa la fille cadette du baron de Saint-Maurice, son

voisin de campagne, vieux gentilhomme de grandes manières et de petite

fortune, très entiché de sa noblesse, et qui avait transmis ses idées

aristocratiques à sa fille aînée, Mlle Isabelle. La nouvelle

marquise, simple et douce nature, donna à son mari deux enfants, Robert

et Antoinette, et fut, pendant sa trop courte existence, l'ange du foyer

de famille. En partant à trente-cinq ans, elle emporta avec elle toute

la sagesse de la maison, et laissa Honoré livré à sa manie inventive,

devenue plus aiguë et plus coûteuse avec l'âge.

Robert avait treize ans et Antoinette dix quand ils perdirent leur mère.

Ils ne trouvèrent, pour la remplacer, qu'un père absorbé par des utopies

scientifiques, et une vieille demoiselle, leur tante, masculinisée par

le célibat et en arrière de cinquante ans sur les idées courantes.

Mlle Isabelle avait abandonné le petit château de Saint-Maurice et

était venue s'installer à Clairefont. Et, pendant que son beau-frère

passait sa vie à faire des découvertes admirables en théorie, mais

ruineuses dans la pratique, elle mettait sa jeune nièce à cheval,

faisait le coup de fusil dans le parc avec son neveu, étonnant les gens

par son ton décidé, ses théories tranchantes et sa verve gauloise.

C'était, au demeurant, la plus honnête femme du monde, et, d'ailleurs,

si laide, qu'on n'aurait pu concevoir auprès d'elle l'ombre d'une

mauvaise pensée. Ignorante, à dire que Henri IV était fils de Henri III,

et d'une sensibilité brusque qui tenait du grognard. Elle avait presque

de la barbe, et, si quelqu'un se fût oublié à l'appeler madame au lieu

de mademoiselle, eût été capable de lui frotter les oreilles. Jamais

tant de barbarismes ne tombèrent d'une bouche humaine. Elle disait

couramment:

--Mon neveu monte à cheval comme un «bucentaure».

Le marquis avait essayé de lui raconter l'éducation d'Achille, les

leçons du centaure Chiron, et de lui faire saisir la différence qu'il y

avait entre un homme-cheval et la galère des doges de Venise. Elle lui

avait répondu tout net:

--Mon cher, laissez-moi tranquille avec vos «brouillaminis»; chacun

parle à sa manière, et je ne suis pas sûre que la vôtre soit la bonne.

L'essentiel est qu'on m'entende et, jusqu'à présent, votre fils et votre

fille ont compris ce que je voulais leur dire. Pour le surplus, bonsoir!

Nos pères n'en savaient pas si long, et de leur temps les choses

allaient au mieux. Tandis qu'aujourd'hui c'est un vrai «capharnaüm»!...

La tante Isabelle avait eu sur le caractère de son neveu Robert une

influence fatale. Elle avait choyé le jeune comte, dès son enfance, avec

une rude tendresse, lui donnant à penser que le monde avait été créé

pour l'agrément spécial des Clairefont et des Saint-Maurice, et que les

êtres vivants quelconques, qui apparaissaient à sa surface, étaient les

humbles serviteurs de ces deux nobles familles.

Robert, beau et aimable garçon, haut en couleur, doué d'une étonnante

paresse d'esprit et d'une prodigieuse activité de corps, fit honneur à

l'éducation que lui avait donnée sa tante Isabelle, et se révéla le plus

ardent chasseur, le plus solide buveur, le plus hardi coureur de filles

du département. Quelque chose de la mâle et brutale grandeur des moeurs

féodales était en lui. Et la vieille demoiselle de Saint-Maurice disait

avec orgueil à son beau-frère, quand il se plaignait de l'inapplication

de Robert et de sa turbulence:

--Oui, vous êtes tout ébaubi de ses allures... Vous êtes un Clairefont

d'aujourd'hui, vous, et lui c'est un Clairefont d'autrefois!

Quant à Antoinette, en dépit des enseignements tumultueux de la tante

Isabelle, elle était devenue une très ravissante, très simple et très

moderne personne. Elle ne se montrait point du tout marquise dans ses

manières, qui étaient douces et calmes, autant que celles de son frère

étaient vives et bruyantes. Elle avait trouvé moyen de s'instruire, en

lisant beaucoup, sans pourtant négliger les exercices du corps qui

passionnaient la vieille tante de Saint-Maurice.

Elle était de haute taille et merveilleusement faite. Son visage

arrondi, au teint frais, était éclairé par des yeux noirs brillants et

profonds, ses lèvres fines montraient en s'ouvrant des dents petites et

blanches. Elle avait des mains et des pieds exquis. L'expression

habituelle de sa figure était gaie et bienveillante. On la sentait bonne

et bien portante. C'était comme un beau fruit velouté, sain et

savoureux.

Elle avait une adoration pour son père, qu'elle gâtait ainsi qu'un

véritable enfant. Seule, dans la maison, elle prêtait attention à ses

théories scientifiques. Elle s'appliquait pour les comprendre, n'y

parvenait pas toujours, et les admirait de confiance. Elle lui copiait

ses modèles, les mettait au net et les rehaussait de teintes à

l'aquarelle. M. de Clairefont était alors au comble du bonheur, et cette

touchante admiration qu'il lisait dans les regards de sa fille était

pour lui le plus doux des triomphes.

C'était du reste le seul. Nul inventeur plus malheureux dans ses essais

n'avait existé. Le marquis, dont le cerveau fécond multipliait les

découvertes, n'avait jamais pu obtenir un résultat utile. C'était

toujours dans le domaine de l'agriculture qu'il cherchait des

applications audacieuses et fructueuses. Audacieuses, elles l'étaient,

d'aucuns même disaient folles, mais, fructueuses, elles ne l'avaient pu

être, si ce n'est pour les marchands qui vendaient les machines, les

matériaux, les produits chimiques, et autres éléments constitutifs très

coûteux de ces opérations.

La tante Isabelle s'exprimait librement sur la monomanie raisonnante de

son beau-frère. Elle lui disait:

--Vous n'êtes qu'une moitié de toqué... Vous n'avez pas assez de folie

pour qu'on ait le droit de vous enfermer, et pas assez de raison pour

qu'on puisse vous laisser libre... Avec toutes vos «machinations», vous

mangerez votre bien, et, quand tout sera dissipé, ce n'est ni moi ni

vous qui en apporterons d'autre! Autrefois, avec une bonne lettre de

cachet on vous aurait calmé... Mais aujourd'hui... va te promener...

Tout s'en va en «aune de boudin».

Le marquis riait de ces boutades lancées par la vieille virago d'une

voix forte, et se bornait à répondre:

--Ma soeur, un de ces matins, je trouverai ce que je cherche, et vous

serez bien étonnée de me voir faire une fortune qui sera jalousée par

les plus grands industriels. Car je conquerrai d'un seul coup la

richesse et la renommée.

--Alors, on dira: Clairefont, marchand de ceci, ou fabricant de cela...

Belle gloire, en effet! Vous aviez encore, lorsque vous avez épousé ma

soeur, quatre-vingt mille francs de rentes. C'était une admirable

aisance... Il fallait vous en tenir là, et pondre sur vos oeufs pour

doter vos enfants... Mais vous préférez doter la science. Et vous vous

laissez duper par des intrigants qui vous vendent très cher des riens

qui ne valent pas quatre sous... Vous ne vous préoccupez jamais de

l'avenir... Cependant vous avez des ennemis, et vous connaissez le

proverbe: «Qui compte sans son autre...»

--Sans son hôte, ma chère soeur, rectifiait doucement Honoré, et,

secouant sa tête déjà blanche, il remontait dans sa tourelle, où il se

plongeait avec une délicieuse quiétude dans les problèmes qui faisaient

sa joie, en attendant qu'ils fissent sa fortune.

En dépit des soucis que la diminution progressive de la situation

financière du marquis pouvait causer à son entourage, les habitants de

Clairefont étaient heureux. Il n'en allait pas de même dans la maison de

Carvajan, malgré l'accroissement notoire de son influence et

l'augmentation cachée de sa richesse.

Depuis dix ans, la petite maison de la rue du Marché était restée telle

que le père Gâtelier l'habitait. Le ménage Carvajan s'y était installé,

et y avait vécu dans le travail. La fille de M. Dumontier, tombée du

haut de ses illusions, et comprenant que son mari ne l'avait épousée que

pour son bien, avait pleuré des larmes amères. La maternité avait été sa

seule joie, et elle s'y était abandonnée avec une ardeur passionnée. Le

petit Pascal fut toute sa vie: son présent et son avenir. Elle oublia

ses tristesses en le voyant sourire, et elle se plia à la rude économie

de Carvajan en pensant que son fils, un jour, serait plus riche.

Pascal grandit dans cette vieille maison, basse, étroite et noire,

tremblant devant son père, ce terrible homme, au teint basané, au nez

tranchant et aigu, aux yeux orange, ronds et brillants comme des louis

d'or. Derrière cette silhouette menaçante apparaissait la pâle et triste

figure de sa mère, dont le doux regard réchauffait son coeur, et dont les

tendres paroles éclairaient son esprit.

Ils vivaient, elle et lui, dans une chambre aux boiseries foncées, dont

l'unique fenêtre conservait de vieux carreaux verdâtres, et sur l'appui

de laquelle, dans une grande caisse, poussaient des giroflées et des

oeillets. Pascal jouait devant cette fenêtre, seul coin lumineux et gai

de ce logis sombre. Et la mère avait ainsi à la fois sous les yeux son

enfant et ses fleurs.

Carvajan ne paraissait qu'à l'heure des repas. Quand il ne courait pas

les routes, il se confinait dans son cabinet, situé au rez-de-chaussée,

et dans lequel, les jours de marché, les cultivateurs gênés, en quête

d'un emprunt, apportaient à leurs gros souliers un échantillon des boues

de toutes les communes du canton. Le lourd marteau de la porte, poussé

par des mains impatientes, retentissait sourdement dans le vestibule, et

le pas traînant de la servante allant ouvrir glissait sur les dalles.

Quelquefois un bruit de discussion violente montait jusqu'au premier

étage, promptement arrêté par la voix âpre et coupante de Carvajan. Les

portes claquaient en se refermant. Pascal curieux avançait alors la tête

au dehors, par la fenêtre, entre deux tiges fleuries, et voyait le long

de la rue du Marché s'éloigner le visiteur, la tête basse, les épaules

pliées, comme écrasé. Quelquefois, arrivé au coin de la place, l'homme

se retournait, montrait une figure irritée et un poing menaçant. Un

jour, un paysan, devant la maison même, avait crié:

--T'as mes vaques, t'as ma terre. Te faut-il core ma peau, mauvais

usurier?

L'enfant avait sept ans: il était resté songeur, sentant que c'était une

injure qu'on avait adressée à son père, mais n'en comprenant pas la

signification. Il avait conservé ce mot profondément gravé dans sa

mémoire, le tournant et le retournant, pour tâcher d'en découvrir le

sens et la valeur. Dans son imagination hantée il était arrivé à se

faire de l'usurier une image effrayante. Il se le figurait sous la forme

d'un de ces géants noirs et féroces des contes de fées qui terrorisent

les innocents et les faibles. Il en rêvait la nuit, et voyait ce monstre

terrible avec le visage de son père. Un jour il n'y tint plus, et,

après avoir hésité longtemps, il se hasarda à dire à sa mère:

--Qu'est-ce que c'est donc qu'un usurier?

Sous le regard clair de l'enfant, la pauvre femme pâlit. Elle resta un

instant silencieuse, puis elle répondit:

--À propos de quoi me demandes-tu ça?

Pascal raconta la scène à laquelle il avait assisté. Mme Carvajan

baissa un instant sa tête pensive, puis:

--Ne répète jamais ce mot-là, mon chéri... Ceux qui ne sont pas heureux

sont facilement injustes, vois-tu... Cet homme s'en allait probablement

d'ici sans avoir obtenu ce qu'il espérait, et il s'en prenait de sa

déconvenue à ton père... Mais sois-en sûr, si Carvajan est quelquefois

dur en affaires, c'est un homme scrupuleusement honnête... Enfin, c'est

ton père: tu dois le respecter et l'aimer...

En faisant cette affirmation, sa voix tremblait un peu, et elle avait

les larmes aux yeux.

Cette scène s'était gravée dans la mémoire de Pascal. Plus tard il en

comprit la redoutable signification.

La lutte sans merci engagée par son père contre le marquis de Clairefont

lui avait échappé pendant toute sa jeunesse. L'âme murée de Carvajan

gardait bien ses secrets. Il n'avait jamais confié à personne ses

espoirs de vengeance. Il travaillait sourdement à les réaliser. On

ignorait le but vers lequel il tendait, à travers les années, avec une

patience d'araignée qui tisse sa toile mortelle. On voyait les moyens

dont il usait et c'était assez pour faire peur.

Pascal, envoyé par son père au collège d'Évreux, y avait commencé ses

études. Puis, la fortune de Carvajan augmentant chaque jour,

l'instruction reçue en province avait paru insuffisante, et jusqu'à

vingt ans l'héritier présomptif avait vécu à Paris.

Il avait passé tous ses examens, fait son droit, et n'était rentré à La

Neuville qu'avec le titre de licencié. Il était un homme alors, et son

esprit savait comprendre ce que ses yeux voyaient. Rien ne lui parut

changé dans la maison de la rue du Marché. Elle était toujours noire et

basse, les mêmes allées et venues y laissaient leurs traces de boue et

leurs grondements de discussions. Tout avait vieilli: le prêteur et les

emprunteurs; mais le commerce de l'argent se faisait comme par le passé.

Les visages grimaçaient de colère, et les bouches se crispaient pour

lancer un mot qu'elles retenaient maintenant, car Carvajan était un

homme à ménager. Et ce mot était le mot du passé, qui serait celui de

toute la vie: usurier!

La manière de vivre de Carvajan n'avait point varié. Il avait pour tout

domestique une servante, travaillant comme un cheval. Mme Carvajan

s'enfermait, silencieuse et triste, dans sa chambre, comme avant le

départ de Pascal. Elle avait des cheveux gris: c'était tout le

changement. Elle eut, en reprenant possession de son fils, un moment de

vive joie. Mais cette joie fut courte. Il parut certain, dès les

premiers jours, que l'entente ne s'établirait pas facilement entre

Pascal et son père. Et pour qui connaissait Carvajan, cette situation

était grosse d'orages.

Au bout de vingt-quatre heures, concédées par lui aux épanchements

maternels, le chef de la famille fit appeler son héritier dans le

cabinet du rez-de-chaussée. Pascal l'y trouva se promenant d'un pas

tranquille.

--Mon garçon, dit le père en s'arrêtant brusquement, te voilà revenu

dans ma maison et je suis heureux de t'y voir. Tu as fait de bonnes

études, et tout porte à croire que tu n'es pas une bête. Je pense donc

que tu as l'intention de t'occuper... Tu es avocat de ton métier, et

nous avons ici un tribunal... Ceux qui y plaident sont des ânes... Tu

n'auras donc pas de peine à t'y montrer supérieur. Je suis en mesure de

te former rapidement une belle clientèle... Es-tu disposé à entrer dans

cette voie?

Et comme le jeune homme inclinait la tête sans répondre.

--Oui? Tu vas donc réclamer ton inscription au barreau de La Neuville,

et, pour commencer, tu m'étudieras ces quelques affaires...

Il prit sur son bureau une pile de dossiers, en chargea les bras de son

fils, et lui donnant une tape amicale sur l'épaule:

--Tu peux m'être très utile, si tu veux comprendre les choses, et je te

ferai gagner de l'argent...

Pascal s'enferma pendant toute la journée et se plongea dans les

paperasses. Il fut promptement édifié. Ce que son père appelait «les

choses», c'était l'art d'exploiter son semblable avec une habileté

surprenante. Tout se passait sur les marges du Code. Et, pour les cas

difficiles, il y avait des intermédiaires qui endossaient la

responsabilité et laissaient à Carvajan les bénéfices. Dans aucune de

ces affaires le banquier n'était en nom. Toujours on lui avait cédé la

créance, et il n'était que tiers porteur. Toute la pratique du système

des hommes de paille défila sous les yeux stupéfaits de Pascal. Il jugea

dans cette seule journée, et irrévocablement, son père. Il resta la tête

penchée sur le fatras judiciaire, qui venait de lui révéler si

lamentablement la vérité, et rêva. Tout le passé brusquement évoqué

reparut devant lui. Il se rappela les malheureux qui sortaient de la

petite maison, avec des airs de victimes égorgées. Il entendit de

nouveau les discussions où éclataient des mots violents, il revit les

figures convulsées, les poings levés vers le toit paternel, et, à son

oreille, le mot infâme retentit encore: Usurier! Était-il donc le fils

d'un tel homme, lui qui sentait dans son coeur bouillonner tous les

sentiments généreux, lui qui aimait le bien, le vrai et le beau?

Allait-il donc devenir son complice? Allait-il le couvrir publiquement

de son autorité, le défendre de sa parole, et apporter l'aide de son

savoir à l'oeuvre basse de la spoliation des faibles? Non! jamais!

Il se leva et, tout pâle à la pensée d'oser refuser la tâche que son

père lui avait confiée, il ouvrit la fenêtre et rafraîchit dans l'air du

soir son front brûlant de fièvre.

La nuit tombait sur La Neuville, le silence s'étendait sur les rues

désertes. Le ciel s'empourprait des derniers rayons du soleil descendu

à l'horizon. Une cloche d'église se mit à tinter dans l'éloignement,

faible et mélancolique, et il sembla au jeune homme que c'était le glas

de son innocence qu'elle sonnait. Il se dit que tout était fini pour lui

dans la vie, qu'il n'y trouverait plus jamais un seul instant de

bonheur. Et, glacé jusqu'au fond du coeur, il pleura amèrement. La voix

de la servante le tira de son engourdissement:

--Monsieur Pascal, on vous attend pour dîner...

Il frémit à la pensée d'aborder son père. Il le fallait, cependant: il

se trouvait, par son honnêteté, acculé à une situation sans issue. Il

descendit dans la salle où ses parents étaient déjà réunis devant la

table, sur laquelle fumait la soupe. Son air abattu frappa sa mère: elle

dirigea vers lui des regards inquiets. Carvajan se frotta les mains,

avec un bruit sec, et, riant:

--Voilà un garçon qui a la mine d'avoir travaillé... C'est bien!...

Dînons!...

Le repas fut silencieux. Pascal mangeait, absorbé, roulant des arguments

défensifs dans sa tête. Mme Carvajan baissait tristement le front

avec la prescience d'un orage. Carvajan dévorait. Quand le dîner fut

terminé, il dit à sa femme avec un accent qui n'admettait pas de

réplique:

--Ma bonne, tu peux monter chez toi. Nous avons à causer, Pascal et

moi...

Il emmena le jeune homme dans son cabinet, s'assit devant son bureau, et

là, le regard aigu, la voix tranchante:

--Eh bien?

Pas de préambule, pas de précaution, pas d'hésitation: il allait droit

au fait, tout de suite. Et il fallait répondre sans tergiverser à ce

terrible «eh bien?» qui contenait tant de tempêtes. Pascal prit son

grand courage: il s'affermit sur ses jambes tremblantes, et, la bouche

sèche, la voix changée:

--Eh bien! mon père, à vous dire vrai, ces affaires me paraissent

déplorables. Je les ai étudiées à fond... Il n'y aurait que fâcheuse

opinion à récolter en en poursuivant l'exécution rigoureuse, et si je me

permettais de vous donner un conseil, ce serait de transiger pour éviter

des débats publics...

Carvajan ne répondit pas. Les lignes de son visage se durcirent, il fit

entendre un sifflement ironique, et, se levant tranquillement:

--Mais, mon garçon, j'ai avancé des fonds, moi... Il faut que je rentre

dans mes débours... Je ne crains pas la lumière... Je me vois dans la

nécessité, à chaque instant, d'exproprier des débiteurs qui ne

s'acquittent pas... Ces brutes de paysans ont la rage d'emprunter plus

qu'ils ne peuvent rendre... Ceux qui n'ont pas de terre me donnent leurs

récoltes en garantie... Mais, mon cher, c'est le crédit agricole, ça...

Sans moi ils n'auraient pas de quoi payer leurs propriétaires...

Crois-tu que je vais leur faire cadeau de mon argent? Eh! sacrebleu,

après tout, je ne suis pas un philanthrope: je suis un homme

d'affaires... Il me faut à l'échéance des espèces ou des grains... Mais

tu me laisses parler là, avec tes airs d'innocent. Tu comprends la

question aussi bien que moi!... Vois-tu: il ne faut pas juger les choses

en théorie... avec des idées d'école... Il faut voir la pratique...

Veux-tu que je te montre le fond du sac?... Eh bien! ces gaillards-là,

sur qui tu t'apitoies, ils me roulent... Et ces marchés qui t'effraient,

en fin de compte... j'y perds!

Il lança ces mots avec un accent de conviction si admirable que son fils

ne trouva pas une parole à répondre... On le roulait! C'était lui,

Carvajan, qui était la victime, et ses débiteurs le spoliaient! Le

banquier fit quelques pas, puis, se posant de face et regardant son fils

jusqu'au fond des yeux:

--En résumé, il n'y a qu'un mot qui serve. Veux-tu te charger de mes

affaires?

Pascal hésita pendant une seconde, puis le rouge lui monta au visage,

et, nettement, il répondit:

--Non.

--Ah! ah! fit sur deux tons Carvajan, tu es un gaillard qui ne mâches

pas les paroles... Mais comptes-tu que je vais te nourrir ici à ne rien

faire?

--Je m'occuperai, mon père, ne craignez rien... Et je vous supplie de ne

pas me contraindre.

--En ai-je manifesté l'intention? fit rudement Carvajan... Crois-tu que

j'aie besoin de toi? J'aurais été heureux de t'associer à mes

opérations, et de te faire profiter de mon expérience. Tu fais le

dédaigneux et prétends te suffire avec tes propres forces. Il est

possible que j'aie engendré un aigle... Mais, jusqu'à preuve contraire,

je pense que tu n'es qu'un oison... Bonsoir, mon garçon: tu poses pour

l'homme à préjugés. Nous verrons ce que cela te rapportera dans la

vie...

Il ouvrit la porte, fit signe à son fils de sortir, et, sans rien

ajouter, s'enferma dans son cabinet. Resté seul, il marcha pendant

quelque temps en silence, la figure gonflée par l'agitation. Enfin il

s'arrêta et, frappant sur son bureau avec violence:

--Comme il m'a carrément rompu en visière! s'écria-t-il. Un marmot de

vingt ans qui se permet de critiquer son père! Eh! sacrebleu! je l'ai

laissé libre... C'est la première fois que je supporte la résistance...

Ma parole d'honneur, je crois qu'il m'a interloqué!...

Il agita la tête, resta pensif un instant puis, avec un demi-sourire:

--C'est égal, il sait ce qu'il veut: c'est un Carvajan!

C'était un Carvajan, mais de la bonne espèce, avec toute l'énergique

résolution, toute l'ardeur enflammée de sa race, appuyées sur un fond de

scrupuleuse honnêteté. Il tint parole et se fit inscrire au barreau. Il

exerçait à peine depuis un an que sa réputation était faite, et qu'on

l'envoyait plaider à la Cour de Rouen, contre les vieux routiers de la

basoche normande. Il parlait avec une clarté et une élégance

remarquables, et, s'échauffant aussitôt qu'il en trouvait l'occasion, il

atteignait souvent à la véritable éloquence. Les magistrats l'écoutaient

avec étonnement, sans distraction et sans sommeil. Et cette attention

qu'il savait leur imposer profitait à ses causes.

L'éclat inattendu que jeta Pascal produisit sur son père un double

résultat: il fut flatté et il enragea. Il se rendit compte de

l'influence que le jeune homme devait rapidement acquérir, et il comprit

qu'il lui échappait définitivement. Pascal médiocre, que lui importait?

Il l'eût gardé chez lui, avec une dédaigneuse indifférence, lui donnant

la pâtée et la niche. Mais Pascal supérieur, n'était-ce pas exaspérant

de ne pouvoir s'en servir?

Quel instrument dans les mains d'un habile homme, et comme on serait

promptement maître de l'arrondissement! La seule chose qui lui manquât,

à lui, c'était le don de la parole. Il concevait, il n'énonçait pas. La

destinée lui donnait un fils qui pouvait être la voix de son

intelligence, elle ajoutait cet appoint inespéré à toutes les faveurs

qu'elle lui avait déjà faites. Et il se trouvait que cette voix était

indocile, ne voulait point répéter les arguments qu'on lui soufflait que

cette esclave se mettait en révolte.

Il ne s'agissait plus pour Carvajan de faire étudier à Pascal des

dossiers d'affaires véreuses. Son ambition avait grandi avec le talent

de l'avocat. Il fallait combattre le marquis sur le terrain politique,

s'emparer de l'opinion, la retourner, et assurer son élection à lui,

Carvajan, qui, une fois lancé dans le plein courant des intrigues,

saurait bien arriver vite et haut.

Mais comment prendrait-il de l'ascendant sur son fils? Il ne lui avait

jamais témoigné de tendresse, il l'avait laissé grandir, sans essayer de

pénétrer dans son coeur. Et maintenant il était trop tard. Un dernier

moyen d'action lui restait cependant, très sûr et très puissant:

l'affection que Pascal avait pour sa mère. La pauvre femme était depuis

quelques années fort souffrante. Elle allait s'affaiblissant, sans faire

entendre une plainte. Le retour de son enfant avait été pour elle une

joie profonde. La maison vieille et sombre s'était éclairée et rajeunie.

Carvajan lui-même paraissait moins bourru et plus souriant. Il avait de

subites effusions qu'on ne lui connaissait pas. Il restait dans la

salle, le soir, après le dîner, et causait avec une verve narquoise.

Visiblement il voulait plaire. Le loup-garou s'apprivoisait lui-même. Et

la mère et le fils, tout en bénéficiant de cet état nouveau, se

demandaient avec trouble quelle arrière-pensée cette amabilité servait à

dissimuler. Un matin, Carvajan entra dès l'aube dans la chambre de sa

femme, s'informa de sa santé, lui donna une petite tape amicale sur la

joue, et, s'asseyant sur le pied du lit:

--Veux-tu que nous causions, ma bonne? J'ai besoin de ton concours pour

une négociation délicate. Si tu fais ce que je vais te demander, je t'en

saurai un gré infini... Et il suffira que tu le veuilles pour que cela

soit.

--De quoi s'agit-il donc? demanda la mère qui pâlit et ressentit un

violent pincement au coeur.

--De ton garçon...

--Que lui est-il arrivé?

--Rien, rassure-toi... Il n'est pas question du présent, mais de

l'avenir... Je m'en préoccupe pour lui... C'est un sujet remarquable, et

tu as bien travaillé, en me le donnant... Il peut prétendre à tout...

Mais il faut préparer les choses de loin quand on veut réussir, et c'est

là ce qui m'amène... Vous bavardez beaucoup tous les deux... Tu devrais

lui donner des conseils sérieux, au lieu de l'entretenir de fadaises...

Il y a une grande place à prendre dans le pays pour qui saura tirer

parti des idées nouvelles... Les républicains se démènent... C'est avec

eux qu'il faut se mettre. Entreprends donc Pascal sur ce sujet-là... Et

tu me diras ce qu'il en pense. Sois adroite... et si tu réussis tu

n'auras pas à le regretter... C'est moi qui te le déclare...

Ayant ainsi dévoilé ses idées secrètes, il changea de conversation,

cajola sa femme pour la disposer à bien faire ce qu'il lui demandait,

puis sortit. Il attendit quelques jours, surveillant les physionomies de

la mère et du fils, guettant leurs mouvements pour surprendre quelques

signes d'intelligence. Il ne découvrit rien. Ils étaient l'un et l'autre

comme tous les jours. Au bout d'une semaine, pendant laquelle cet homme,

habitué à dissimuler et à attendre, fut dévoré d'impatience, il se

décida à interroger. La réponse ne fut point telle qu'il l'espérait.

Pascal n'avait aucune ambition politique et répugnait à se jeter dans

les agitations.

Carvajan écouta ce que sa femme lui disait, en proie à une rage violente

qui lui coupait la respiration. Il lui sembla que, dans sa tête devenue

dure comme de la pierre, son cerveau était comprimé. Il sentit ses idées

tourbillonner avec une vertigineuse rapidité. Il resta un moment à

regarder machinalement ses mains qui tremblaient. Puis, poussant une

terrible exclamation, il éclata:

--Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus

longtemps? Toi et ton fils vous m'obéirez, ou vous sortirez d'ici. Je

suis le seul maître: personne ne m'a jamais résisté, et ce morveux me

tiendrait tête! Je le mettrai au pas... Entends-tu, madame Carvajan?...

Je lui couperai la crête, à ton coq. Et nous verrons s'il chantera aussi

haut... Ah! tonnerre! Un bambin, du nez duquel il sortirait du lait si

on le pressait. Et qui veut jouer avec papa! Malheur à lui!... Je le

chasserai de la maison... et tout le pays saura qu'il m'a manqué!

Il parla ainsi pendant longtemps, répandant sa colère en paroles

violentes. Il terrifia sa malheureuse femme qui, prise de fièvre, dut se

mettre au lit. Le lendemain son état parut grave, et, au bout de la

semaine, elle était à toute extrémité.

Son fils ne quittait pas sa chambre et la soignait avec un dévouement

passionné, écoutant, plein d'horreur, les divagations du délire pendant

lequel sa mère répétait toutes les menaces de Carvajan. Un soir, elle

reprit connaissance, et posant une main glacée sur le front de Pascal

qui s'était agenouillé près de son lit:

--Nous allons nous séparer, mon cher petit, murmura-t-elle. Ah! c'est

une grande douleur pour moi... Je t'aime tant!... Nous avons eu des

chagrins, dans ces derniers temps... Il faut ne point t'en souvenir...

Ne fais jamais de peine à ceux qui sont autour de toi... La plus grande

satisfaction sur la terre, vois-tu, c'est d'être bon...

Elle eut une faiblesse, et pâlit, comme pour mourir. Elle revint

cependant à elle, et fit demander son mari. Elle lui parla, sans que son

fils retiré auprès de la fenêtre, où fleurissaient toujours les plantes

préférées, pût entendre ce qu'elle disait. Carvajan, le visage sombre,

écoutait, muet. Enfin elle fit un signe impérieux auquel il répondit en

faisant oui, de la tête. Les traits de la mourante s'illuminèrent de

joie. Elle se laissa aller en arrière avec soulagement, comme si elle

avait été débarrassée d'un poids écrasant. Elle appela Pascal, et lui

dit:

--Embrasse ton père devant moi...

Le jeune bomme, bouleversé par la douleur, se jeta avec effusion dans

les bras de son père, et lui donna deux chauds baisers que celui-ci

rendit d'une lèvre glacée. Sa sécheresse de coeur lui faisait la bouche

plus froide que celle de la mourante. Puis Mme Carvajan ordonna à son

fils de se retirer et resta seule avec le notaire. Le soir, sa fin parut

tout à fait proche. Elle rompit le silence qu'elle avait gardé

jusque-là, et murmura à l'oreille de Pascal:

--J'ai laissé à ton père tout ce dont la loi me permettait de

disposer... Je sais que tu es en état de faire ta fortune toi-même... Et

puis c'était le seul moyen de t'assurer la paix... Carvajan est un homme

terrible... Ne te heurte jamais à lui... L'abandon de ton héritage sera

le prix de ta liberté... Pardonne-moi de t'avoir dépouillé... Sois bon

dans la vie... Il faut être bon...

Ce fut en prononçant ces douces paroles qu'elle mourut. Pascal lui

ferma les yeux, se pencha pour l'embrasser, et, grave:

--Sois tranquille, mère, ma part d'héritage, ce sera ta bonté...

Et comme si, au seuil de l'éternité où elle entrait, la morte eût

entendu cette promesse suprême, son front pâli rayonna, et ses traits

resplendirent d'une céleste beauté.

Le lendemain des obsèques, Jean Carvajan appela son fils dans le cabinet

témoin de leur premier désaccord, et, la voix sèche:

--Mon garçon, le malheur qui vient de nous atteindre, dit-il, va

modifier certainement notre existence. Je désirerais, avant de prendre

une résolution, connaître tes projets.

--Mes projets sont fort simples, mon père: si vous n'y voyez pas

d'inconvénient, je quitterai la Neuville...

--Tu es libre, répondit Carvajan, dont le front se plissa au souvenir

cuisant de ses espérances déçues.

--C'est bien... Alors je partirai demain.

--Quand tu voudras revenir... ma maison te sera ouverte.

--Je vous remercie.

Pas une parole de plus ne fut échangée entre eux.

Le lendemain Pascal s'éloigna, laissant dans la petite maison de la rue

du Marché Carvajan seul avec sa haine.

La Grande Marnière · 第 11 / 22 题