LA GRANDE MARNIÈRE

I

Dans un de ces charmants chemins creux de Normandie, serpentant entre

les levées, plantées de grands arbres, qui entourent les fermes d'un

rempart de verdure impénétrable au vent et au soleil, par une belle

matinée d'été, une amazone, montée sur une jument de forme assez

médiocre, s'avançait au pas, les rênes abandonnées, rêveuse, respirant

l'air tiède, embaumé du parfum des trèfles en fleurs. Avec son chapeau

de feutre noir entouré d'un voile de gaze blanche, son costume de drap

gris fer à longue jupe, elle avait fière tournure. On eût dit une de ces

aventureuses grandes dames qui, au temps de Stofflet et de Cathelineau,

suivaient hardiment l'armée royaliste, dans les traînes du Bocage, et

éclairaient de leur sourire la sombre épopée vendéenne.

Élégante et svelte, elle se laissait aller gracieusement au mouvement

de sa monture, fouettant distraitement de sa cravache les tiges vertes

des genêts. Un lévrier d'Écosse au poil rude et rougeâtre

l'accompagnait, réglant son allure souple sur la marche lassée du

cheval, et levant, de temps en temps, vers sa maîtresse, sa tête

pointue, éclairée par deux yeux noirs qui brillaient sous des sourcils

en broussailles. L'herbe courte et grasse, qui poussait sous la voûte

sombre des hêtres, étendait devant la promeneuse un tapis moelleux comme

du velours. Dans les herbages, les vaches appesanties tendaient vers la

fraîcheur du chemin leurs mufles tourmentés par les mouches. Pas un

souffle de vent n'agitait les feuilles. Sous les feux du soleil l'air

vibrait embrasé, et une torpeur lourde pesait sur la terre.

La tête penchée sur la poitrine, absorbée, l'amazone allait,

indifférente au charme de ce chemin plein d'ombre et de silence.

Soudainement, son cheval fit un écart, pointa les oreilles, et faillit

se renverser, soufflant bruyamment, tandis que le lévrier, s'élançant en

avant, aboyait avec fureur, et montrait à un homme qui venait de sauter

dans le chemin creux une double rangée de dents aiguës et grinçantes.

L'amazone, tirée brutalement de sa méditation, rassembla les rênes,

ramena son cheval et, s'assurant sur sa selle, adressa à l'auteur de

tout ce trouble un regard plus étonné que mécontent.

--Je vous demande bien pardon, Madame, dit celui-ci d'une voix pleine et

sonore... Je me suis très maladroitement élancé en travers de votre

route... Je ne vous entendais pas arriver... Il y a plus d'une heure que

je tourne dans ces herbages sans pouvoir en sortir... Toutes les

barrières des cours sont cadenassées, et les haies sont trop hautes pour

qu'on puisse les franchir... Enfin j'ai trouvé ce petit chemin caché

sous les arbres, et, en y prenant pied, j'ai failli vous faire jeter à

terre...

L'amazone sourit un peu, et son visage aux traits nobles et délicats

prit une expression enjouée et charmante:

--Rassurez-vous, Monsieur: vous n'êtes pas très coupable, et je ne tombe

pas de cheval si facilement que vous paraissez le croire...

Et comme son lévrier continuait à gronder en menaçant:

--Allons, Fox, la paix! dit-elle.

Le chien se retourna et, se mâtant sur ses pattes de derrière, posa son

museau fin sur la main de sa maîtresse. Celle-ci, tout en caressant le

lévrier, examinait son interlocuteur. C'était un homme d'une trentaine

d'années, de haute taille, au visage énergique, encadré d'une épaisse

barbe brune. Sa lèvre rasée et son teint basané lui donnaient l'air d'un

marin. Il était vêtu d'un costume complet de drap chiné, coiffé d'un

chapeau de feutre mou, et à la main il tenait une canne en bois de fer,

mieux faite pour la bataille que pour la promenade.

--Vous n'êtes pas de ce pays? demanda alors l'amazone.

--Je suis ici seulement depuis hier, dit l'étranger, sans répondre à la

question qui lui était posée... J'ai eu la fantaisie d'aller me promener

ce matin dans la campagne, et je me suis égaré... J'ai pourtant

l'habitude de m'orienter... Mais ces diables de petits chemins qui

n'aboutissent à rien forment un labyrinthe inextricable...

--Où désirez-vous aller?

--À La Neuville...

--Très bien! Vous lui tournez le dos... Si vous voulez me suivre pendant

quelques instants, je vous mettrai dans une route où vous ne risquerez

plus de vous perdre...

--Bien volontiers, Madame... Mais j'espère que vous ne vous éloignerez

pas de la direction que vous suiviez...

L'amazone secoua gravement la tête, et dit:

--Cela ne me détourne point d'un seul pas... L'étranger fit un signe

d'acquiescement, et, séparé de la jeune femme par le lévrier, qui ne

revenait pas de son antipathie et trottait en grondant sourdement, il

suivit la fraîche et verte percée, ne parlant pas, mais admirant la

beauté rayonnante de son guide. Par moments, des branches basses,

pendant des troncs d'arbres, barraient le chemin, et l'amazone était

obligée de courber la tête pour les éviter. Dans ce mouvement, sous son

feutre, apparaissait sa nuque blanche sur laquelle frisaient des mèches

folles, et son pur profil se détachait sur le fond sombre de la verdure.

Elle se penchait souple et se redressait avec une grâce élégante et

simple, ne paraissant pas se douter qu'elle était admirée, et, soit par

fierté, soit par insouciance, ne tenant aucun compte du compagnon que le

hasard lui avait donné. Au repos, son visage exprimait une gravité

mélancolique, comme si elle vivait sous l'empire d'une habituelle

tristesse. Quels chagrins pouvait avoir cette jeune et belle personne

créée pour être servie, choyée et adorée? La destinée injuste lui

avait-elle donné le malheur, à elle faite pour la joie? Elle semblait

riche. Sa peine devait donc être toute morale. Arrivé à ce point de ses

inductions, l'étranger se demanda si sa compagne était une jeune femme

ou une jeune fille. Sa haute taille, ses épaules rondes, dont

l'harmonieuse ampleur était accentuée par la finesse de sa ceinture,

étaient d'une femme. Mais la suavité veloutée de ses joues, la fraîche

pureté de ses yeux trahissaient la jeune fille. Le lobe rosé de ses

oreilles n'était point percé, et ni au cou ni aux poignets elle ne

portait de bijou.

Cependant il y avait près d'un quart d'heure qu'ils marchaient dans le

chemin creux, quand ils arrivèrent à une lande couverte de bruyères en

fleurs, sur lesquelles voltigeaient des papillons d'un jaune soufre. Au

bord d'une plaine, où poussait une herbe maigre et brûlée par le soleil,

des moutons paissaient sous la garde d'un chien noir qui se mit à courir

en apercevant le lévrier, et à japper gaiement. Ils étaient sans doute

camarades, car ils partirent tous les deux dans une galopade folle, le

lévrier, léger et rapide comme une flèche, enlaçant le chien noir dans

les anneaux de sa course circulaire et vertigineuse. L'amazone fit

entendre un sifflement aigu, le lévrier s'arrêta net sur ses jarrets

frémissants, regarda sa maîtresse, et, accompagné du chien noir, revint

avec soumission.

--Où est donc le Roussot? murmura l'amazone entre ses

dents; ses moutons et son chien sont-ils seuls ici, ce matin?

Comme elle achevait de prononcer ces paroles, des éclats de rire

stridents partirent d'un petit bouquet de bouleaux, et, au bord d'une

mare, entourée de paquets de linge qu'elle était occupée à laver,

agenouillée dans une caisse de bois garnie de paille, apparut une belle

fille, les bras nus couverts encore de mousse irisée, lutinée par un

jeune drôle aux cheveux roux, vêtu d'un sarreau de toile grise, son

grand chapeau de paille lui tombant sur le dos. Il avait pris la laveuse

par les épaules, et, la tenant renversée, il chatouillait son cou rond

et frais avec des brins de folle avoine. Elle se débattait, amusée et

fâchée à la fois, criant au travers d'un rire nerveux:

--Veux-tu finir, mauvais Roussot!... Attends, tout à l'heure, je vas te

caresser avec mon battoir.

Mais le berger ne lâchait pas prise, au contraire: il serrait plus

étroitement la jeune fille dans ses bras noueux et étrangement velus.

Ses yeux sournois brillaient, ses lèvres se retroussaient avec un rictus

féroce, découvrant des dents croisées comme celles d'un loup. Il ne

parlait pas, mais de sa bouche sortait un grognement sauvage. Il avait

achevé de renverser la laveuse dans les joncs et il la poussait du côté

de l'eau. Elle ne riait plus, et commençait à avoir peur. Mais ses cris

n'arrêtaient pas le Roussot, qui ricanait toujours comme un insensé, et

maintenant posait ses lèvres sur les épaules de la fille, avec une

brutalité telle qu'on n'aurait pu dire s'il voulait la mordre ou

l'embrasser.

Étonnés devant ce tableau, l'amazone et l'étranger s'étaient arrêtés.

Tous deux avaient éprouvé le même sentiment d'inquiétude vague en

assistant aux ébats semi-câlins, semi-violents des deux jeunes gens.

--Voilà un mauvais jeu, dit l'étranger... Et, élevant la voix:

Finiras-tu, garnement, ou faut-il que j'aille te secouer les oreilles?

À ces paroles, la laveuse se redressa un peu, mais le berger ne parut

pas avoir entendu. L'étranger, gagné par la colère, s'apprêtait à

l'interpeller plus rudement encore, lorsque l'amazone, se retournant sur

sa selle, lui dit:

--Ce garçon est à moitié sourd et muet... C'est un idiot qu'on emploie

par charité... Laissez-moi faire...

Elle enleva son cheval, lui fit sauter le fossé qui séparait la route de

la lande, arriva en quelques foulées au bord de la mare et, touchant le

berger de sa cravache, elle lui fit impérieusement signe de s'éloigner.

Le Roussot poussa un cri inarticulé, éclata d'un rire stupide, puis,

prenant sa course à travers les bruyères et les joncs marins, il

rejoignit son troupeau, siffla son chien, et ramassant un fouet qu'il

avait laissé là, se mit à le faire claquer de toutes ses forces,

s'amusant à éveiller l'écho de la colline.

La laveuse s'était rajustée, et, rouge des efforts qu'elle avait faits

en luttant, et peut-être aussi de confusion de s'être laissé ainsi

surprendre, charmante dans son désordre et tentante comme un beau fruit

sauvage, elle se leva en disant:

--Merci, Mademoiselle...

--Vous avez tort, Rose, fit l'amazone, de laisser le Roussot se

familiariser ainsi avec vous... Qui sait ce qui peut se passer dans

cette cervelle malade?

--Oh! il n'est pas méchant, dit la belle Rose, il est seulement un peu

taquin, et il est venu pour m'aguicher... Mais je ne le crains pas, dà,

et j'aurais bien su m'en débarrasser toute seule... Je ne vous en

remercie pas moins...

Et posant une camisole sur la planche qui était devant elle, elle se mit

à la battre à grands coups, en chantant d'une voix claire:

Tapez ferme, la lavandière,

Tapez ferme et rincez itou.

À la mare l'iau n'est, pas chère,

À c'matin il a plu beaucoup!

Tapez! tapez!

Et elle rythmait sa chanson du claquement sourd de son battoir sur le

linge mouillé, ne pensant déjà plus à son aventure, gaie et insouciante

comme une alouette des champs, tandis qu'au bord de la lande, découpant

sa silhouette grise sur l'azur du ciel, l'idiot, faisant claquer son

fouet, riait toujours de son mauvais rire.

L'amazone et l'étranger avaient repris leur marche: ils approchaient

d'un petit bois dont l'entrée était défendue par une large barrière

peinte en blanc. Ils le tournèrent et, soudain, arrivés au bord du

plateau, la vallée de la Thelle s'ouvrit devant eux.

Sur la hauteur à droite s'élevait un château de style Louis XIII,

entouré d'un beau parc, s'arrondissant jusqu'à la rivière qui coulait,

dans le fond, brillante entre les saules de ses rives, serpentait au

milieu des prés d'un vert émeraude et, après avoir passé sous un joli

pont de pierre, se perdait derrière les murs des vergers. Abritée par la

colline contre les vents du Nord, La Neuville s'étalait coquette et

blanche, dressant fièrement, au-dessus des toits des maisons, la flèche

dentelée de son église et les hautes cheminées de ses fabriques. Un

chemin en lacets descendait vers la ville, laissant à gauche de

profondes et hautes hêtraies dont les troncs gris et les feuillages

noirs donnaient un aspect sévère au paysage. À mi-côte, un monticule

blanc, semblable à une énorme taupinière, émergeait de la futaie. Tout

autour de la ville la campagne était cultivée, et les blés jaunes, les

avoines d'un beau ton vert-de-gris, les trèfles violets ondulaient

jusqu'aux enclos des faubourgs. Un ciel bleu s'étendait sur cet

admirable panorama, que le soleil dorait de sa lumière, et une

impression de tranquillité douce se dégageait de ce lieu plaisant, où il

semblait que le bonheur devait habiter.

Les deux spectateurs de ce merveilleux tableau restèrent un instant dans

une contemplation muette, laissant errer autour d'eux leurs regards

ravis. Un vent léger montait de la rivière, leur apportant les fraîches

senteurs des foins coupés, et ils s'oubliaient, enveloppés dans une paix

délicieuse, où tous les soucis cachés, toutes les agitations

intérieures, se fondaient amortis et calmés.

L'étranger secoua le premier cette enivrante torpeur. Il frappa le sol

du pied, comme un exilé qui se retrouve dans le pays natal et qui en

reprend possession, puis, avec un accent joyeux:

--Je me reconnais maintenant... Voici La Neuville... À droite, dans les

arbres, c'est le château de Clairefont, et, là-bas, ce tertre surmonté

de charpentes, c'est la Grande Marnière...

L'amazone ne répondit pas. Elle regardait au loin, dans la direction de

cette excroissance de terre que son compagnon venait de désigner, et ses

traits s'étaient assombris. Elle semblait scruter, avec inquiétude,

cette butte blanche qui tachait la colline, comme si ses flancs crayeux

eussent contenu quelque mystérieux danger. Que recélait-elle qui pût

ainsi alarmer la jeune fille? Elle s'étageait silencieuse, inerte, vide

de travailleurs, et les hautes poutres qui la couronnaient se dressaient

comme les bois d'un échafaud. L'amazone poussa un soupir et, répondant

plutôt à sa préoccupation intime qu'à la demande de l'étranger, elle

répéta d'une voix étouffée:

--C'est la Grande Marnière... Puis, agitant la tête, pour dissiper son

trouble, elle ajouta: Voici votre chemin, Monsieur; en descendant tout

droit, vous arriverez à l'entrée des barrières de la ville...

--Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'étranger, en admirant à loisir

sa charmante compagne qui maintenant lui faisait face. Il marcha un peu,

parut se consulter, puis, s'inclinant:

--Voulez-vous me faire l'honneur de me dire à qui je dois être

reconnaissant de tant d'obligeance?

La jeune fille laissa tomber sur son compagnon un limpide regard, et

répondit simplement:

--Je suis Mlle de Clairefont.

À ce nom, le jeune homme recula instinctivement, une rougeur monta à son

front, qu'il détourna. Étonnée, sa compagne le fixa avec attention et,

comme entraînée par un mouvement irrésistible:

--Et vous, Monsieur, dit-elle, qui êtes-vous?

Les traits de l'étranger se contractèrent. Il hésita un instant, puis,

relevant la tête, il dit d'une voix sourde:

--Moi, je suis Pascal Carvajan.

À cette réponse, le visage de Mlle de Clairefont prit une expression

de souveraine hauteur, ses yeux devinrent froids et durs, un sourire de

dédain passa sur ses lèvres, et, coupant l'air de sa cravache, comme

pour établir, entre le jeune homme et elle, une nette et infranchissable

séparation, elle siffla son chien, mit son cheval au trot et s'éloigna

sans tourner la tête.

Il la suivit du regard, cloué à sa place, oubliant le dédain de la jeune

fille pour ne se souvenir que de sa beauté. Elle s'en allait fière et

méprisante, après être restée auprès de lui, pendant une demi-heure,

dans une sorte d'intimité charmante, et peut-être il ne pourrait plus

jamais approcher d'elle. Il voyait à chaque pas la distance grandir;

déjà il ne distinguait plus nettement sa silhouette élégante, au milieu

de la poussière soulevée par les pas du cheval. La traîne de la longue

robe grise et le voile blanc du chapeau flottaient, le lévrier gambadait

sur le bas côté de la route. Soudain, au tournant de la barrière qui

coupait l'entrée du petit bois, l'amazone, le chien, tout disparut, et

le chemin demeura vide.

Pascal Carvajan resta un instant immobile, puis, frappant les cailloux

avec sa canne en bois de fer:

--Quelle fierté! murmura-t-il. Quand elle a su qui j'étais, elle ne m'a

même pas fait l'aumône du regard qu'elle jetterait au mendiant qui

passe... Comme elle m'a bien fait comprendre que je n'existais pas pour

elle! Allons! la destinée nous a voulus ennemis, et, en toutes

circonstances, elle nous place en face les uns des autres. Clairefont ou

Carvajan. Entre nous, c'est la guerre... C'est dommage! Elle est bien

belle!

Il tira sa montre, et vit qu'il n'était encore que onze heures. Marchant

lentement, il prit pour descendre un petit raidillon qui courait entre

deux bordures de genêts. À mi-côte, un peu encaissé dans un creux de la

colline, ce raccourci était exposé en plein au soleil. Une chaleur

violente, absorbée par les ajoncs tordus et desséchés, bourdonnait comme

à la bouche d'une fournaise. Pascal chercha des yeux un abri. À la

lisière d'un maigre bouquet de bouleaux il aperçut un toit rouge, et,

au-dessus de la porte, la branche de houx, enseigne des cabarets

rustiques. Il se dirigea de ce côté et parvint, après avoir traversé une

cailloutière, à un assez mauvais chemin d'exploitation, au bord duquel

s'élevait une maison aux murs nouvellement crépis, aux volets peints

fraîchement en vert. Les auvents étaient décorés de trois boules en

pyramide et de deux queues de billard croisées. Autour, en grandes

lettres: _Vins, café, liqueurs. Repas de sociétés_. Sur l'enseigne deux

hommes étaient représentés, assis devant une table et trinquant, pendant

que d'une bouteille un jet de liquide mousseux sortait avec violence.

Au-dessous, en lettres jaunes: _Au rendez-vous des bons enfants.

Pourtois, débitant._ Derrière le cabaret un jardinet s'étendait, divisé

en tonnelles. L'allée du milieu servait de jeu de quilles, et, au fond,

se dressait une balançoire.

C'était là que le dimanche, pendant l'été, la population ouvrière de La

Neuville se réunissait. Au premier étage un violon et un piston

faisaient danser la jeunesse, et, par les fenêtres ouvertes, la voix

enrouée de l'avertisseur retentissait, au milieu des éclats joyeux,

criant: En place pour la poule! Et le bruit des lourds souliers marquant

la mesure roulait comme un tonnerre sur la tête des consommateurs

attablés au rez-de-chaussée.

En quelques années, Pourtois, gros homme apoplectique, abruti par la

boisson, mais tenu en bride par sa femme, brune commère à la main leste

et à l'oeil vif, avait donné une si grande vogue à son établissement, que

les cafetiers de la ville se plaignaient amèrement de la concurrence.

Situé hors barrière, n'avait pas d'octroi à payer, et vendait ses

redoutables liquides moins cher que ses rivaux. Et puis son jardin

offrait aux buveurs l'abri verdoyant de ses berceaux couverts de pampres

et de liserons, et les jeunes gens de la société ne dédaignaient point

d'y venir déjeuner en partie fine.

Au moment de l'assemblée, Pourtois faisait dresser, dans une prairie

voisine de sa maison, une tente de toile, pouvant contenir deux ou trois

cents personnes, et y donnait un bal. L'entrée était libre, mais les

consommations se payaient en conséquence. Depuis deux ans, des

influences politiques avaient même amené la municipalité de La Neuville

à honorer cette réunion suburbaine de sa présence. Pourtois, agent

électoral à ménager, avait tenu à mettre le comble à son triomphe en

obtenant cette consécration officielle. Et dans l'intérêt de leur

popularité, les représentants de l'autorité n'avaient pas cru devoir la

lui refuser.

Du reste, hormis pour son établissement, il était sans ambition. On

avait voulu le nommer conseiller municipal: il s'y était refusé. On

citait de lui à cette occasion, une réponse qui lui avait été

certainement soufflée par sa femme: «J'ai assez à faire de débiter mon

vin, je n'ai pas le temps de débiter des paroles. Je ne me présenterai

pas, mais je ferai passer les amis.» Et il les avait fait passer, comme

il l'avait dit. Aussi son cabaret était-il devenu une sorte de lieu de

réunion obligatoire, laïque mais nullement gratuit, où se débitaient

autant de dangereuses paroles que de liquides frelatés. À ce jeu-là le

gros homme se trouvait en passe de faire fortune. Mais il n'en devenait

pas plus fier et ne dédaignait point, lorsqu'un charretier s'arrêtait à

sa porte pour boire un petit verre ou une chopine, de lui tenir tête,

surtout si sa femme n'était pas au comptoir. Car il filait doux devant

la bourgeoise, et les mauvaises langues affirmaient que, dans les

premiers temps, quand il s'était rebiffé, faisant valoir ses droits de

maître, elle l'avait battu.

Pascal, du haut de la côte, avisant le cabaret, allongea le pas, comme

un bon cheval qui flaire l'eau fraîche et le picotin de la halte. Il ne

reconnaissait pas le bouchon de Pourtois, étroit, bas, aux murs

salpêtrés, à la toiture de chaume rongée par la mousse, dans cette

grande et pimpante maison dont les murs blancs, les volets verts et le

toit rouge éclataient au soleil. L'enseigne seule, et la branche de

houx, un peu vulgaire pour un cabaret qui pouvait sans forfanterie

s'intituler café, avaient survécu.

La colline elle-même avait changé d'aspect. Autrefois, toute cette pente

était inculte, et la lande couvrait les flancs crayeux du vallon

jusqu'au mur du parc de Clairefont. Il avait bien souvent parcouru les

genêts au-dessous de la Grande Marnière, alors inexplorée, tendant des

lacets pour prendre des grives au mois d'octobre. Et tout ce pays était

si complètement transformé qu'il ne retrouvait plus rien de ce qui le

faisait si charmant dans son souvenir. Il le voyait coupé de routes,

semé de maisons, ayant perdu sa sauvagerie, ouvert et accessible à tous.

Il fut curieux de savoir si l'hôte serait plus reconnaissable que le

gîte. Et, poussant la porte aux carreaux dépolis, il entra.

Une ombre fraîche régnait dans la salle, et les yeux du jeune homme,

habitués à l'éclat violent du jour, eurent de la peine à percer cette

obscurité. Cependant, au bout d'un instant, il distingua autour d'une

table trois hommes assis, et, au comptoir très élevé, très vaste,

couvert de flacons rangés en bon ordre, une femme sèche et brune, au

visage gravé de petite vérole, à la mâchoire carrée, au front bombé sous

des cheveux plats. Deux des trois hommes jouaient aux dominos, et, très

actionnés à leur jeu, n'avaient pas entendu entrer Pascal. Le troisième

leva la tête pour voir si la dame se trouvait à son poste, puis, tirant

une épaisse bouffée de sa pipe, se remit à suivre la partie.

C'était une espèce de poussah, soufflé comme un ballon en baudruche,

dont les yeux disparaissaient, refoulés par la graisse, et qui n'avait

pas un poil sur sa peau luisante. Il était vêtu d'un pantalon gris et

d'un gilet à manches de couleur marron. Aux pieds il avait des

pantoufles en tapisserie, dont le sujet représentait un jeu de cartes

déployé en éventail. Pascal reconnut à son volume le phénoménal

Pourtois.

--C'est à vous à jouer, Fleury, dit le cafetier, d'une voix aiguë qui

stupéfiait, sortant de sa formidable poitrine.

Fleury, greffier du juge de paix de La Neuville, était un homme de

quarante ans, d'une laideur malsaine et répugnante. Ses lèvres étaient

habituellement couvertes d'aphtes, qui saignaient et qu'il pansait avec

des applications de papier, pour les dérober au contact de l'air. Ces

bobos, recouverts de leur taie blanche, faisaient sa bouche plus

ignoble, et en accentuaient la torsion hideuse et hypocrite. Ses yeux

gris et vitreux ne montraient presque pas de blanc, et leur pupille

avait une inquiétante mobilité. Ses cheveux mal coupés étaient pleins

d'épis, qui se hérissaient dans tous les sens, achevant de donner à sa

figure une expression effrayante. On le voyait toujours décemment

habillé de noir. Pour l'instant, il était en bras de chemise, et avait

ôté sa cravate.

Son adversaire était un homme d'une cinquantaine d'années, taillé en

force, très rouge de visage, et le poil grisonnant. De petites boucles

en or pendaient au lobe de ses oreilles. Une paire de guêtres en cuir

fauve lui montait jusqu'aux genoux; il était vêtu d'une blouse de

roulier brodée de fil blanc aux épaules, au cou et aux poignets. Sur une

chaise, près de lui, il avait posé une casquette de drap bleu à

oreillettes, qu'il portait été comme hiver. Ses mains étaient presque

aussi épaisses que longues, et faites pour assommer un boeuf. Il riait,

d'un rire violent qui lui rendait les joues violettes et finissait par

un étranglement. On l'appelait le père Tondeur. Était-ce son nom

véritable, ou un sobriquet, venant de son habituelle façon de traiter

les gens avec qui il faisait des affaires? Jamais Pascal, depuis son

enfance, ne l'avait entendu nommer autrement. Il se souvenait de l'avoir

vu autrefois venir bien souvent chez son père. Quand il s'en allait, il

disait toujours: Entendu. Ce qui prouvait le bon accord qui existait

entre lui et Carvajan. Tondeur était marchand de bois, et occupait deux

cents bûcherons, d'un bout de l'année à l'autre, dans les coupes qu'il

soumissionnait aux adjudications du gouvernement ou des particuliers.

Pascal s'assit à une table écartée. Un silence profond régnait dans la

salle, troublé seulement par les bourdonnements des mouches qui

voletaient au plafond en noirs essaims, et par le claquement sec des

dominos sur le marbre. De temps à autre cependant, Tondeur et Fleury

poussaient de sourdes exclamations, et laissaient échapper des lambeaux

de phrases, agrémentées de plaisanteries en usage parmi les joueurs:

--Blanc partout... preuve d'innocence.

--Et du six... _tème_ décimal...

--Pour le coup, je pose le gros...

--Et domino!... Sept et trois dix et sept dix-sept... qui ajoutés à

quatre-vingt-trois font cent... Père Tondeur, vous avez votre compte...

--A-t-il une chance, ce Fleury! Il n'y en a que pour lui...

--En faisons-nous encore une?

--Non! il faut que je monte aux coupes surveiller un peu le travail de

mes ouvriers...

--Restez donc! Par cette chaleur-là, vous allez attraper un coup de

sang....

--Eh! le coup de cent... c'est vous qui l'attraperez si je reste!

Les trois hommes partirent d'un gros rire, et Fleury, dans l'ombre de la

salle, commençait à remuer les dominos, quand le bruit d'une voiture

s'arrêtant devant l'auberge attira l'attention générale. L'énorme

Pourtois se souleva même sur sa chaise et ébaucha un mouvement de

curiosité. Mais il n'eut pas à se déranger: la porte s'ouvrit, poussée

par une main vigoureuse, et un jeune homme de très haute taille, vêtu

d'un costume de chasse en velours marron, guêtre jusqu'aux genoux, le

visage animé, entra brusquement.

--Il y a du monde, dit-il d'une voix forte, en jetant un regard autour

de lui, tant mieux! Tenez, père Pourtois, allez jusqu'à ma charrette:

vous y trouverez une mauvaise bête, qui est à vous, et que vous avez

tort de laisser vagabonder dans nos bois... Pour cette fois, je vous la

ramène... Mais à la prochaine occasion, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je

lui casse les reins! Du reste, je le lui ai dit...

--Comment? monsieur le comte... Comment! une bête à moi? interrogea le

cabaretier très étonné, en étant sa casquette avec déférence... Une

bête... à qui vous avez dit...

--Eh! allez jusqu'à la voiture, interrompit le jeune homme avec

impatience. Alors vous comprendrez...

Fleury, d'un pied leste, y était déjà. Sa figure sardonique s'éclaira,

ses petits yeux pétillèrent de malicieuse gaieté, sa bouche se fendit

dans un éclat de rire, qui montra ses dents noires comme des clous de

girofle, et, frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Eh! c'est Chassevent! Les quatre pattes liées, ni plus ni moins qu'un

veau qu'on mène à la foire!... Ah! la bonne tête qu'il a, sur sa

paille!... C'est bon pour faire mûrir les nèfles, la paille, mon vieux;

mais c'est mauvais pour coucher les chrétiens!

Un grondement de loup pris au piège partit de la voiture, et, se

raidissant sur ses coudes et sur ses genoux, un homme vêtu d'une blouse

rapiécée, la tête couverte d'un foulard brun et rouge, un pantalon bardé

de cuir aux jambes, et les pieds chaussés de souliers de roulier, leva,

au-dessus des ridelles de la charrette, un visage maigre, à la bouche

sinistre, aux yeux obliques et aux cheveux grisonnants.

--Tu veux descendre, vieux drôle! dit le jeune comte, et, à bout de

bras, enlevant son prisonnier comme un paquet, il fit deux pas, et le

déposa, hurlant, sur une des tables de l'auberge.

--Quel poignet! s'écria le père Tondeur avec admiration.

--Mais quel regrettable emploi de la force! pontifia en douceur Fleury,

dont l'accès de gaieté avait été calmé par de soudaines réflexions...

Pourtois, prenez donc les ciseaux de votre femme et coupez ces cordes...

Oh! monsieur Robert, reprit-il, l'air câlin, est-ce digne d'un homme

dans votre position de traiter ainsi un pauvre diable?

Pourtois, de ses grosses mains, avait déjà délié Chassevent qui, se

sentant libre, sauta sur ses pieds, se frotta les épaules, et, avisant

un verre resté plein sur un plateau, le but avec avidité...

--Ça lui a donné soif, au mâtin! dit Tondeur. Mais qu'est-ce qu'il a

donc fait, monsieur le comte?

--Il a tendu des collets dans la Vente aux Sergents: c'est la dixième

fois depuis un mois... On ne pouvait pas le pincer... Mais je me doutais

que c'était lui, et j'ai été faire une ronde, ce matin, après la rentrée

du garde... J'ai trouvé mon gaillard en train de poser ses fiches... Les

collets sont dans ma poche...

Il tira un paquet de fils de laiton, et, le jetant au visage du

braconnier pâle et muet:

--Tiens, coquin, voilà tes instruments de travail... Mais tu sais ce que

je t'ai dit?... Avec toi plus de procès-verbaux... On t'envoie devant le

tribunal, tu attrapes huit jours de prison, pendant lesquels on te

nourrit mieux que tu ne l'es chez toi! Ta fille est obligée de te payer

ton tabac... C'est tout profit!... Ce matin, je t'ai pris, ficelé et

laissé au pied d'un arbre, pendant trois heures... C'est bon pour cette

fois... Mais si tu y reviens...

La figure tannée de Chassevent se plissa de petites rides, qui coururent

sur sa peau, comme les vagues légères d'une eau effleurée par le vent.

Il ne leva pas ses yeux faux, mais il laissa échapper un sifflement

narquois qui fit monter le rouge au front du jeune comte.

--Ah! canaille!... dit-il, et il levait déjà sa main puissante, lorsque

Fleury l'arrêta, en lui montrant, d'un coup d'oeil, Pascal assis dans un

coin obscur de la salle:

--Monsieur Robert... je vous en prie... devant un étranger... Allons! il

faut mépriser ces bravades... Chassevent est dans son tort... Sa

conduite est très blâmable... Mais votre façon de procéder est tout à

fait illégale. On n'a pas le droit d'attenter, de sa propre autorité, à

la liberté individuelle... Il y a des agents de la force publique...

pour ces besognes-là... Ce n'est pas le greffier du juge de paix qui

parle en ce moment... c'est l'homme privé... qui, vous le savez, vous

est tout dévoué... et déplore des violences qui font tort à votre

caractère.

--Le tort que je me fais ne regarde que moi, interrompit le jeune homme,

avec un ton hautain. Les gendarmes de la brigade s'occupent de tout,

excepté de courir après les coquins, et quant à vous, Fleury, vous êtes

un brave garçon, mais ne vous mêlez pas de mes affaires.

--Il ne faut refuser le loyal concours de personne, murmura le greffier,

en baissant la tête avec un air d'humilité désolée.

--Est-ce que vous partirez d'ici sans rien prendre, monsieur Robert?

s'écria Pourtois, plein d'obséquiosité... Qu'est-ce qu'on pourrait donc

bien vous offrir?

--Rien, je vous remercie, dit le jeune homme. Il fouilla dans la poche

de son gilet, et, jetant une pièce de monnaie sur la table:

--Tenez, voilà pour votre garçon d'écurie qui a gardé mon cheval.

Et gagnant la porte, sans ajouter une parole, sans faire un salut, il

monta dans sa voiture et s'éloigna au grand trot.

À peine Chassevent l'eut-il vu disparaître dans un tourbillon de

poussière, qu'il retrouva la parole. Toutes les invectives qui lui

bouillonnaient au bord des lèvres, depuis un instant, sortirent comme un

torrent; il fit, d'un coup de poing, sauter sur le marbre de la table

les dominos abandonnés:

-Ah! mauvais chien! hurla-t-il, bavant de colère, ah! grand lâche! ah!

tu me paieras ça! Pour quelques malheureux lièvres, il m'a attaché...

oui, comme il l'a raconté... à un baliveau! Mais il m'a pris en traître,

vous savez, car je ne le crains pas...

--Ne fais pas le malin, dit Tondeur: il t'aplatirait d'une seule

calotte...

--Oh! malheur de malheur! La prochaine fois, j'irai avec mon fusil... Et

aussi sûr que nous sommes là, je lui fais son affaire!

--Allons! allons! Chassevent, vous n'êtes pas aussi rageur que vous

voulez le faire croire, interrompit Fleury, et vous dites des bêtises

dans ce moment-ci...

--Jamais je ne lui pardonnerai ce qu'il m'a fait, reprit le braconnier

d'un air sombre... Quand on le saura, tout le pays va se ficher de

moi... Ah! ces gens de Clairefont! Quand donc leur aurons-nous réglé

leur compte?

Il lança un horrible juron et, jetant à Fleury un regard sinistre:

--Oui, que M. Carvajan se charge du père... Et moi je me charge du

fils...

À cette association répugnante faite par Chassevent, à ce rapprochement

odieux de son père et du vagabond, Pascal se leva avec violence, et, le

visage enflammé par la colère:

--Je vous défends, misérable drôle, s'écria-t-il, de prononcer le nom de

M. Carvajan...

--Parce que? demanda Chassevent, d'un ton à la fois goguenard et

menaçant.

--Parce que c'est mon père.

Ces mots produisirent un changement immédiat dans l'attitude des trois

hommes. Pourtois avança respectueusement une chaise, Fleury chiquenauda

sa redingote crasseuse, et redressa sa cravate fripée, Chassevent porta

la main au foulard qui lui servait de coiffure. La femme Pourtois

elle-même, du haut de son comptoir, daigna sourire entre ses deux

tirelires en métal blanc.

--Ah! vous êtes le fils à M. Carvajan? dit le braconnier avec

volubilité... C'est une autre affaire... M. Carvajan, voyez-vous, c'est

notre homme, et il n'y a pas de danger que nous cherchions à le

contrarier... Je ne lui ai, moi, tant seulement jamais pris un lapin

dans ses bois de La Moncelle... Et pourtant il y en a, bon sang! que

c'en est gris!... M. Carvajan!... On peut dire que je lui suis dévoué.

S'il voulait avoir ma fille chez lui comme servante... il l'aurait,

quoiqu'elle soit fiérote... Mais elle en a bien le droit: elle est assez

gentille! C'est moi qui lui ai distribué, à M. Carvajan, sa liste aux

élections municipales, et ces messieurs savent que le jour où il a été

nommé maire, je me suis piqué le nez, ah! mais à fond... comme ça se

doit en l'honneur d'un ami!... Ah! je l'aime, M. Carvajan, autant que

j'abomine les gens d'en face... Mais il ne les chérit pas non plus... et

c'est lui qui nous en débarrassera...

Il montra le poing à la colline sur laquelle se dressait, entre les

arbres, le château de Clairefont, et, s'excitant lui-même au souvenir de

sa récente aventure:

--Ah! brigand, va! M'attacher, comme un corbeau crevé, exposé dans un

champ au bout d'une perche!... Mais tu me le paieras, ou que ce que je

bois me serve de poison!

Et il avala d'un trait un verre de bière que Pourtois venait de verser

pour Pascal.

--Dites donc, Chassevent, s'écria le cabaretier mécontent, faudrait nous

flanquer un peu la paix avec vos histoires... Nous aimerions mieux

écouter monsieur, que nous revoyons dans le pays avec bien de la

satisfaction... Je vous ai connu tout petit, monsieur Pascal, et quand

vous vous promeniez avec votre bonne chère dame de mère, je vous ai bien

souvent reçu dans mon établissement... Oh! il est changé depuis les

temps!... Mais vous aussi... Et vous voilà bel homme, da... vous qui

étiez un peu maigriot, soit dit sans vous offenser...

--Vous ne m'offensez pas, répondit Pascal, les yeux baissés, et comme

absorbé par une profonde méditation... Tout est bien changé, en effet...

hommes et choses...

--Et tout changera bien davantage avant peu, dit Fleury d'une voix

coupante... Nous avons la guerre ici, monsieur Carvajan, entre votre

père et le marquis de Clairefont... Il y a trente ans que les hostilités

sont engagées, et nous approchons du dénouement. Les gens d'en haut sont

bien perdus, allez. Ils n'ont pas de chance d'en réchapper, car c'est

votre père qui les tient. Vous êtes arrivé pour assister à la

victoire... Soyez le bienvenu, monsieur Pascal...

Le greffier tendit au jeune homme une main crochue comme une griffe, que

celui-ci ne vit pas sans doute, car il la laissa retomber sans la

serrer.

Immobile, debout, il songeait. Dans son souvenir la récente aventure

repassait. Il voyait une belle jeune fille à cheval, marchant lentement

sous la voûte fraîche des arbres, escortée par un grand lévrier. Un

inconnu sautait dans le chemin creux devant elle, et lui demandait sa

route. Gravement, avec une fière complaisance, elle lui servait de

guide. Au moment de la quitter, respectueusement, il la priait de lui

dire son nom, et c'était Mlle de Clairefont, la fille de celui que

l'on citait comme l'ennemi de son père. Il semblait alors à Pascal

qu'une ombre descendait sur la jeune fille et qu'il la voyait vêtue de

noir, le front penché sous de lourds ennuis, son beau visage creusé par

le chagrin. Elle marchait en silence, les yeux rougis et fixés vers la

terre, toute seule, comme abandonnée. Le chemin vert et fleuri avait

perdu sa splendeur d'été. Les arbres dépouillés de leurs feuilles

frissonnaient, noirs et froids, sous le vent d'hiver, et de ce tableau

se dégageait une impression de malheur. Comment se trouvait-elle ainsi

seule? Où était le père? Qu'était devenu le frère, ce violent et rude

jeune homme qu'il n'avait qu'entrevu? Comment la solitude morne

s'était-elle faite autour de cette adorable enfant, et pourquoi

pleurait-elle? Ainsi que l'avaient annoncé ces misérables qui

l'entouraient, le vieux Carvajan était-il l'auteur de ce deuil et de

cette tristesse?

Le coeur de Pascal se serra. Il se demanda avec trouble quel intérêt

soudain il prenait à cette jeune fille, qu'il ne connaissait pas la

veille. Il sentit une violente angoisse à la pensée qu'elle allait

souffrir, et souffrir par un Carvajan. Devait-il donc, lui qui portait

ce nom redouté, être maudit par elle? Lorsque, entraîné par une

irrésistible sympathie, il aurait voulu se courber à ses pieds,

protester de son dévouement, accomplir des tâches surhumaines pour se

faire remarquer et pour plaire, il se découvrait irrémédiablement voué à

son aversion et à son mépris.

Le vieux marquis de Clairefont, l'athlétique et violent Robert

disparurent de sa mémoire: il n'y eut plus qu'elle, incarnation unique

de la famille, elle seule menacée, et dont on annonçait joyeusement la

ruine, elle, victime livrée à tous ces confédérés qui célébraient leur

prochaine victoire, et le félicitaient, lui, Pascal, qui déjà eût voulu

les écraser, d'être arrivé pour assister à la curée.

Il releva le front avec le sentiment qu'on le regardait. Il vit en effet

les yeux de ceux qui l'entouraient fixés sur lui avec surprise. Depuis

quelques minutes, à la suite de ces paroles triomphantes lancées par

Fleury, il se montrait absorbé, muet, la tête penchée sur la poitrine.

Il passa la main sur son front, et, avide de savoir plus complètement ce

qui se tramait contre Clairefont:

--Je vous remercie de votre bienvenue, dit-il en s'efforçant de montrer

un visage souriant. Mais laissez-moi vous dire que j'arrive d'un pays où

les intérêts qui vous mettent en mouvement paraîtraient bien mesquins.

J'ai parcouru les provinces les plus sauvages de l'Amérique, j'y ai vu

des domaines de cent mille hectares, où pâturent des troupeaux

innombrables, gardés par des escouades de bergers à cheval. En repassant

au bout d'un an dans des contrées que j'avais connues désertes, j'y ai

découvert des villages poussés comme par enchantement, j'ai traversé à

cheval des montagnes où l'argent est le caillou du chemin, j'ai longé

des lacs de pétrole contenant de quoi éclairer l'Europe entière pendant

dix années sans tarir. J'ai foulé des champs où la terre végétale a cinq

mètres d'épaisseur, et où la paille du blé est haute à cacher un homme

debout. J'ai assisté à la marche prodigieuse et ininterrompue du

progrès, transformant tout un monde. Je reviens, au bout de dix ans

d'absence, et je vous trouve ici occupés de la même intrigue, échauffés

de la même haine, dévorés du même désir. Allons, on voit que tout est

définitivement réglé, mesuré et établi, dans notre France, et que vous

avez du temps à perdre. J'assisterai à votre amusette, puisque vous m'y

conviez; mais je suis un peu blasé, je vous en préviens: je ne vous

promets pas que j'y prendrai de l'intérêt.

Il partit d'un éclat de rire qui sonna faux à l'oreille de Fleury. Le

greffier conçut un peu d'inquiétude. Il dévisagea ce fils qui traitait

avec tant de dédain une affaire qui tenait si fort au coeur de son père.

Il crut nécessaire de lui faire toucher du doigt le fond de l'opération,

pour qu'il en parlât avec moins de détachement:

--Il n'est pas question ici de lacs de pétrole, ni de mines d'argent, ni

même de terres pouvant se passer d'engrais, dit-il avec une aigre

ironie; nous ne sommes pas dans le pays des prodiges, mais en France, où

les gains considérables et faciles se font rares, et où une belle

spéculation mérite qu'on s'en occupe et qu'on la tire de longueur. Or,

il s'agit de la Grande Marnière, et cette colline de cent hectares,

aride, couverte de bruyères et d'herbes blanches, contient, dans son

sous-sol, des millions... Exploitée par le marquis de Clairefont, ce

rêveur, elle a été une source de ruine. Aux mains de votre père et de

ceux qui sont avec lui, elle sera une source de prospérité. Tout le

pays, voyez-vous, est intéressé à ce que le domaine de Clairefont change

de maître, et vous ne serez pas bien malheureux, monsieur Pascal,

d'habiter le château qui est là-haut. Si délabré qu'il soit, il a

meilleure façon que la petite maison de la rue du Marché.

Machinalement, le jeune homme se dirigea vers la porte de la salle,

l'ouvrit, et soudain le parc de Clairefont, s'étageant sur le flanc du

coteau, jusqu'au pied de la longue terrasse qui borde la façade du

château, s'offrit à ses yeux. Les taillis étaient calmes, profonds, et

silencieux. Au loin, le coucou faisait entendre son chant mélancolique.

Au delà de ces futaies ombreuses, derrière ces murailles, se trouvait la

jeune fille qu'il rêvait déjà de défendre. Un bien grand espace

s'étendait entre elle et lui: toute la largeur de ce vallon stérile, qui

recelait dans ses flancs les trésors annoncés par Fleury. Mais plus

infranchissable encore était la séparation tracée par cette fine

cravache, qui avait coupé l'air avec un sifflement, quand il avait

prononcé son nom, ce nom redouté de Carvajan, qui retentissait aux

oreilles inquiètes comme un présage de ruine.

--Beau parc! murmura derrière lui la voix enrouée de Chassevent... Et

jolie habitation... Ma fille y travaille... Elle m'en parle...

--J'y compte deux mille pieds d'arbres à abattre, si on veut jouer du

haut bois, ajouta Tondeur, avec une grosse gaieté, et encore sans abîmer

les ombrages!...

--Nous en tâterons, n'est-ce pas, père sournois? dit l'énorme

Pourtois... On a besoin de madriers pour le chemin de fer... Ce sera

justement le coup!...

--Et il y a derrière l'auberge vingt arpents, que nous savons comment

irriguer, et qui feraient de bien jolis herbages, répliqua le marchand

de bois. Bah! vivons d'espoir!

Puis, tortillant autour de son poignet la lanière de cuir de sa trique:

--Allons, assez flâné! Au revoir, les enfants... Monsieur Carvajan, à

l'avantage...

Il donna de lourdes tapes dans les mains de ses amis, tira son chapeau

à Pascal, et, d'un pas pesant, il se dirigea vers le plateau.

Le jeune homme le suivit du regard, pensant que, peut-être, en

traversant les bois, en longeant le parc, le vieux Tondeur aurait

l'occasion de rencontrer la charmante amazone. Puis, ses idées prenant

un autre cours, il songea avec inquiétude que les habitants de

Clairefont vivaient entourés d'ennemis secrets et acharnés. N'avait-il

pas, quelques instants auparavant, entendu Fleury parler familièrement

au comte Robert? Pourtois n'était-il pas souriant et obséquieux devant

le jeune châtelain? Et Tondeur, en relations d'affaires continuelles

avec le marquis, ne circulait-il pas toute l'année sur le domaine,

comptant les vieux hêtres et les grands chênes, et mesurant d'avance sa

part de la conquête commune? Jusqu'à l'horrible Chassevent, dont la

fille allait en journée au château, et servait d'espionne à la bande

noire dont Carvajan était le chef.

Ainsi, d'instants en instants, à mesure que les agents de son père

parlaient, il voyait tous les ressorts du piège tendu apparaître. Il

voulut tout savoir, et, avisant Fleury qui faisait des grâces à la

réfléchie et silencieuse Mme Pourtois, il prit la résolution de

pénétrer jusqu'au fond de cet esprit trouble. Sortant de sa poche un

étui à cigares en argent, il l'ouvrit et le tendit au greffier.

--On voit que vous revenez d'Amérique, dit celui-ci, en regardant les

havanes avec une lente admiration.

Il en choisit un, en mâchonna grossièrement le bout entre ses dents,

et, le fumant à grosses bouffées:

--Si vous retournez à la Neuville, nous ferons route ensemble.

--Avec plaisir.

Ils sortirent de l'auberge, reconduits jusqu'au seuil par le colossal

Pourtois. Arrivé sur la route, jetant un dernier regard sur la haute

terrasse où il lui semblait voir confusément passer une élégante

promeneuse, Pascal prit familièrement le bras de Fleury, et, avec

l'abandon d'un homme qui se sent en confiance:

--Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, parlez-moi de ces

Clairefont.

--Oh! mon cher monsieur, ils s'enfoncent de jour en jour plus

complètement... À l'heure qu'il est, il n'y a plus que la tête qui

passe... Et sous peu tout y sera... Le marquis est un vieux fou qui,

depuis vingt-cinq ans, s'est donné, pour se ruiner, plus de mal que bien

d'autres pour s'enrichir... Tant qu'il n'a fait qu'inventer des charrues

à double soc automatique, avec lesquelles on ne pouvait pas labourer, et

des batteuses rotatives, qui mettaient le grain en marmelade, ça a

encore été... Mais il s'est un beau jour fourré en tête de fabriquer de

la chaux hydraulique, et alors il a pratiqué des sondages aux quatre

coins de son domaine, il a construit une usine, puis il a hypothéqué ses

terres pour subvenir aux frais de l'entreprise... Il eût mieux valu pour

lui se jeter dans le puits de la Grande Marnière qui a cent vingt mètres

de profondeur!... Le bonhomme était fait pour conduire cette affaire-là

comme moi pour ramer des pois... Il aurait fallu un malin pour mener la

chose à bien... Et justement ce malin-là avait intérêt à ce qu'elle

tournât de travers...

L'ignoble Fleury cligna ses yeux louches, et fit entendre un petit

ricanement:

--Monsieur Pascal, votre père est un homme auquel on ne résiste pas, et

il vaudrait mieux être mal avec le diable qu'avec lui... Le marquis sait

à quoi s'en tenir aujourd'hui, et il doit amèrement regretter les

noirceurs qu'il a faites autrefois à M. Carvajan.

Pascal jeta à son compagnon un regard interrogateur.

--Oh! vous n'étiez pas né... C'est de l'histoire ancienne... Mais votre

père connaît la règle des intérêts composés... Et avec lui tout se

paie...

--Mais si l'affaire est mauvaise, dit Pascal, pourquoi tant se démener

pour s'en emparer?...

--Parce que, bien exploitée, elle deviendra excellente... La chaux de la

Grande Marnière peut rivaliser avec les meilleurs produits de Belgique,

elle est supérieure à celle de Senonches... Toute la colline qui va de

Clairefont à Lisors contient des gisements d'une richesse admirable...

Il y a des millions enterrés là-haut, et nous saurons les faire

sortir... Nous obtiendrons l'autorisation de fouiller les communaux,

moyennant une redevance modique, et pendant plus de cent ans on trouvera

de la marne à volonté... C'est la fortune pour tous ceux qui font partie

du syndicat dirigé par M. Carvajan... Oui, la fortune rapide et sûre!

Fleury montra un visage rayonnant. Il tendit ses mains comme pour saisir

les richesses qu'il entrevoyait dans l'avenir.

--C'est la ruine du marquis, dit Pascal...

--Oh! complète, reprit avec âpreté le greffier... Il a dû cesser son

exploitation. Toutes ses terres sont engagées. Il est sous le coup d'une

expropriation au profit de votre père, qui a avancé, par l'intermédiaire

de diverses personnes, des sommes importantes. Rasé, rincé, le marquis!

Il est dans la nasse, le vieil aristocrate!

--M. de Clairefont n'a-t-il donc auprès de lui personne qui puisse

l'aider de ses conseils, lui prêter l'appui de son activité?

--Sera-ce son fils, ce beau et violent garçon, que vous venez de voir,

il n'y a qu'un instant, traitant les hommes comme ses chiens, quand ils

ont fait une faute? Où prendrait-il de la raison pour éclairer son père,

quand il n'en a pas pour se conduire lui-même? S'agira-t-il de tirer un

coup de fusil sur un sanglier, de conduire un cheval difficile, de

manger et de boire pendant toute une soirée, ou de lutiner une jolie

fille? Alors vous le trouverez toujours prêt et dispos. Mais ne lui

demandez pas de s'appliquer à quelque travail de tête; il ne saurait s'y

astreindre. Il tomberait d'un coup de sang, s'il ne vivait pas au grand

air. Voilà le seul homme qu'il y ait dans la maison, car je ne compte

pas le baron de Croix-Mesnil, qui ne vient que par intervalles pour

faire sa cour à Mlle Antoinette.

À ces mots, Pascal s'arrêta, comme s'il eût vu un gouffre s'ouvrir à ses

pieds. Une pâleur subite s'était étendue sur son visage, et ce fut

d'une voix changée qu'il balbutia:

--Son fiancé, celui-là?

--Oui, un bon jeune homme, capitaine de dragons en garnison à Évreux,

qui croque le marmot depuis deux ans, sans se décourager, mais qui

prendra certainement la poudre d'escampette quand il verra le beau-père

en déconfiture...

Pascal se sentit renaître. Une horrible espérance rentra dans son coeur à

la pensée qu'Antoinette pouvait être délaissée. Il vit son intérêt

d'accord avec celui de son père. Il n'avait rien à attendre que de la

ruine du marquis. Antoinette sans fortune se rapprochait de lui. Pascal

frémit en se surprenant à souhaiter que ce désastre s'accomplît.

Il se dit:

--Quelle âme de boue ai-je donc? Suis-je aussi infâme que ce Fleury qui

me donne froidement tous ces détails, et escompte le malheur de cette

famille? Allons! vais-je entrer dans leur horrible syndicat?

Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie?

Il releva la tête, frappa fortement le sol du pied et, le coeur gonflé

d'une audacieuse espérance, il répondit à la question que sa conscience

venait de lui poser:

--Non. Ce sera à force de dévouement!

La Grande Marnière · 第 10 / 22 题