MARVILLE.

Registré sur le livre de la communauté des libraires-imprimeurs de

Paris, nº 2199, conformément aux règlemens, et notamment à l'arrêt de

la cour du parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 13 septembre

1743.--_Signé_ SAUGRAIN, syndic.

* * * * *

_Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau,

avec les Confitures renversées._

_A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8.

Le Roux, ta gentille humeur

Merite bien qu'un rimeur,

Des plus gentils de sa race,

Pour toy grimpe sur Parnasse.

Un jour, beuvant rejouys

A la santé de Louys

Et de Charles ton bon maistre,

Il t'en souviendra peut-estre,

Tu laissas les mets royaux

Pour manger les alloyaux.

Tu me fy promestre, en somme,

Sur la foy d'un galant homme,

Qu'en vers je celebrerois

Ces morceaux dignes des rois.

Je m'acquitte de ma debte

En monnoie de poëte.

Si Rouillard s'est esbatu

Sur le renom d'un festu[251]

Qu'un miserable asne mange;

Si Pasquier, en sa loüange

De la puce de Poitiers[252],

A du bruict en nos quartiers,

Loüant l'aloyau, j'espère

La faveur autant prospère,

Voire plus, car le subject

Est plus noble et moins abject.

Arrière donc, ô viandes

Delicates et friandes,

Et de quy l'enorme coust

Faict à maint perdre le goust!

A la table epicurée

Vous servirez de curée;

Soient de vos morceaux disnez

Les hommes effeminez!

Vous fistes perdre Capoue:

Aux vils corbeaux je vous voüe.

Hercule ne vouloit pas

Vous avoir en ses repas;

Au goust des Alcibiades

Vous eussiez esté trop fades:

Le boeuf seul les contentoit;

Un aloyau seul estoit

La solide nourriture

Convenable à leur nature.

Aux geants membrus et forts,

Aux athlètes grands de corps,

Les chairs grosses et charnues

Plaisent mieux que les menues;

Les poussins, les pigeonneaux,

Les bizets[253], les estourneaux,

Les moineaux, les allouettes,

Sont pour les marionettes,

Pour les petits marjolets,

Pour les petits hommelets

Quy n'osent paroistre en rue,

Tant ils ont peur de la grue[254].

Tant de mets et d'entremets

Ne furent propres jamais

Aux phylosophes antiques.

Je m'en rapporte aux ethiques.

Les diverses qualitez

Amènent des cruditez;

Les cruditez indigestes

Sont à la santé molestes;

De là viennent les douleurs

Tant aux intestins qu'ailleurs,

Les choliques, les tranchées,

Sinistres aux accouchées;

Les vertiges du cerveau

Avec la fièvre de veau[255].

Quy soi-mesme se commande,

Et quy, sobre, ne demande

Qu'un aloyau pour tout mets

N'est point malade jamais.

Un aloyau profitable

Repare tout une table

Du beau lustre coloré

De son rouge sur-doré.

Il paist nostre faim plus grosse,

Et l'on retrouve en la sausse

L'appetit perdu souvent:

De mort il le rend vivant.

Nutritive est la fumée

A la personne affamée;

Et, si vous ne me croyez,

Feuilletez les plaidoyez.

Entre la Rotisserie,

Jadis, et la Gueuserie,

Il se mut un gros procez.

N'ayant mangé leurs pains secz,

Mais, au flair de la viande,

Les gueux payèrent l'amende[256];

Et mesmement aux faulx dieux

Le flair en est gracieux:

Il les contente, où leur prestre

Veult la chair pour en repaistre.

Les prestres et les devins

Des sacrifices divins,

Aux solennelles journées,

Enlevoient les charbonnées:

C'est tout un et l'aloyau,

J'en croy le boucher Croyau.

Il sera de bonne sorte,

Et tel qu'on nous en apporte

De Sainct-Etienne-du-Mont[257]

Ou de nostre Petit-Pont[258].

Ceux de la pièce première

N'ont pas la gloire dernière.

Les uns sont à deux costez,

Et les autres, escourtez,

N'en ont qu'un: c'est au choix vostre

Que de prendre l'un ou l'autre.

Les plus gras sont les meilleurs.

Manquent-ils, allez ailleurs.

La viande est tant plus franche

Que la graisse en est plus blanche,

Et plus tendre elle sera.

La dame l'embrochera

D'une gentille manière,

Sinon vostre chambrière,

Ou bien vostre marmiton.

A la guerre, un long baston

Sert bien souvent d'une broche.

Le feu ne sera trop proche,

D'autant qu'il le raviroit[259]

Plustost qu'il ne le cuiroit.

Moyenne soit la distance.

C'est au feu qu'est l'importance:

Il doibt estre bel et bon;

Le meilleur est de charbon.

Celuy quy vire et quy tourne

Ordinairement sejourne

Sur le plus espais costé.

Qui le brusle soit frotté.

Il vaut mieux que l'on n'y mette

Qu'une personne discrette.

Ne tournez pas au rebours:

Je hais trop les mauvais tours

A l'ancienne coustume.

Cuite est la chair quy ne fume;

Sèche, elle a moins de saveur.

Je tiendrois à grand'faveur

Qu'elle mouillast mon assiette.

Sur l'espaule une serviette,

Vous le desembrocherez,

Au plat vous le poserez.

Le sel et l'eau sont la sausse.

Tel y a quy la rehausse

Avec du vinaigre aux aulx;

Mais ce sont les Champenaux.

Il n'est meilleure poyvrade,

Meilleure capylotade,

Ny meilleur salmygondis,

Tel qu'en apprestoit jadis

Nostre maistre La Fontaine,

La Fontaine Marmitaine.

L'amy que j'ayme d'amour

Avoit dict qu'à mon retour

J'en trouverois un en broche.

L'heure du souper approche:

Je m'en vay voir s'il est cuit.

Adieu, bonsoir, bonne nuit.

[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La

magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun,

advocat au parlement. Paris, 1610, in-8º.]

[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, étant à

Poitiers pour les _Grands jours_, aperçut sur le sein de la belle

Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de

concours poétique. Tous les célèbres auteurs y prirent part, non

seulement ceux qui écrivoient en françois, mais ceux qui faisoient des

vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il

dit: «Cette puce a tant couru et sauté dans les esprits fretillans des

François, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pégase.»

(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil

de tous ces vers, qu'il dédia à M. Achille du Harlay, président des

Grands-jours, et qu'on trouve à la fin de son volume: _la Jeunesse

d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8º.

Le recueil a lui-même pour titre: _La Puce, ou jeux poétiques françois

et latins composés sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579.

Il avait déjà paru isolément en 1581 et 1583, sous le titre de: _La

Puce de madame des Roches_.]

[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le

ramier, ayant les pieds et le bec rouges.]

[Note 254: Comme les pygmées d'Homère, que les grues dévorèrent.]

[Note 255: On appeloit ainsi l'espèce de malaise mêlé de frissons qui

suit les débauches de bonne chère. «Il a fièvre de veau, il tremble

quand il est saoul.» (_Adages françois_, XVIe siècle.)]

[Note 256: «A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant

de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain à la

fumée du roust, et le trouvoit, ainsy parfumé, grandement savoureux.

Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust

bauffré, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il

luy payast la fumée de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir

ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre

debiteur. La fumée dont est question evaporoit par dehors: ainsi,

comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit esté dit que dedans Paris

on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de

fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en

cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin

tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust

grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. Là

se trouva à propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant

aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre

differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy!

respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu,

commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pièce

d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni

Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il

estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche,

comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la

prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué.

Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme

attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur

l'ouvroir sonner à plusieurs fois; puis, en majesté presidentale,

tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en

teste son chaperon de martres singesses, à aureilles de papier fraisé

à poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois,

dist à haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain

mangé à la fumée du roust civilement a payé le roustisseur au son de

son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa

chacunière, sans despens, et pour cause.» (Rabelais, liv. III, ch.

36.)]

[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette église,

et qui, dès le XIIe siècle, avoient fait donner à la rue

Montagne-Sainte-Geneviève le nom de rue des Boucheries.]

[Note 258: On vendoit toutes sortes de denrées sur le Petit-Pont, V.

notre _Paris démoli_, 2e édit., p. XLV.]

[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conservé. _Havir_

se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessèche la viande par

dehors sans la cuire à l'intérieur. C'est, selon Ménage, le mot grec

[Grec: auein], rôtir, brûler.]

* * * * *

_Les Confitures renversées._

Quy veult empescher un vilain,

Il luy faut mestre un oeuf en main.

Que tu m'empeschas, ô Voicture[260],

Avec tes pots de confiture!

Il te souvient qu'à mon depart

J'en pris en mes mains bonne part,

Ayant serré l'autre partie

Dans ma pochette appesantie.

De chez toy chez nous y a loin,

Et tout du long de ce chemin

Il n'y eut fils de bonne mère,

Quy ne me creust apothicaire.

Ayant les deux mains à mes pots

(Ils cuidoient choir à tout propos),

Le moyen de faire l'honneste!

Mon chapeau tenoit à ma teste,

Les uns m'estimoient desdaigneux,

Les autres m'appeloient teigneux.

Je ne sçay qui disoit: Malherbe,

Qui sçait bien, n'est pas tant superbe.

En evesque, non autrement,

Je les saluois froidement,

Rasserenant ma triste mine,

En tournant le col vers l'eschine.

Quoy qu'assez chiche de salut,

Le malheur toutefois voulut

Que je repandisse la saulce

Tant sur le manteau que la chausse.

De mal en pis, un autre effect

Dedans ma pochette se faict:

Tout pesle-mesle se renverse,

Et n'est doubleure qu'il ne perse.

Mes vers se trouvèrent dessous,

Bon Dieu! que mes vers estoient doux!

Ma bienheureuse gibecière

En fut enduicte toute entière.

Il ne fut sol ny carolus[261]

Quy ne fust lors pris à la glus.

Alors j'appris que chose aucune

N'est si douce que la pecune.

Du travers de la cuisse au corps

La douceur me passa dès lors.

Si Dieu veut qu'elle y persevère,

Je ne seray plus tant sevère.

Le plus petit chien de chez nous

Me trouva plus que son laict doux;

Il fut si friand de la sausse,

Qu'il a presque avallé ma chausse.

Tant et tant ce petit coquin

En barboüilla son musequin,

Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire

Quy ne le suive et ne le flaire.

Amy Voicture, étant sur tous

Et plus que confiture doux,

Ne me donne plus confiture

Sans un laquay pour la voiture.

[Note 260: C'est Voiture le poète; nous le reconnaissons bien à ce

cadeau de friandises.]

[Note 261: Petite pièce de billon mise en cours par Charles VIII, et

tout à fait baissée de valeur à l'époque où ces vers furent écrits.

Elle ne valoit alors que dix deniers.]

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 52 / 61 题