Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville,
marchand épicier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette,
veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice.
Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre.
C'est une chatte qui poursuit la mort de son prétendu mari;
eussiez-vous jamais cru avoir à juger de la destinée d'un chat? Mais
Mitoulet n'étoit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats
ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de
son espèce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois
jusque alors vécu dans l'opinion que tout le mérite d'un chat
consistoit à croquer une souris; mais il appartenoit à nos adversaires
d'ennoblir de si petites idées.
Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous
avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien
oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une
veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père
assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye
moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas
pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et
accordez-moi une audience favorable.
Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la
solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont
j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous
voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence.
C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir
refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du
don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit,
qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon
usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le
voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion.
Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu
d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux
génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques
aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais
coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher.
Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis
Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si
ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il
mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si
libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude
dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces
vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop
long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son
amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu
si bien gagner son coeur, que, quelque dure que fût sa pauvreté,
Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en
étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître,
que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance.
Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit
assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper
de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop
digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie
sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions
qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel,
dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et
d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons
traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les
perfidies.
Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant:
Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a
puni que comme il le méritoit;
Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer
la noirceur de son crime;
Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été
que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel;
Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour
cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne
voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur
monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne
craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute,
que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant
quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en
forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc
se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si
respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison?
Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce
prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel,
disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve.
Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois
pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans
ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne
repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh!
connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action?
Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein
prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la
voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me
contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai
l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base
fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement:
_Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_
et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée.
Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur
le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda
jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui
avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la
survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par
conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent
bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne
connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari,
la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment.
Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un
jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot
(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra
furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut,
aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit;
mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y
restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens,
Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur
qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre
dehors de chez lui.
Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie
jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y
devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il
faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup.
Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle
s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans
doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment
qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas
là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité
devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son
mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à
leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les
ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler
de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable?
A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie?
Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire.
Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi
modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la
mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire
un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que
cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se
défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis
en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est
l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à
ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que
vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher
l'innocence. Par ces raisons,
Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel
dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer
indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet,
condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur
authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner,
elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens,
dommages et intérêts.
_Jugement._
Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle
Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant
mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de
parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant
provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même
de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il
justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés.
Lû et approuvé par moi, censeur pour la police, ce 29
aoust 1743.
_Vû l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
ce 2 septembre 1743._