In-8º de 32 pages.
[Note 134: M. Leber possédoit deux exemplaires de cette pièce,
qui, selon lui, et son éloge n'est pas exagéré, «est une critique
enjouée et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses
personnes». (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V.
aussi _Catal. Monmerqué_, nº 1569.) Cette satire fit grand bruit
dans le monde de la basoche. On y répondit et on l'imita. La
pièce qui servit de réplique a pour titre: _la Reponse aux Grands
jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du
Chastelet_, 1622, in-8º. Quant aux imitations qui parurent dans
l'année qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu
retrouver: _les Assizes tenues à Gentilly_, par le Sr Balthazar,
bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8º;--_les Estats
tenus à la Grenouillère les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de
juin_ (Paris,) 1623, in-8º.--M. Veinant, qui a été dans ces
recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pièce, _les
Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter à cette
sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets
parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et
en être les précédents. Ce sont: _les Conférences d'Antitus,
Panurge et Guéridon_, S. L. N. D., in-8º;--_les Grands jours
d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, S. L. N. D., pet.
in-8º;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus,
Panurge et Guéridon_, S. L. N. D. (1614), in-8º.--La plupart de
ces pièces se trouvoient chez le duc de la Vallière et chez Méon.
V. _Catal. de sa bibliothèque_, nº 3470.]
Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et
tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois
de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de
l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont
empesché.
Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à
tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse
desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis
qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge
du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa
fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec
une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son
temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que
infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:
Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple
insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant
donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes?
Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que
de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur
en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.
J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy
qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict
est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il
redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à
présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs.
Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la
justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement,
trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à
présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint
Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les
babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la
douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le
peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez.
--Carré, avez-vous des causes? Plaidez.
--Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le
premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un
bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si
souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu
la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de
Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et
cependant faites plaider Goguier.
[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le
curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc.,
Paris, 1635, in-12.]
--Goguier! Goguier!
--Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de
faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que
l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est
à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes
compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre
le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf
heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et
du remuement des verres[136].
[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors
pour des piliers de taverne et de brelan:
Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez,
Et que tout leur estude est de jouer aux billes,
A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles.
Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière,
Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière,
Dont le ventre à la suisse et le rouge museau
Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau.
(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad.
Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)]
--Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux
parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque
vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus,
donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq
à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous,
parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous
confondre.
--Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes
procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne
permettez pas cela.
--Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc?
Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct
suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car
cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.
--Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien
qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma
partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face
d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de
pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au
monde, mais j'ay eu grand renom.
--Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours,
mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les
frippiers. L'huissier Cornet, appelez.
--Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans
procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les
autres.
--Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne
gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de
crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une
capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y
avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui
jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par
la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son
proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et
en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien
recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux
gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner
nostre vie. Nous vous demandons justice.
[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés
_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis
long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets
volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers,
leurs receleurs:
Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine,
Desquels ceste cité est de tout temps si pleine.
Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez,
Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez
Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez,
Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz.
(_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres
tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur
estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)]
--Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous
chrestiens?
--Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du
judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous
faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas
la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous
justice pourtant.
[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais
cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit
naïf et veritable, etc._, pag. 181.]
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui
sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera
compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de
leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites
gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.»
--Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce
monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de
Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne
penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly,
et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de
la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir
marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour
cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance
d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres
d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par
succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont
si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.
[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est
appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval,
in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le
procès d'Aubiac.]
--Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de
l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.
--Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez.
--Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de
droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il
y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses
debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est
garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore
moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne,
crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis,
parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa
maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.
--Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au
conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy
qui dict:
_Sæpe patri filius similis esse solet_,
qu'il faut expliquer en compagnie.
--Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon
emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.
--«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.»
Appelez un autre.
--Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour
estre sage.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce
qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité
extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question
qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et
donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du
fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication
et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit
souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si
bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la
marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une
consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si
souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe,
qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le
marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il
refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a
eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de
donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant
terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je
demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de
faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de
leurs accordailles.
--Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent.
--Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à
faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles
mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au
respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père
et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du
purgatoire.»
Appelez un autre.
--Goguier! Goguier!
--Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des
garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son
petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours
mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur
fasse justice.
--Plaidez.
--Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en
çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la
porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un
affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict
une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de
force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se
montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin
qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et
faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on
emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les
bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces
manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je
demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en
respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du
temple.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux
font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son
tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son
peché et de recompence pour son tablier à bourse.»
Un autre.
--Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy
venez-vous si tart à la justice?
--Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est
legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une
ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas
où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur
a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes
plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre.
[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui
étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont
l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe
encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit,
dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent
d'abord.]
--Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre
vacation?
--Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre
estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre
querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour
les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande
justice.
--Plaidez.
--Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office
de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois
le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en
soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde
et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en
rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est
trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle
fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa
charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à
estre reintegré ou recompensé.
--Escrivez, greffier:
«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne,
fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel
mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.»
[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et
les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il
est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de
l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la
note de notre édition.]
Un autre.
--Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons;
vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice.
--Plaidez.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui
est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses
rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à
vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la
vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur
la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et
scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le
maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis
sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent
que l'on ne cognoist point.
--Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes:
De quel pays estes-vous?
--Je suis Gascon, monsieur.
--Où demeurez-vous à present?
--Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré.
--De quel estat estes-vous?
--Advoué de monsieur d'Espernon.
--Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre?
--Non pas.
--De quoy vivez-vous doncques.
--Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant;
cela n'est pas ma cause.
--Escrivez, greffier.
«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison
absous.»
Un autre.
--Alexandre! Alexandre!
--Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois
si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à
l'audiance à tous les autres.
--Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec
Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une
femme.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge,
Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en
la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous
versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et
frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les
faire prendre pour estre chastiées selon les loix.
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur
Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que,
en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se
faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et
liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites
garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que
des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison,
sauf à ordonner de ses salaires.»
[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous
l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron
de Malva et à la population soumise à sa police.]
Appelez un autre.
--Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre
bonnet plain de duvet, et venez plaider.
[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme
dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du
_Roman bourgeois_, pag. 225.]
[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine
Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du
_Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes
dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La
construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine,
et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la
rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la
principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et
du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette
reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son
amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous?
lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand
elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais
ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne
put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on
parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le
président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit
propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués
d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du
quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques
uns subsistent encore.]
--Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je
gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de
consequence.
Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un
sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien
verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement
des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le
procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a
donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy
plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier,
parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145],
marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour
l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant
attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent
à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande
que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour
aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous
fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre
telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de
la maison d'une princesse une maison vitieuse.
[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et
qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.]
--Gens du roy, concluez.
--Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est
imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.
Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est
besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y
participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à
telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir
descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a
fait tant gaigner d'argent à ses batimens.
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à
tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si
vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son
vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander
cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la
maison confisquez à l'Hostel-Dieu.»
Appelez un autre.
--Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!
--Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au
_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en
l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée
ceux qui ont mis le feu au pont.
[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent
trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les
propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du
Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux
autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la
destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents
avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.]
--Plaidez.
--Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme
fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel
s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour
la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que
sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par
jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir,
avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de
cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus
huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher
son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que
ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que
leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en
carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de
Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy
retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe
le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de
Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud,
aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de
deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a
emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a
que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que
son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que
pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a
menacé.
--Escrivez, greffier:
«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en
opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son
carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire
point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et
chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et
un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.»
Appelez un autre.
--Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris
qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di
Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son
pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris
de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille
invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une
maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit
faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé,
et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au
lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux
aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien
que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau,
et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme
auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il
pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face
joüer son angin.
[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui
s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques.
Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II,
555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani,
qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans
l'hôtel de Sébastien Zamet.]
--Escrivez, greffier:
«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas
permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et
confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger
huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une
ample experience.»
Appelez un autre.
--Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une
vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères
mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs
maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils
estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez
de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une
bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs
compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à
battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut
tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal
contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur,
les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est
enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré.
[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin
étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de
l'accouchée_.]
[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors
pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur
l'argot_, par M. Francisque Michel.]
--Concluez, procureur.
--Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus
contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du
Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour
avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien
empesché: concluez pour moy.
--Escrivez, greffier:
«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées,
specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui
iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.»
Appelez un autre.
--Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à
deux lots par repas.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de
la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui
a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est
tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a
qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la
noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour
deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des
remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa
fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa
présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que
sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la
marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a
pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy
donner conseil.
[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de
Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit
aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.]
--Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict,
dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse?
--Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que
vous luy dictes.
--Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.
--Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes
gouvernée en jeunesse?
--Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir
conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge,
faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay
autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis
quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la
veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa
mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy
servira de penitence pour le temps passé.»
Appelez un autre.
--Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je
n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy,
conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens
honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez,
puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans,
lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres
partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des
nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de
conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et
infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours
saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient
advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire
nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or
il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par
leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons,
si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils
se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous
supplient d'en ordonner.
[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les
satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing,
avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en
partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont
toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets
de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_
s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il
dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays
lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs,
n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur
pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers,
sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels
achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à
present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p.
12-13.)]
--Escrivez, greffier:
«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux
esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels
accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il
est cause de la querelle.»
Appelez un autre.
--Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.
--Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la
nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que
par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur...
(excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un
procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour
avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son
lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa
monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy
pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son
escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une
heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle
n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et
mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque
instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la
maison, et auparavant qu'il soit interrogé.
[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il
est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les
Singeries des femmes de ce temps_.]
[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle
devoit à une enseigne de coutelier.]
--Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la
guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire
sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?
[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse
fameuse alors. Tout bon courtisan devoit
Avoir gands à la Cadenet.
. . . . . . . . . . . .
_A la guimbarde_ le colet.
(_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de
_le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)]
--Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire
quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est
peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il
demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la
presence de son mary.
[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld
avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par
toute la France, une note de notre édition des _Caquets de
l'accouchée_.]
Appelez un autre.
--Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit!
--Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de
causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte:
qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider,
Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que
Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance.
--Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques.
Playdez.
--Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient
que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le
cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de
la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un
pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée
Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la
teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste
femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en
joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour
avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin
de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de
Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour
avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation
en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par
sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le
fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté
prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné
une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure,
l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous
demandent justice.
[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit
_grommeler_ pour diminutif.]
[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et
qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal
champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de
l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le
désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La
population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet
nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris,
1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est
appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est
conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne
des fossez S.-Germain des Prez.»]
--Escrivez, greffier:
«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de
la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus
lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil
sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout,
il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que
chacun ira à vespre et au sermon.»
--Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la
baguette et allez sonner.
Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre
riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy
aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit
que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions
d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce
faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour
les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient
qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les
offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit
devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique,
trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le
monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les
femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme
Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de
Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne
laisseroit pas d'en parler.
[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la
princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V.
_les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de
France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de
maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»]
[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols,
dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le
nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot
_mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont
notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération
transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G.
Peignot), pag. 105.]
Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas
tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les
actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:
«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.»
* * * * *
_La Revolte des Passemens_[160].
A Mademoiselle de la Trousse[161].
[Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour
l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus
agreables de ce temps, composées par divers autheurs_
(_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit
avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné.
La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.]
[Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la
Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné.
Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui
lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient
le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où
elle s'étoit retirée, en décembre 1685.]
Belle et sçavante de la Trousse,
Mon humeur aujourd'huy me pousse
De vous decrire les combats,
Les regrets et les embarras,
Les retraittes et les tuëries
De mesdames les Broderies,
Des inutiles ornemens,
Des Poincts, Dentelles, Passemens,
Qui, par une vaine despence,
Ruinoient aujourd'huy la France.
Leurs vains efforts et le depit
Qu'elles conceurent de l'edit
Lequel, l'an mil six cent soixante[162],
Rendit chacune mecontente;
De plus, leurs imprecations,
Leurs belles resolutions,
Les desseins de chacune d'elles,
La conversion des Dentelles,
Qui vouloient par devotion
S'enfermer en religion,
Lors qu'une pauvre malheureuse,
Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163],
Sans en craindre le dementy,
Leur fit prendre un autre party,
Où, dès lors qu'elles consentirent,
Bientost après se repentirent
De s'estre mises au hazard;
Mais il estoit desjà trop tard.
Et, pour punir leur entreprise,
Je crois qu'une telle sottise
Meritoit, comme on fit aussy,
Que l'on leur fit crier mercy.
[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même
dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle:
Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit,
Par qui des vêtements le luxe est interdit!
Les peines des maris ne seront pas si grandes,
Et les femmes auront un frein à leurs demandes!
Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris
Et que, pour le repos de ces mêmes maris,
Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie
Comme de la guipure et de la broderie.]
[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom
significatif qu'elle portoit.]
Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les
Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des
Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où
elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de
la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les
precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut
divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière
croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en
carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui
dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre
en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient
de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y
avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque
le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse,
du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette
manière:
C'est aujourd'huy, noble assistance,
Qu'il faut abandonner la France,
Et nous en aller bien et beaux,
Pour n'estre pas mis en lambeaux.
Ne croyez pas que je me rie;
Il faut revoir nostre patrie,
A mon gré fort pauvre ragoust,
Pour estre le baille-luy-goust
D'un mary de qui l'oeil sevère
Redoute toujours l'adultère,
Ou nous serons mis en prison
Dans quelque maudite maison.
Et toi, pauvre Poinct de Venise,
Tu dois craindre pour ta franchise,
Et que t'en retournant sur mer,
Par un malheur bien plus amer,
Un corsaire, ou bien pis encore,
Ne te traitte de Turc à More;
Que peut-estre dans le serrail,
Où le jour par un soupirail
Vient le long d'une sarbatane,
Tu ne serve à quelque sultane,
Qui peut-estre, pour ton malheur,
Sera femme du Grand-Seigneur.
Encor si ce coup de tonnerre
Nous fût venu durant la guerre[165],
Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas
Je ne m'en tourmenterois pas:
En retournant dans ma patrie,
J'eusse fait quelque menterie,
J'eusse dit quelque fausseté,
Que c'eust esté la pauvreté
Et le manquement de finance
Où chacun avoit veu la France
Qui m'eut fait revoir mon pays;
Et du Danube au Tanaïs,
On auroit cru, par ma sortie,
Que j'eusse quitté la partie,
Au lieu que l'on voit clairement
Que nous sortons honteusement.
Encor pour vous, Poinct de Raguse,
Vous qui n'estes pas une buse,
Il est bon, crainte d'attentat,
D'en vouloir purger un estat.
Les gens aussy fins que vous estes
Ne sont bons que, comme vous faites,
Pour ruiner tous les estats;
Mais pour nous autres Poincts, hélas!
Et vous, Aurillac ou Venise,
Si nous plions nostre valise,
Et si l'on nous presse si fort,
C'est, je vous jure, bien à tort.
[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la
fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_,
2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V.
_Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)]
[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis
fin à la guerre avec l'Espagne.]
Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que
le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant
esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie
d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus
que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée
à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler
ses compagnes, en leur parlant de la sorte:
Sans faire la petite bouche
Il est vray, ce decry me touche,
Et m'attaque aussy fort les sens,
Comme à vous autres, jeunes gens:
Car, dites-moi, je vous en prie,
Poinct, Dentelles ou Broderie,
Qu'aurons-nous donc fait à la Court,
Pour qu'on nous chasse haut et court,
Nous par qui la noble jeunesse,
Meprisant toujours la bassesse,
N'avoit point d'autre passion
Que la gloire et l'ambition,
Pour nous seules faisant depence,
Vivoit quasi dans l'innocence,
Et ne faisoit, faute d'escus,
Que fort peu de maris cocus,
Au lieu qu'estant dans l'opulence,
Elle en repeuplera la France?
Mais ces discours sont superflus:
Mes compagnes, n'y pensons plus,
Et, sans en deviner la cause,
Soyons desormais autre chose,
Et, dans un semblable conflit,
Faisons nous toutes tour de lit:
C'est une agréable corvée;
Pour moy, je m'en suis bien trouvée.
Là, mille et mille serviteurs
Y viennent compter des douceurs,
Et j'y ai veu plus d'une duppe
Aussi bien que quand j'estois juppe.
Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit:
Compagnes, mes chères amies,
Après toutes ces infamies,
Qui doivent bien crever le coeur
A toutes Dentelles d'honneur,
Cette infortune sans seconde
Me fait bien renoncer au monde,
Et me fait connoître assez bien
Que l'éclat du monde n'est rien,
Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée
Eteinte plustost qu'allumée,
Et qui, dans chaque occasion,
Se changent en illusion;
Ses faveurs ne sont que des songes.
Hélas! qui peut de ces monsonges
Vous rendre compte mieux que moy?
j'habitois la maison du roy,
J'ai veu toutes ces momeries,
Que l'on nomme galanteries
Au royaume des beaux esprits.
J'ai veu ceux qui gagnent le prix:
Ces grands debiteurs de fleurettes,
Souvent caboches très mal faites,
Debitent d'un air surprenant
Des mensonges à tout venant.
Vous autres, belles Broderies,
Vous avez de ces menteries
Entendu, je pense, ma foy.
Peut-estre dix fois plus que moy;
Mais encor que cela deplaise,
Je les entendois à mon aise;
Car peut-on, sans ces deplaisirs,
Satisfaire mieux ses desirs
Que de passer toute sa vie
Dans des lieux qui feroient envie
Aux esprits les plus delicats,
Demeurant tantost sur les bras,
Tantost sur la gorge charmante
De Philis ou bien d'Amaranthe?
Quel plaisir de toucher à nu
Un beau sein tout nouveau venu!
De baiser les lys d'un visage
Non terni par l'excès de l'age!
De toucher l'embonpoint d'un bras!
Mais à tous ces plaisirs, helas!
Je decouvre bien du meconte.
Un edit nous comble de honte,
Mon coeur en est tout abattu.
Mais quoy! mon coeur, faisons vertu
Des necessités de la vie,
Et, prenant desormais l'envie
De renoncer à ce plaisir,
Que pourrions-nous, icy, choisir
Qui nous pût estre convenable,
Ou qui pût estre comparable,
Pour ne plus tourner à tout vent,
Comme d'entrer dans un couvent?
C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui
venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je
trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y
avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans
l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne
songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à
faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne
pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir
seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux
des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint
offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une
etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les
abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner
ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se
mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que,
si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces
superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit
pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la
seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en
pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut
plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le
dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles
avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient
estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les
Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en
fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus
pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants
d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les
divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu,
resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet
equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la
Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et
à tous les divertissements du carnaval.
La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour
lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle
se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis
peu.
Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté
le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres,
craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à
passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit
insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de
fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris,
soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque
sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les
pigeons d'un colombier.
Chacun, dissimulant sa rage,
Doucement plioit son bagage,
Resolu d'obeir au sort,
Ne se voyant pas le plus fort,
Lorsqu'une petite rusée,
Leur donnant une autre visée,
Leur fit bien, dessus ce sujet,
A toutes changer de projet.
Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite
ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un
vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si
bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et
que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit
pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne
sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que,
pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle
pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à
l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette
qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne
doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec
elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les
autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour
eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les
plus grands secrets des dames.
Tout ce discours rempli d'audace
Fit regarder chacun en face;
On fut un temps sans dire mot,
Chacun croyant estre un grand sot;
Puis, rompant ce morne silence,
Chacun, pour dire ce qu'il pense,
Voulant parler à haute voix,
Tous commencèrent à la fois;
Ce qui causoit un grand vacarme.
Mais après, de crainte d'allarme,
On appaisa tout ce grand bruit;
Et, comme il estoit desjà nuit,
Chacun, se retirant d'emblée,
Prit lors congé de l'assemblée,
Et, se frappant dedans la main,
Toutes dirent qu'au lendemain
Elles s'assembleroient encore
Dès qu'on découvriroit l'aurore
Se montrer dessus l'horizon,
Toutes, dedans quelque maison,
Afin de voir plus net qu'un verre
Tous les accidens de la guerre;
Que la nuit il faudroit resver
A ce qui pourroit arriver.
Cependant ils remercièrent
Madame Gueuse, et la prièrent,
Dedans des accidents pareils,
De leur fournir de ses conseils.
Ainsi finit, comme je pense,
Cette agreable conference.
C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles
discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en
prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les
evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui
estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à
la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux
heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes,
comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166],
croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles
rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si
bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en
estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce
avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou
des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité
avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne
passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on
faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels,
elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis,
où on les receut à bras ouverts.
[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa
maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit
encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son
_Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre
l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.]
Là, chacun, parlant à sa teste,
Raisonnoit ainsi qu'une beste;
Un autre, se tenant debout,
Vouloit mettre son nez partout;
Tel qui proposoit une affaire
Aussy-tost conclut le contraire;
L'autre, faisant le rafiné,
Se tourmente comme un damné;
L'autre, de tout faisant mystère,
Parle, raisonne, delibère.
Enfin, pour le dire _inter nos_,
Ce n'estoit du tout qu'un cahos.
Mais cependant, foy de Dentelle,
Disoit, pour temoigner son zèle,
Un grand Cravate fanfaron[167],
Il nous faut venger cet affront;
Revoltons-nous, noble assemblée:
J'en ai l'ame trop bourrelée.
Et dit, en jurant par la mort:
Voyons qui sera le plus fort.
[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit
indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné
du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec
intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les
objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en
effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la
mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on
prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se
garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur
nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui
étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous.
Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon
guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout
à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!]
Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla
l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition.
Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans
une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles
manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut
bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de
deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir
quelque jour leur entier retablissement.
Il n'en fallut pas davantage
Pour leur augmenter le courage.
Là-dessus, le Poinct d'Alençon,
Ayant bien appris sa leçon,
Poinct qui sçavoit plus d'une langue,
Fit une fort belle harangue,
Remplie de tant de douceurs,
Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs.
Chacun temoignoit sa furie,
Lorsque de la Coutellerie
Il leur vint, par un coup du sort,
Dit-on, un très puissant renfort:
C'estoient Mesdames les Espées,
Encor presque toutes trempées
Du noble sang des ennemis.
Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de
demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire
les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se
changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution,
elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant
parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de
dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous
pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur
composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti
demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient
employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en
broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles
ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts
mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit
auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les
plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour
leur plaire.
On dit que quelqu'une d'entre elles,
Qu'on disoit venir du Marais,
Leur apprit aussi des nouvelles
De leurs amis les Pistolets.
Tout aussi-tost, de haute lute,
A l'instant même l'on depute
Vers ces ennemis de la paix;
On les asseura desormais,
Quelque chose qui pût leur plaire,
Tout au moins de les satisfaire;
Que, s'ils aidoient à les venger,
Et les tiroient de ce danger,
Pour plus grande reconnoissance,
On ne les chargeroit, en France,
Qu'avec des poudres de parfum,
Et quelques anis de Verdun.
Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets
d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit
bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource
d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils
promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien
des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté
la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui
se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les
unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où
elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir
fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate;
une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de
Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége
de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle
s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande
Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le
mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en
Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de
belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût
rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui
n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui
n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au
Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost
sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.
[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale,
petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de
la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que
trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit
donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman
bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre
édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note),
et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris,
1817, in-8, p. 186-187.]
[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le
comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit
fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y
établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation
industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.]
Ainsi souvent les ridicules,
Rencontrant des esprits crédules,
Se vantent de mille beaux faits,
Et, pour que chacun les honore,
Leurs testes, dignes d'hellebore,
Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.
Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes
d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves
jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre,
pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que
de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras,
pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent
bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des
Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle
d'Angleterre s'ecria là-dessus:
Qu'aurons-nous donc à redouter,
Puisque la Cour reste sans armes?
Je crois qu'il ne faut pas douter
Qu'elle ne fasse un beau vacarme;
Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme,
Il la faudra laisser pester.
Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque
hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre
en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un
peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il
feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux
bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler
quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne
vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir
plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis,
que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui
n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient
leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela
renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions
dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre.
Enfin tout estoit résolu,
Et chacun d'eux, hurlu brelu,
Vouloient demeurer sans oreilles
Si tous ne faisoient des merveilles;
Et, sans presque avoir contesté,
Ils signèrent tous le traitté,
Qui fut depuis mis en lumière,
A peu près de cette manière:
Aujourd'hui, solennellement
Nous jurons, foy de Passement,
Foi de Poincts et de Broderie,
De Guipure, d'Orfevrerie,
De Gueuse de toute façon,
Que nous voulons mettre à rançon
La Cour du Roy, nostre bon sire,
Et que, ce qui sera le pire,
Nous voulons bannir hautement
Le Conseil et le Parlement,
Pour, d'une honteuse manière,
Avoir voulu faire litière
Tant des plus nobles ornemens
Que de nous autres Passemens;
Qu'il faut que le diable s'en pende,
Ou qu'on les condamne à l'amende;
Que pour semblables trahisons,
Pour telles et autres raisons,
Voulant toujours aller grand'erre[170],
Nous voulons déclarer la guerre,
Et dire partout hautement,
Que, sans un restablissement
Qui fût d'éternelle durée,
La guerre sera déclarée.
A tous ennemis du repos,
Et que nous casserons les os
A ceux qui voudront entreprendre
Tant seulement de les defendre.
Ce que nous signons tout entier,
Ce dix-huitième janvier,
Tant les nouvelles Broderies,
Comme celles des Friperies,
Tant les Gueuses, les Agremens,
Comme nous autres Passemens.
[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du
cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes
voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré,
cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train.
Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à
M. de Fourmont, 7 septembre 1731.]
Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste
avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez
sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit
sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis,
il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on
faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il
valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque
costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy
à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris
estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du
terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le
prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne
manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de
nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu
qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions;
et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour
les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de
leur armée.
Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la
guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque
place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien
si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de
repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat
de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans
des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter.
On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que
c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il
estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des
femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la
perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient
jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient
toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière
n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal
aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le
moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur;
que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes
petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire
subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs
finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles
pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces
difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les
vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute
importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle
s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il
luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au
troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher
toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions.
Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on
demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en
bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des
sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans
rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les
trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que,
sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut
executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le
generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne
l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en
bataille, comme vous verrez par la suite.
Mais pendant que ce jour viendra,
Abandonnons un peu la prose
Et discourons sur autre chose;
Parlons de ce qu'il vous plaira.
Par le dieu qui lance les flames,
Dites-moy pourquoy vos attraits
Ne seront-ils faits tout exprès
Que pour faire enrager nos âmes?
Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour,
Souffrent mille cruelles gehennes,
Vous qui causez toutes leurs peines,
Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?
Quoi! ny le rang, ny le merite,
Le renom, l'esprit, ny le coeur,
A votre inhumaine rigueur
Ne feront point prendre la fuite?
Vous voyez où je veux aller;
Et, comme vous êtes très fine,
Je voy que vous me faites signe
Sur ce fait de ne plus parler.
Tout beau! Muse trop libertine,
Avez-vous l'esprit de travers?
Mêlez-vous de faire des vers;
Vous êtes un peu trop badine.
L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le
colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver
les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner
moins de soupçon de leur entreprise.
Lors, comme j'ai veu dans l'histoire,
On vit arriver à la foire,
Sous de differents estendarts,
Des Dentelles de toutes parts;
Mais, selon l'ordre expediée,
On marchoit enseigne pliée,
Et, pour faire encor moins de bruit,
L'on n'alloit presque que de nuit;
De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce?
On n'osa pas battre la caisse,
Et chacun alloit doucement,
Tant le Poinct que le Passement.
Qui pourroit nombrer chaque sorte
De ceux qui vinrent par la porte
Qui prend le nom de Luxembourg?
Combien par celle du fauxbourg,
Et par les autres moins fameuses?
Combien il arriva de Gueuses?
Combien il en vint sourdement,
Combien d'autres plus hautement?
Pour vous en descrire l'histoire,
Toute l'encre d'une escritoire
N'y pourroit pas suffire encor.
Il en vint dont le pesant d'or
N'auroit pas payé leurs dents creuses;
Il en vint que le plus souvent
On disoit venir du Levant;
Il en vint des bords de l'Ibère;
Il en vint d'arrivez naguères
Des païs septentrionaux[171];
Enfin il en vint des tonneaux,
Tant de mechante, tant de bonne
Que le seul nombre m'en estonne.
[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation
commençoit.]
Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut
un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le
premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore
esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se
seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui
faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient
faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne
fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions,
qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du
bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons
soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent
tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient
desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on
chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût
pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons
à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes
de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et
emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires
tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de
pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel
Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de
Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de
Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de
neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient
commandés par le capitaine Orgoglio.
[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il
est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins
_morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.]
[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.»
(_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que
Gros-René rend à Marinette.]
Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux
rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de
Pistolets.
Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée
au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine
Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie,
avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses
souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas
mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau:
_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les
riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus
les femmes.
Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de
Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel
Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette
inscription: _Famosa per omnes terras_.
Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire,
commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau
un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens
faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de
baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle
où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être
magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre
d'estre consideré dans les compagnies.
Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies
d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur
drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort
relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la
plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour
la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs,
et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner
quelque entrée parmy le monde.
Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le
capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque
toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No
siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le
coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que
dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.
La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts
d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres,
qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne;
leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles
et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro
passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui
avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes,
ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.
Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant
de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans
leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui
remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit
comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem
gladio quærenda libertas_.
Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües,
que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit
ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se
plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars
pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix.
Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes
pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des
ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde;
mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance
à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel
elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de
pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de
l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées
seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne
s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de
ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats
Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques
efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas
capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion
qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.
Chacun, pour éviter l'assaut,
Se seroit jetté d'un plein saut
Dans une plus noire caverne
Que ne sont celles de l'Averne.
Chacun pour sortir se pressoit;
Une Dentelle un Poinct poussoit;
Puis, pour éviter la tüerie,
On voyoit une Broderie
Se voulant pousser par un coing,
Recevoir plus d'un coup de poing.
Un ballot poussoit une quaisse;
Et tant pour sortir on s'empresse,
Que maints Passemens sur leur dos
Sentirent maints coups de Piquots.
Alors mesdames les Espées,
Voyant qu'elles estoient dupées,
Ayant les esprits mecontens
De s'estre joint à telles gens,
Retournèrent tout en furie,
Tout droit à la Coutellerie;
Et pour messieurs les Pistolets,
Poussant mille et mille regrets,
Dans le depit qui les accable,
Se donnèrent, dit-on, au diable,
Qu'ils s'en vengeroient un petit.
Pour cela, chez monsieur Petit
Ils firent soudain la retraitte,
Où depuis ils tinrent diète,
Pour plus aisément convenir
De ce qu'ils pourroient devenir.
Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces
trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles
purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour
y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent
quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on
proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit
declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la
mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie
des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire
du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en
envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de
soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens
seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient
envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux
galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la
dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour
toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis
on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna
qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit
laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande
punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service
qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on
feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau
pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire
trouver un employ.
Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces
rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y
eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis
que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez,
et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une
celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein
estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent
l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre
trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur
vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant
adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre
pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de
ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses
conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne
pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de
succez.
[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle
époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à
trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de
1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à
Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux
_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été
les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de
Sévigné_, t. II, p. 490).]
Ainsi les Poincts, les Broderies,
Gagnèrent, comme on fait souvent,
Par ces adroites flatteries,
Les Plumes, qui vont à tout vent.
Ces ornemens des jeunes testes
Leur promettent desjà mille et mille conquestes;
Se voyant ainsy caresser,
Et se joignant à ces rebelles,
Protestent desormais de quitter leurs ruelles
Si l'on ne les veut exaucer.
Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy
dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui
font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient
promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette
celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient
apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires:
car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens,
qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit
extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour
lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus
d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il
seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les
prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument
impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur
aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus
voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire,
comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny
s'elever à de plus hautes conquestes.
Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée,
et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme
aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur
restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la
conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils
luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il
ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent
rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur
desobeissance.
Lors, considerant meurement
L'effet de son engagement,
Et que, s'il les vouloit defendre,
Au lieu de leur faire faux bond,
L'utilité qu'il pouvoit prendre,
S'engageant pour eux tout de bon,
Le petit dieu, plein de finesse,
Resolu de les servir mieux,
S'adressa, d'un air plein d'adresse,
Au plus galant des demy-dieux.
Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques
avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils
sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy
estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le
faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout
lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se
trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service
pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par
son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces
miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des
autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent
maintenant en faveur de l'Amour.
Mais après que ce dieu vient de nous faire voir
Le credit qu'il avoit en France,
Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance?
La plus prude, comme je pense,
Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir;
Et quoy qu'en vostre humeur altière,
Vous le preniez pour un oyson,
Vous avez beau faire la fière,
Il saura bien un jour vous mettre à la raison.
* * * * *
_Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du
camp._
_A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant
sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche.
1568._
_Avec privilége du Roy._
In-8º.
[Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances
recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant,
Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique
placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette
ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à
elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et
mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même
pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et
c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur
de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de
son armée, prête à rentrer en campagne.]
De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de
roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son
royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.
Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour
l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte
Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir
et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère,
rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur
resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et
tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous
avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse
et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en
premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz
reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien,
faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos
actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy
a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes
personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et
inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte,
comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la
saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les
effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que
ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la
foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les
calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans
moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir
qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict
seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes
personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur
ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est
necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard
de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention
et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et
police militaire entre les soldats pour les conduire et mener
seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger
sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz
soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur
dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés,
tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère
justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux
ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si
exactement et inviolablement observées, que par la punition des
grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et
commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à
un chacun combien telles choses nous deplaisent.
Premièrement:
Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de
gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en
leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle
ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte
compaignie.
Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un
prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines
seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les
autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront
treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines
en feront advertir avec le tambourin.
Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict
ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de
guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à
suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que
en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle
de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de
guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné
de marcher[176].
[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les
prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche:
l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles
buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552
avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils
s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille
personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres
amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la
parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants,
entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à
l'entour, la main sur l'épée.»]
Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera
prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises
pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé
chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect,
ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce
particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende
cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en
l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera,
pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle.
[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.]
Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que
subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand
prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de
ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux
de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à
ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à
iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la
bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et
autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de
commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et
marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun
desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera
aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce
quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes
ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et
teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres
estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les
marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune
faute.
Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du
camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la
publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de
leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se
seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances,
et quelque temps après seroient retournez en icelle.
[Note 178: S'il eût fallu renvoyer de l'armée tous les vagabonds, on
l'eût sans doute singulièrement décimée, car on n'étoit pas loin du
temps où elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements
dont Brantôme nous a laissé ce portrait: «C'estoient, pour la plupart,
des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschappés à la
justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur l'épaule,
essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vrai dire, par de longs
cheveux herissés, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se
monstrer plus effroyables à leurs ennemys.» (Brantôme, édit. du
_Panthéon littéraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous
avoit montré l'armée de Louis XII, aussi bien que celle de François
Ier, «composée de marauts, belistres, mal armés, mal complexionnés,
faict-néants, pilleurs, mangeurs de peuple.» (_Ibid._, 578-579.)]
Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez,
jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition
qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette
pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les
serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes
et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de
ladicte armée.
Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité
qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire
enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque
cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné,
et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte
armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs
chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès
à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront
defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp.
Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les
vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages
estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très
expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à
cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre
d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et
qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz
quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du
capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager
en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx
confisquez.
Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial,
vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront
passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient
puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180].
[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription
sévère.]
[Note 180: Ordinairement, le connétable seul avoit le droit de faire
pendre sans procès. (Brantôme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il
falloit que les prévôts en vinssent à ces extrêmes rigueurs, ils
devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain
siége. Alors la condamnation à mort pouvoit être sans appel. (Jean des
Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)]
Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de
quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et
autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au
camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la
vie à ceux quy y contreviendront.
Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce
qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand
prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils
ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent
garde, sur peine de s'en prendre à eux.
Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir
plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost
estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du
camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront
contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en
personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire
observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible,
faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en
flagrant delict.
Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied
françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens
de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy
pourroient survenir aux soldatz.
Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust
quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par
mort, sans aucune grace ou remission.
Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en
corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution
de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de
icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la
voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et
negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz
exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par
l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de
la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra.
Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de
garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux
chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y
veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour
après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre
pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur
devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve
punission que leur malice ou negligence meritera.
Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient,
estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à
l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que
ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts
soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en
ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison.
Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast
plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue
main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à
renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est
expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune
chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée
demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir
aucune grace.
Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son
enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres,
celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à
la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur
d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181].
[Note 181: Sous Henri II, la _désertion_, même simple, étoit
considérée comme crime de lèse-majesté, et punie du dernier supplice.
(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Déserteur_.)]
Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et
autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur
ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé
auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce
qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très
expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se
departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté
assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la
même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz
capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce
que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné.
Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent
adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné
qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les
mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes
compaignies et leur enseigner les logis[183].
[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne logeât les troupes que dans les
villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce
règlement ne pouvoit être exécutoire en campagne. D'autres ordonnances
militaires, telles que celle du 15 février 1566 et celle du 1er
juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les
villages, mais même décrétèrent la peine de mort contre tout fourrier
qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter
du logement de sa compagnie.]
[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du
fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logés. (_Règl.
milit._ de Villers-Cotterets, 29 décembre 1570.)]
Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou
autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et
frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de
desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la
conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et
exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux
commis le meriteront.
Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz
chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux
de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront
incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez,
auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à
en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz
ainsy qu'il appartiendra.
Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes
d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en
bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner
leurs enseignes sans congé de leurs capitaines.
Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire
l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz
des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder
que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement,
encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera
ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition
aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher
et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent
occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les
regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y
feront adresser avec leur suitte et bagage.
Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les
dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine
occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec
leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz
de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz
demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent
quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que
ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de
l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de
procez, pour donner exemple aux autres.
Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront
portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage
seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte
compaignie.
Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres
n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les
mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la
main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en
prendre aux dictz marechaux des logis.
Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de
cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront
garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang
et faire ce qui appartiendra.
Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent
et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le
lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre,
soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis.
Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger
aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y
pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de
s'en prendre à eux.
Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à
aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le
demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission,
seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront
assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy.
Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et
frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et
contemnement, sans y avoir aucun esgart.
Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre
service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et
emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz.
Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante
huict.
Ainsy signé: HENRY.
Et au dessoubz: FIZES.
* * * * *
_Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les
eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des
villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée,
sur peine de la hart._
Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens
catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au
mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz
lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et
oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour
le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien,
nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire
inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité,
commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et
nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à
l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur
roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et
attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez,
et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne
participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy
s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire;
A ceste cause,
Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz,
pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes
autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent,
estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes,
chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne
marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des
villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles
profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart,
sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y
contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur
mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus.
Faict à Estampes, le 7 octobre 1568.