son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu
vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traversé des
générations en passant d'une pensée à une autre pensée (de la
pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils
s'incorporaient, s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de
la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment
pur, dans l'intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été
élevées d'après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le
mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d'esprit pour
ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment,
dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte
d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles par des
mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact dangereux, celui de la
vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations
hardies que pouvait renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère
sachant que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de pudibonderie
n'était que la sainte confiance d'un cœur inaccessible aux curiosités
malsaines, qui ne se disait même pas qu'il y était inaccessible, car
il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent
élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne
furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en
retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé
leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu en elles, avec
une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.)]
[Note 189: M. de Montesquieu disait d'un jeune artiste qui, depuis,
l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé comme un if!»]
[Note 190: Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une note de la
traduction de la _Bible d'Amiens_ des extraits (à propos de la
cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d'Arno intitulé: Franchise.
À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe
l'idéal féminin qu'ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de
Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de
Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne
danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo».
(Note du traducteur.)]
[Note 191: «Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je
serais de trop au salon, elle me dirait: «Je crois que la pendule
retarde.» (Lettre de Mlle de Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer,
cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente et
bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants
et d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de
leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l'escalier
de service dans l'après-midi «pour ne pas rencontrer les visites».
(Note du traducteur.)]
[Note 192: «Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France de M.
Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de l'auteur.)]
[Note 193: Psaume CXX. (Note du traducteur.)]
[Note 194: I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins
complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, XXVII, 17. Le
texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, IX, 36. (Note du
traducteur.)]
[Note 195: Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)]
[Note 196: Actes, XVII, 23. (Note du traducteur.)]
[Note 197: Comparez Lectures on Art, § 39: «Vexilla regis prodeunt.»
Oui, mais _de quel roi_? Il y a deux oriflammes; laquelle
planterons-nous sur les plus lointaines îles,--celle qui flotte dans
les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d'or
terrestre?» (Note du traducteur.)]
[Note 198: Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi
à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)]
[Note 199: Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse anglaise d'une
certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes
gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient,
au rang de chevalier et de dame; rang accessible seulement après un
examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère
et sur le talent: et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu,
par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle institution serait
parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu'elle
comporte, chez une nation qui aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne
soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet.
(Note de l'auteur.)]
[Note 200: Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le
noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant
d'accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines.
Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n'en
avons pas assez (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes
encore que celles du devoir (§ 36). À la page précédente, il
exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que jamais
une femme ne souhaitera assez être grande dame et n'aura jamais d'assez
nombreux vassaux. Mais dès qu'il s'explique, la concession se trouve
retirée: il fallait seulement s'entendre sur le sens des mots. Du
moment que «les passions» signifient l'amour de la vérité, et
l'«ambition mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre
âme, peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est défendu
par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui
est défendu c'est ce qui est nuisible et qu'il ne dépend pas du
médecin de l'âme d'en changer la constitution. Les apparences seules
sont renouvelées et le régime tout au plus «aromatisé» au parfum des
choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de
devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à propos de
Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde
diversité des morales, malgré l'identité des régimes qu'elles nous
prescrivent, et ce qu'elles gardent chacune de diffèrent et qu'elles
tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se
demander si la meilleure manière d'habituer un malade à prendre du
lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est pas plutôt de lui
apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette
conception «flatteuse pour l'amour-propre» du devoir social manque en
réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie
pas de l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont
attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit Ruskin,
c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne
souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le
souhaiterait) être appelée «lady».--(Je ne parle pas de celles qui,
de tous temps, ont été «ladies». Chez celles-là, la volonté
d'être appelées «lady» correspond à quelque chose d'absolument
naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté
d'un général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit
appât du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver
son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire quelque
chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous
autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d'abord philosophes.
Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de
terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas
bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la
pensée de Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens
strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu
un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin nous met en garde et
ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du
lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains
écrivains français quand ils mêlent,--en parlant comme de choses
analogues--la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la
«naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut
dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des grandeurs de la
chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met
en jeu... chez les autres, cela est important. Mais c'est un pur
calembour de rapprocher cela de la «noblesse» au sens spirituel; il
est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout
mêler et, de tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une
prétendue aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie
de naissance son système de filiation par le sang, non par l'esprit,
pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et finalement fait un
«noble» (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n'en a plus
alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j'ignore s'il
existe un neveu de Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.)
(Note du traducteur.)]
[Note 201: «Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le pain. Loaf
c'est un pain, une miche, c'est-à-dire le pain avec la forme que lui à
donnée le boulanger. (Note du traducteur.)]
[Note 202: Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre application du
même texte dans Lectures on Art: «Et l'art chrétien ne sera de
nouveau possible que quand il... se fera reconnaître, comme fit son
Maître, _en rompant le pain_» (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai
que l'Index de «Lectures on Art» donne comme référence à ce
passage: Actes, II, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte,
le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être
moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)]
[Note 203: Rapprochez la _Bible d'Amiens_ sur David: «Roi et Prophète,
symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely _right
doing_)» (_Bible d'Amiens_, IV, 32), et la Couronne d'Olivier sauvage:
«Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction est
d'être envers chacun bienfaisant (_right doing_) » (III, la Guerre).
(Note du traducteur.)]
[Note 204: Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La véritable
épouse dans la maison de son mari est une servante. C'est dans son
cœur qu'elle est reine.» (Note du traducteur.)]
[Note 205: Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset,
notamment: _Bible d'Amiens_, IV, 52, Unto this last, § 44, la Couronne
d'Olivier sauvage, § 31. (Note du traducteur.)]
[Note 206: J'emprunte cette allitération, qui rend assez bien le
«rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour l'action morale
(Bulletin du 15 février 1896).]
[Note 207: Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia: «Si elle
avait été fidèle--quand le ciel m'aurait offert un autre
univers--formé d'une seule topaze massive et pure--je ne l'aurais pas
cédée en échange.» (_Othello_, scène XVI.) (Note du traducteur.)]
[Note 208: Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)]
[Note 209: Tennyson, nous dit la «Library Edition», se montra piqué
de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où
j'écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et
j'avais envie d'en envoyer une à Ruskin avec cette suscription: «un
mensonge pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222.
(Note du traducteur.)]
[Note 210: Cité de la description d'Ellen Douglas dans la Dame du Lac
de Walter Scott, nous dit la «Library Edition». (Note du traducteur.)]
[Note 211: Cantique des Cantiques, IV, 16.]
[Note 212: Voir la note de la page 138. (Note de l'auteur.)]
[Note 213: «Et là m'apparut... une Dame seule, laquelle s'en allait
chantant, et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont sa route
était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur
elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant
l'autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se
tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.»
(Divine Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon Mme Lucie
Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec
Mathilde, dans sa correspondance, s'est peut-être souvenu «des pages
légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin,
dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir
compassion de l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes
de l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson,
Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)]
[Note 214: Tennyson, Maud.]
[Note 215: L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor d'un clocher
béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en faveur du sens que
j'ai adopté, non d'ailleurs sans hésitation, l'autorité de M. de la
Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du
traducteur.)]
[Note 216: Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple
«exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de Modern
Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)]
[Note 217: Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du traducteur.)]
[Note 218: Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel
usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous seulement des jours où le
Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour
rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était
apparu dans sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il
apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui,
de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l'apercevant à
travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour «le
jardinier». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin
de Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du
traducteur.)]
[Note 219: Genèse, III, 24. Voir une belle application de ce texte dans
Modern Painters: «Et il mit à l'orient du jardin un chérubin à
l'épée flamboyante.»--«Ces flammes sont-elles inextinguibles et
vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le
chemin? Ou plutôt n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?...
Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes,
etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de tout
chemin et les portes de l'Eden resteront fermées, jusqu'au jour où
nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de
nos passions, etc.» (Modern Painters, partie VI, § 51.) (Note du
traducteur.)]
[Note 220: Allusion à saint Luc, IX, 58: «Mais Jésus lui répondit:
Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le
Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Comparez avec la
Couronne d'Olivier sauvage: «ces Chasses gardées grâce auxquelles...
a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses
pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les
oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.»
(Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles
Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les
Évangiles à l'aide de l'histoire et de la géographie (histoire et
géographie d'ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux
moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler
exactement sur des circonstances et des lieux d'une réalité
indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d'en restreindre un
peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant
d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de
saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque
lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières
éditions.) Il semble qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu
sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur
sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire,
sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou
seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande
œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup
à faire pour voir s'y esquisser comme une sort de Belle Hélène du
Christianisme. (Note du traducteur.)]