Faut-il raconter par le menu la monotone et triste histoire des
tentatives infructueuses qui remplirent la fin du mois de mars et le
commencement du mois d'avril 1837: M. Molé cherchant vainement à
reconstituer son ministère, soit avec le maréchal Soult et M. de
Montalivet, soit même en descendant jusqu'au centre gauche; le
maréchal Soult essayant, sans plus de succès, une combinaison
également de centre gauche; M. Thiers appelé à son tour, et proposant
un programme de politique extérieure qu'il savait inacceptable pour le
Roi et la majorité? De toutes ces démarches faites au début de la
crise, une seule offre un véritable intérêt, celle que tenta M.
Guizot, pour rétablir le ministère du 11 octobre. L'idée paraît lui en
avoir été suggérée par le duc de Broglie: «Mon cher ami,--lui avait
écrit ce dernier, dès le 29 mars, avant toute ouverture du Roi,--comme
il y va de votre avenir, du mien, et peut-être de celui du pays, dans
les déterminations que nous pourrions être appelés à prendre d'ici peu
de jours, il importe qu'aucune méprise, aucune incertitude ne se
glisse dans le résultat de l'entretien que nous avons eu ce matin.» Le
duc commençait par stipuler que son nom ne serait pas prononcé au Roi,
«de telle sorte, disait-il, que si, ce qu'à Dieu ne plaise, Sa Majesté
me faisait demander, je compte que ce serait spontanément». Puis il
ajoutait: «Dans ce cas, je ne pourrais, en mon âme et conscience,
donner au Roi qu'un conseil: ce serait qu'il tentât un ministère fondé
sur le principe d'une conciliation entre les hommes qui ont concouru,
depuis dix ans, à défendre le gouvernement actuel, sauf à discuter les
conditions de la réconciliation et les diverses applications du
principe.» Ce n'est pas que M. de Broglie comptât beaucoup sur le
succès de cette tentative; il en regardait au contraire l'échec «comme
très-vraisemblable», mais il ne voyait pas de salut ailleurs, et
c'était la condition expresse de son concours. Tout d'abord,
cependant, cette idée ne rencontra pas, de la part du Roi,
l'opposition que le passé eût pu faire craindre. L'année qui venait de
s'écouler avait-elle mieux fait comprendre à Louis-Philippe que la
dissolution du grand ministère avait été un malheur? Toujours est-il
qu'en se retournant vers M. Guizot, après les premiers échecs de M.
Molé, et en lui demandant de former un cabinet, il ajouta: «Ah! si
j'avais mon ministère du 11 octobre, tous mes embarras cesseraient.
Est-ce qu'il est impossible de le reconstituer? Vous me rendriez
service[245].» M. Guizot n'hésita pas: il agit promptement et
grandement. Sans s'arrêter un instant à tous les petits sentiments
d'amour-propre, de jalousie et de rancune, il se rendit de sa personne
chez M. Thiers, et lui offrit de refaire le ministère du 11 octobre,
sous la présidence du duc de Broglie: celui-ci prendrait les affaires
étrangères, M. Thiers l'intérieur, M. Duchâtel les finances; un
portefeuille serait offert à M. de Montalivet; quant à M. Guizot, il
se contenterait de son ministère de l'instruction publique. M. Thiers
reçut courtoisement ce visiteur inattendu, et eut avec lui une
conversation «longue, ouverte, sans souvenir amer comme sans
détour[246]». Il déclina l'offre qui lui était faite; il objecta la
question de l'intervention en Espagne, sur laquelle il serait toujours
en désaccord avec le Roi: toutefois le principal motif de son refus
parut être dans les liens qu'il avait formés, depuis un an, avec les
partis de gauche. «Ne croyez pas, disait-il peu après à un
doctrinaire, que j'aie la moindre répugnance à être ministre avec
Guizot. Nous sommes brouillés depuis un an, mais, pendant quatre ans,
nous avons vécu en bonne intelligence, et nous pourrions recommencer.
Entre ses idées et les miennes, d'ailleurs, je ne vois aucune
différence notable. Je crois qu'il se trompe un peu sur la situation
du pays, et il me fait le même compliment. Mais il y a là plus de mots
que de choses. Mes raisons pour refuser _aujourd'hui_ l'alliance qu'il
me propose sont, d'abord, ma dignité personnelle qui, lorsqu'il est
vainqueur et moi vaincu, ne me permet pas d'accepter sa protection et
de me laisser relever par lui; ensuite, l'opinion de mes amis qui lui
sont très-contraires, et qui me reprocheraient cette réconciliation
comme une trahison. Quand nous aurons été un an ensemble sur le pavé,
la situation sera différente, et nous verrons[247].» Si cette dernière
phrase était sincère, elle témoignait d'une illusion que l'événement
devait se charger de dissiper. Le temps ne travaillait pas à
rapprocher les anciens alliés du 11 octobre; il les séparait au
contraire chaque jour plus irrémédiablement. M. Guizot ne put que
rapporter au Roi la réponse qui lui avait été faite, et le prier de
recourir à d'autres pour former un cabinet.
[Note 245: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 246: Expressions de M. Guizot dans ses _Mémoires_.]
[Note 247: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient, et l'on n'aboutissait
à rien. Des tentatives faites, il ne résultait qu'un éveil plus vif de
toutes les grandes ambitions et de toutes les petites intrigues, une
division plus profonde et plus irritée entre les hommes qui s'étaient
trouvés en compétition, ou même entre ceux qui avaient cherché à se
concerter et s'imputaient l'un à l'autre de ne pas y être parvenus.
Plusieurs de ceux qui eussent dû le mieux comprendre qu'il n'y avait
pas de monarchie sans respect, s'en prenaient amèrement au Roi de leur
échec, et l'accusaient, presque tout haut, dans leurs conversations,
de les avoir joués[248]. Encore si ces misères fussent demeurées
enfermées dans les couloirs du palais Bourbon et dans les antichambres
des Tuileries! Mais la presse racontait tout, parfois ce qui n'était
pas, souvent ce qu'il eût été convenable de taire, et s'appliquait en
outre à tout envenimer. Ainsi appelé à assister à ce spectacle qu'il
commençait à trop connaître, le public le trouvait laid. «Ce que
demande le pays, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, c'est qu'on
en finisse et qu'on ne le tracasse plus... Il y a quelque chose de
vrai et de judicieux au fond de ce dégoût. Tout s'use à ce jeu-là, les
hommes et le pouvoir[249].» Devant cette impuissance, trop de gens
oubliaient que la décomposition des partis, bien loin d'être
l'application régulière des institutions parlementaires, en était pour
ainsi dire le contre-pied, et se prenaient à douter de ces
institutions. «On entend, écrivait un ami de la monarchie de 1830,
bien des paroles de désenchantement sur le régime représentatif, sur
les conséquences de la révolution de Juillet[250].» À mesure que la
crise se prolongeait, ce sentiment devenait plus vif, et il s'y
mêlait davantage d'inquiétude. C'était une «angoisse universelle», au
dire du même témoin. Dans les provinces, se manifestaient plus d'un
symptôme d'agitation et de malaise; des bruits sinistres circulaient
et trouvaient aussitôt créance. Les préfets déclaraient qu'il fallait
en finir. Les gouvernements étrangers nous croyaient à la veille d'une
catastrophe[251]. À la Chambre, l'opposition annonçait l'intention de
proposer une adresse au Roi, pour le prier de hâter la solution de la
crise.
[Note 248: C'était surtout autour de M. Thiers et parmi les
doctrinaires que ces ressentiments se manifestaient. (_Documents
inédits._)]
[Note 249: _Documents inédits._]
[Note 250: 11 avril 1837. _Documents inédits._]
[Note 251: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 172, 174.]
Ainsi pressé, Louis-Philippe prit le parti de s'adresser en même temps
à M. Molé et à M. Guizot, demandant à chacun s'il pouvait former un
cabinet avec ses amis propres. Dans cette sorte d'enchère, M. Guizot
se flattait de l'emporter. «À l'heure qu'il est, disait-il à ses
intimes, je suis l'homme d'État que le Roi aime le mieux.» N'avait-il
pas sur son rival l'avantage d'être le seul qui se montrât résolu à
soutenir les lois de répression et de dotation, si chères à la
Couronne? Sans doute, il ne se dissimulait pas l'impopularité d'un
ministère exclusivement doctrinaire; mais la violence de l'opposition
contre laquelle il lui faudrait lutter, l'incertitude même de la
majorité qu'il devrait conquérir et dominer, loin de le faire reculer,
intéressaient son courage, et l'oeuvre ne lui paraissait pas au dessus
des forces de son éloquence. Dès le premier jour, il avait entrevu
comme l'issue probable de la crise une combinaison où il serait seul
maître, où il pourrait appliquer complétement, avec de grandes
batailles dans la Chambre, mais sans embarras dans l'intérieur du
cabinet, sa politique de résistance et de reconstitution sociale:
cette perspective lui plaisait; elle lui avait fait voir sans regret
la rupture avec M. Molé, et l'avait consolé assez vite de n'être pas
parvenu à rétablir le ministère du 11 octobre. Si cependant il eût
voulu prêter l'oreille autour de lui, il se fût aperçu que, parmi ses
partisans, plusieurs redoutaient de le voir arriver au pouvoir dans de
telles conditions: il leur paraissait téméraire, en l'état de la
Chambre et particulièrement du parti conservateur, de braver la lutte
terrible dont cet avénement serait le signal; aussi tâchaient-ils de
faire entendre à leur chef que son heure n'était pas venue[252]. Ce
n'était pas seulement l'avis de quelques esprits peut-être timides et
courts; dans la lettre qu'il écrivait à M. Guizot, le 29 mars, et que
nous avons déjà eu occasion de citer, le duc de Broglie, après avoir
déclaré qu'il ne donnerait son concours qu'à une reconstitution du
ministère du 11 octobre, ajoutait: «Si cette indication n'était pas
accueillie, ou si, ce que je regarde comme très-vraisemblable, elle
échouait à l'épreuve, je ne conseillerais pas au Roi de former un
ministère pris exclusivement ou à peu près dans la nuance d'opinion
que vous représentez à la Chambre des députés, mon sentiment étant
qu'un nouveau ministère du 22 février 1836 serait moins périlleux pour
la monarchie et lui laisserait plus de chances à venir.»
[Note 252: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Quand on pensait ainsi même autour de M. Guizot, fallait-il s'étonner
que le Roi éprouvât de son côté quelque hésitation à prendre un
ministère dont la formation eût provoqué un combat si violent et si
incertain? Sans doute, il lui coûtait de renoncer au seul homme d'État
résolu à défendre des lois qui lui tenaient fort à coeur, notamment
celle sur l'apanage[253]; mais il était accoutumé à faire plier ses
préférences devant ce qui lui apparaissait comme une nécessité
politique. Plein d'estime pour le talent et le caractère de M. Guizot,
au fond aussi convaincu que lui de la nécessité de résister à la
révolution, il ne goûtait pas toujours la solennité un peu hautaine de
certaines de ses formules. Il avait une nature d'esprit fort
différente de celle du ministre doctrinaire, croyait moins que lui, en
politique, aux principes, plus que lui aux expédients, et était porté
à tourner les obstacles au lieu de les aborder de front. Tout en
regrettant l'impopularité d'un aussi éminent serviteur, il la trouvait
gênante, compromettante, à ce point qu'en octobre 1832, cette seule
raison le lui avait d'abord fait écarter du cabinet alors en
formation. D'ailleurs, si, avec un ministère Molé, il lui fallait
abandonner les projets de loi, ce sacrifice n'était pas sans
compensation. En face d'un cabinet où ne siégerait plus aucun des
«grands vassaux du gouvernement représentatif[254]», et qui aurait sa
principale raison de naître et de durer dans l'initiative royale, ne
serait-il pas assuré de ne plus voir son action personnelle entravée
et éclipsée, comme il se plaignait qu'elle l'eût trop souvent été
depuis 1830?
[Note 253: Lorsque M. Dupin, qui, par haine des doctrinaires,
s'employait à faire réussir la combinaison Molé, vint plaider, auprès
du Roi, l'abandon de la loi d'apanage, il se heurta tout d'abord à une
vive résistance. Louis-Philippe lui dit ne pas attacher d'importance à
ce que sa famille eût plus ou moins de biens et de revenus, mais
tenir, comme père et comme souverain, au principe que l'État devait
doter et apanager ses enfants. Il permit toutefois à M. Dupin de voir
le duc de Nemours; celui-ci, avec la promptitude fière de son
désintéressement, déclara aussitôt que personnellement il «désirait»
le retrait de la loi. Alors seulement le Roi céda. (_Mémoires de M.
Dupin_, t. III, p. 279 à 281.)]
[Note 254: C'est M. de Sainte-Aulaire qui a parlé, à ce propos, de
«ces princes de la tribune, de ces grands vassaux du gouvernement
représentatif, qui se croient un droit acquis à diriger les affaires
du pays et s'indignent qu'on ose contester leur légitimité».
(_Mémoires inédits._)]
Un incident permit bientôt d'augurer de quel côté se porterait le
choix du Roi. M. Guizot et M. Molé désiraient tous deux avoir M. de
Montalivet dans leur combinaison: non que la clientèle parlementaire
de l'honorable intendant de la liste civile fût considérable; mais sa
présence leur paraissait une garantie réelle et un signe public de la
préférence royale. Ainsi sollicité par les deux concurrents, M. de
Montalivet leur opposait un double refus: d'une part, il n'aimait
guère les doctrinaires, ne croyait pas la majorité disposée en ce
moment à les suivre, et se souvenait que M. Guizot n'avait pas voulu
de lui naguère comme ministre de l'intérieur; d'autre part, il ne
croyait pas à la force et à la durée d'un ministère qui laisserait
dans l'opposition les deux grands orateurs de la Chambre. Le Roi se
chargea de lever ce dernier scrupule; il eut recours à M. Thiers, qui,
par désir de faire échec à M. Guizot, consentit à assurer M. de
Montalivet qu'il n'avait nulle intention de refuser son appui à un
cabinet présidé par M. Molé. Aussi, quand M. Guizot vint apporter une
liste ministérielle composée uniquement de ses amis, et où figuraient
entre autres MM. Duchâtel, de Rémusat, le général Bugeaud, le Roi
l'arrêta à ce dernier nom: «C'est trop hasardeux, je ne peux pas, je
n'ose pas.--Je le comprends, Sire, répondit M. Guizot; le Roi trouvera
des moyens moins compromettants.» Tout en laissant voir sa perplexité
et ses répugnances, Louis-Philippe s'appliqua à se montrer
très-bienveillant. «Assurément, mon cher Guizot, dit-il, vous êtes mon
homme de prédilection, et je donnerais tout au monde pour vous voir à
la tête de mon gouvernement. Mais vous êtes malheureusement si
impopulaire que votre présence au pouvoir serait le signal d'une
crise. Mieux vaut laisser passer la bourrasque et vous réserver pour
un temps meilleur. Il est bien clair que le ministère que je forme ne
pourra pas durer longtemps. Nous nous retrouverons après[255].» Deux
jours plus tard, le 15 avril, le _Moniteur_ faisait connaître la
composition du ministère que M. Molé avait fait accepter au Roi. MM.
Barthe, de Montalivet, Lacave-Laplagne et de Salvandy remplaçaient aux
départements de la justice, de l'intérieur, des finances et de
l'instruction publique, MM. Persil, de Gasparin, Duchâtel et Guizot.
M. de Rémusat, sous-secrétaire d'État, suivait aussi son ministre dans
sa retraite. Le général Bernard, l'amiral de Rosamel et M. Martin du
Nord gardaient leurs portefeuilles. Par une dérogation remarquée au
commun usage, les ordonnances, contre-signées par M. Molé, ne
faisaient pas mention de la démission des ministres remplacés; ceux-ci
étaient traités comme des fonctionnaires révoqués. Faut-il voir là un
signe de l'animosité à laquelle en étaient venues les deux fractions
de l'ancien ministère?
[Note 255: _Notes inédites de Duvergier de Hauranne._]
Quel que fût le mérite des personnages auxquels M. Molé avait fait
appel, on ne pouvait se flatter d'y trouver la compensation de la
perte d'hommes tels que M. de Rémusat, M. Duchâtel et surtout M.
Guizot. Il y avait diminution évidente de talent, d'autorité et
d'éclat. Quant à la signification politique du changement opéré, il
eût été difficile de la deviner à la seule inspection des noms
conservés ou ajoutés, et de préciser en quoi le ministère transformé
allait différer du précédent; on y eût plutôt vu toutes les raisons
qu'il avait de lui ressembler: d'abord, quatre des anciens ministres
étaient demeurés, dont le président du conseil; ensuite, parmi les
nouveaux, M. de Salvandy venait d'être le rapporteur et le défenseur
ardent du projet sur la disjonction; M. Lacave-Laplagne passait pour
avoir été jusqu'alors l'ami des doctrinaires; M. Barthe avait été
collègue de Casimir Périer et membre du cabinet du 11 octobre; quant à
M. de Montalivet, on le regardait avant tout comme l'homme du Roi.
Prétendait-on du moins que les nouveaux venus dans le cabinet étaient,
nous ne dirons pas les chefs, mais les représentants, les hommes de
confiance d'une majorité? Personne n'eût su dire où et quand cette
majorité s'était manifestée. On était donc hors des règles habituelles
du gouvernement représentatif. Il ne pouvait y avoir qu'une
explication et qu'une excuse à la nouvelle combinaison, c'était que
tout autre ministère plus fort, plus éclatant et plus parlementaire,
se fût trouvé impossible.
Les faits que nous avons rapportés semblent établir, en effet, qu'il
en était ainsi. Mais, à entendre certaines gens, de ceux surtout qui
voudront plus tard justifier la coalition, cette impossibilité aurait
été l'oeuvre préméditée et machiavélique du Roi; par préoccupation de
son pouvoir personnel, Louis-Philippe aurait voulu dès le premier jour
et persévéramment préparer le résultat auquel il avait ainsi abouti
après tant de détours; c'est lui qui, pour exclure toute autre
combinaison, aurait soufflé la division entre les hommes considérables
du Parlement, entre MM. de Broglie, Guizot, Thiers, Molé; c'est lui
qui aurait fait durer la dernière crise, pour que la lassitude, le
dégoût et la nécessité d'en finir amenassent le public à subir une
solution contre laquelle il eût protesté au début. Ce reproche est
injuste. Que, par des raisons déjà dites, les secrètes complaisances
du Roi l'aient, dès l'abord, incliné vers la combinaison à laquelle il
s'est arrêté le 15 avril; que la perspective de ce dénoûment l'ait
consolé de l'échec des autres démarches; que, même, dans cet imbroglio
confus où tout le monde semblait tâtonner à l'aveugle, il ait seul
prévu, et prévu sans déplaisir que les divisions et l'impuissance des
partis auraient, à la longue, pour effet d'imposer ou du moins de
permettre un tel ministère: nous l'admettons volontiers[256]. Mais il
n'en résulte pas que le Roi ait été l'auteur de ces divisions et de
cette impuissance: il n'avait eu qu'à les constater; elles ne
s'étaient, hélas! que trop manifestées d'elles-mêmes. Avant de
recourir à la solution qu'il préférait, Louis-Philippe n'avait-il pas
loyalement mis en demeure tous les hommes importants de lui présenter
un cabinet en possession d'une majorité? Bien plus, ne les avait-il
pas poussés à s'unir pour refaire celui du 11 octobre? Si toutes ces
tentatives ont échoué, si, par l'effet de ces échecs, le Roi s'est
trouvé, en fin de compte, acculé entre un cabinet purement doctrinaire
que des amis de M. Guizot, eux-mêmes, jugeaient périlleux, et le
ministère en effet peu parlementaire de M. Molé, la faute en était
donc surtout à la Chambre et à ses meneurs. Seulement, ce ministère
rendu possible, nécessaire peut-être, par l'inconsistance et la
dislocation des partis, par la discorde jalouse de leurs chefs
naturels, ne se croira-t-il pas intéressé à les faire durer? L'avenir
montrera que là était le danger de cette combinaison.
[Note 256: C'est dans ce sens que M. de Metternich écrivait alors à M.
de Sainte-Aulaire: «Je suis à la lettre au bout de mon latin, et, s'il
m'en reste un souvenir, il me conduit à la supposition que le Roi
pourrait bien ne pas être fâché de voir les _notabilités_ fournir à la
France la preuve qu'elles ne savent pas se former en un corps
suffisamment compacte pour représenter un cabinet, et bien moins
encore pour en être un. Le Roi finira par nommer son monde.»
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 197.)]