M. Thiers ne sentait pas le malheur de cette dissolution du parti
conservateur, ou tout au moins ne s'en inquiétait pas. Bien au
contraire, il y voyait une facilité de plus pour ses évolutions. Sans
avoir une majorité à lui, il trouvait, pour tous les votes qu'il
demandait à la Chambre, des majorités d'autant plus étendues qu'elles
étaient composées d'éléments plus divers. Elles lui servaient à
franchir lestement les obstacles sur lesquels on eût pu s'attendre à
le voir trébucher.
Au nombre de ces obstacles, était la proposition de conversion des
rentes. On n'a pas oublié dans quelles conditions elle se présentait.
Peu de semaines auparavant, la Chambre l'avait jugée si urgente, que,
pour ne pas la laisser ajourner, elle avait brisé le ministère du 11
octobre. Or, si certains membres de la nouvelle administration, comme
M. Passy ou M. Sauzet, avaient soutenu alors la conversion, d'autres,
comme M. d'Argout et surtout M. Thiers, l'avaient vivement
combattue[37]. Le cabinet se décida à accepter le principe de la
mesure, mais à en renvoyer à plus tard la discussion et l'exécution;
le seul engagement qu'il prit fut de présenter lui-même un projet de
conversion dans la session suivante, «si les circonstances le
permettaient». Certes, on avait beau jeu à montrer que c'était, sous
une étiquette fort peu différente, le même ajournement qui avait été
refusé au précédent cabinet; on avait beau jeu également à mettre les
divers ministres en face des opinions contradictoires qu'ils avaient
naguère manifestées; ils firent une figure assez embarrassée, et M.
Thiers ne put se soustraire à ces attaques qu'en répondant: «Ce qui
importe, ce n'est pas ce que nous avons pu dire autrefois, ce que nous
avons pu vouloir en d'autres temps, c'est ce que nous voulons
aujourd'hui.» Mais, en fin de compte, tout le monde se prêta ou se
résigna à l'expédient proposé, et la résolution d'ajournement fut
votée à une immense majorité: à peine trente ou quarante membres des
deux extrémités se levèrent-ils à la contre épreuve[38].
[Note 37: Non-seulement M. Thiers avait combattu à la tribune la
conversion, quand il faisait partie du ministère du 11 octobre; mais,
ce ministère une fois dissous, il disait tout haut dans les couloirs
de la Chambre: «Maintenant que je ne suis plus ministre, je pourrai du
moins dire tout ce que je pense de cette absurde conversion.
Croyez-moi, c'est la mesure la plus inepte, la plus folle, la plus
funeste qu'on puisse imaginer.» (_Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne._)]
[Note 38: Séances du 21 et du 22 mars 1836.]
En même temps qu'il trouvait moyen d'écarter les questions gênantes,
le ministère faisait voter plusieurs lois utiles, dont quelques-unes,
il est vrai, lui venaient de ses prédécesseurs: loi supprimant les
maisons de jeu[39] et les loteries d'immeubles, comme avait été
supprimée, l'année précédente, la loterie royale; lois relatives aux
chemins de fer de Paris à Versailles, et de Montpellier à Cette; loi
augmentant les ressources de notre matériel naval; loi du 21 mai 1836,
sur les chemins vicinaux, qui devait donner un grand développement à
la construction de ces chemins, et dont les dispositions fondamentales
subsistent encore aujourd'hui.
[Note 39: Cette loi stipulait que toutes les maisons de jeu seraient
fermées le 1er janvier 1838. Le 31 décembre 1837, les habitués furent
donc prévenus que les jeux s'arrêteraient à minuit précis. Ils se
pressèrent nombreux à cette suprême veillée de la roulette. Le jeu
continua jusqu'à la dernière seconde, avec une intensité fiévreuse. Un
ouvrier qui avait perdu tout ce qu'il avait se tua en sortant de l'un
des tripots du Palais-Royal. À l'instant fixé par la loi, la police
fit évacuer toutes les maisons, et la foule assista, gouailleuse et
méprisante, à la dispersion des joueurs et surtout des joueuses.]
Parmi toutes ces lois alors soumises aux Chambres, il n'en fut pas de
plus longuement discutées que celles qui modifiaient certains tarifs
de douane[40]. Sous l'Empire et la Restauration, ces tarifs étaient
nettement protecteurs et même souvent prohibitifs. On avait pu croire
un moment que la secousse de 1830 aurait son contre-coup sur cette
partie de notre législation comme sur tant d'autres, que la liberté
commerciale paraîtrait le corollaire logique de la liberté politique,
et qu'en frappant l'aristocratie on n'épargnerait pas ce qu'on se
plaisait à appeler la «féodalité industrielle». L'école du _Globe_,
que la révolution faisait arriver au pouvoir, ne s'était-elle pas
prononcée théoriquement pour le libre-échange? Mais il fut bientôt
visible que cette prétendue «féodalité» était plus que jamais
puissante dans les Chambres, influente sur le gouvernement. Ne
semblait-elle même pas avoir gagné, sous ce régime bourgeois, tout ce
qu'avait perdu l'aristocratie de naissance? Aussi les premières
tentatives faites pour modifier la législation douanière furent-elles
d'abord repoussées. Cependant, quand M. Duchâtel, qui avait été, avant
1830, un économiste libéral, devint ministre du commerce en 1834, il
tâcha, prudemment, sans prétention absolue, sans brusque changement,
d'abaisser quelques tarifs, de supprimer quelques prohibitions. Il y
était parvenu sur certains points, et avait déposé, à la veille de
quitter le pouvoir, deux projets de loi sanctionnant ou complétant les
réductions de droits que la législation d'alors lui permettait
d'opérer provisoirement par simple ordonnance. Ce sont ces projets qui
vinrent en discussion sous le ministère du 22 février. Le débat, qui
n'occupa pas moins de dix-sept séances, fut à la fois acharné et un
peu confus. Tous les partis semblaient mêlés, chaque député prenant
position, non d'après le groupe politique auquel il appartenait, mais
d'après les intérêts de la région qu'il représentait. Manufacturiers
et agriculteurs étaient unis pour faire tête aux économistes. Le
cabinet fut loin d'avoir une attitude une et décidée: le ministre du
commerce, M. Passy, eût été volontiers favorable aux idées de M.
Duchâtel, et il intervint à plusieurs reprises dans ce sens; mais, à
côté de lui, M. Thiers, qui ne monta pas moins de cinq fois à la
tribune, se montrait, dès cette époque, un «protectionniste»
passionné. De là, quelque tiraillement dans la direction donnée à la
Chambre, et quelque incertitude dans ses votes. On n'eût pu dire pour
laquelle des deux doctrines elle se prononçait. Parmi les réductions
proposées, les unes furent admises, les autres repoussées. Néanmoins,
si petit qu'il fût, c'était un premier pas dans la voie de la liberté
commerciale[41].
[Note 40: Avril et mai 1836.]
[Note 41: Cf. pour les renseignements plus détaillés sur cette
question spéciale l'ouvrage de M. AMÉ sur les _Tarifs des douanes_.]
La session se termina par le budget, qui fut voté rapidement, tel à peu
près que le gouvernement l'avait présenté. La Chambre, fatiguée, n'était
pas en goût de discuter longuement. Le seul épisode à signaler fut un
débat provoqué par une sortie de M. Laffitte. Celui-ci, aigri par sa
chute et surtout par sa déconsidération, avait prétendu reprocher à la
royauté nouvelle de n'avoir pas diminué le budget de l'ancienne. «Quant
à moi, s'était-il écrié, la rougeur m'en monte au front; et je le
déclare: si tel devait être le résultat financier de cette glorieuse
révolution, je le dis avec douleur, mais je croirais devoir demander
pardon à Dieu et à mes concitoyens de la part que j'ai pu y prendre.» M.
Berryer saisit habilement l'occasion qui lui était ainsi offerte de
faire, aux dépens du régime actuel, l'apologie des budgets de la
Restauration. M. Thiers répondit aussitôt, en attaquant cette dernière
et en faisant ressortir la sagesse heureuse avec laquelle la monarchie
de Juillet venait, au lendemain de la révolution, de rétablir l'ordre,
la prospérité et l'économie des finances nationales. Les deux orateurs
firent assaut d'éloquence. C'était merveille de les voir manier et
remanier les chiffres, en quelque sorte les animer et les échauffer.
Rarement, sur ce terrain d'ordinaire aride, on avait assisté à un aussi
brillant tournoi oratoire. Au fond, la querelle était un peu vaine:
chacun des champions avait raison, sinon dans la critique, trop souvent
injuste, qu'il faisait de la politique financière du régime opposé, du
moins dans les louanges qu'il donnait au gouvernement de ses
préférences[42]. Et, quant à la question qui faisait plus
particulièrement l'objet du débat, au chiffre comparé des budgets avant
et après 1830, si la Restauration était digne d'éloge pour être demeurée
longtemps au-dessous du milliard et l'avoir à peine dépassé dans les
deux dernières années de son existence, la monarchie de Juillet n'avait
pas moins de mérite d'être revenue, en 1834, 1835 et 1836, après les
surélévations momentanées, conséquences inévitables de la révolution, à
un chiffre de très-peu supérieur à celui de 1829[43]. Étant donné
l'accroissement continu des dépenses publiques qui est, dans tous les
pays, la contre-partie nécessaire du progrès matériel, l'économie du
second régime n'apparaît pas moindre que celle du premier: économie
mieux appréciée encore après ce qu'on a vu depuis. Toutefois, ce
résultat montre combien l'opposition libérale d'avant 1830 parlait
légèrement, sans justice et sans vérité, quand elle avait alors dénoncé
les prétendus gaspillages de la royauté et promis, pour le jour où elle
serait au pouvoir, un gouvernement à beaucoup meilleur marché.
[Note 42: Nous avons déjà parlé et nous parlerons encore de la
politique financière si honorable et si féconde des dix premières
années de la monarchie de Juillet. Quant à la Restauration, quelques
chiffres suffiront à donner une idée de ce que fut sa bienfaisante
action. Elle trouva, à son début, le crédit de la France en un tel
état, qu'elle dut négocier à 52 fr. 50 ses premiers emprunts à 5 pour
100. En 1830, un emprunt à 4 pour 100 était adjugé au-dessus du pair à
102 fr. 7 c. et demi, fait sans analogue dans notre histoire
financière. Bien loin d'avoir augmenté la dette que lui avaient
imposée les invasions de 1814 et de 1815, elle l'avait réduite
d'environ 29 millions de rente, soit de 600 millions en capital, et M.
Roy, lors de son dernier passage au ministère des finances, pouvait
annoncer, pour un avenir prochain, l'extinction de la dette par le
seul jeu de l'amortissement. Elle avait dégrevé la propriété foncière.
Enfin les revenus indirects étaient montés de 397 millions à 583.
Aussi tous les auteurs spéciaux ont-ils rendu hommage à l'envi, sur ce
point, à la vieille monarchie, et l'un des plus compétents, M. Paul
Leroy-Beaulieu, a-t-il écrit: «Jamais nos finances n'ont été conduites
avec autant de prévoyance, de rigueur, d'honorable et nécessaire
parcimonie, que par MM. Louis, Corvetto et de Villèle.»]
[Note 43: Voici, pour les années 1815 à 1819, les chiffres officiels
et définitifs des dépenses donnés par le _Compte de l'administration
des finances pour l'année 1869_:
1815, 913 millions 1820, 906 millions 1825, 981 millions
1816, 1055 -- 1821, 908 -- 1826, 976 --
1817, 1189 -- 1822, 949 -- 1827, 986 --
1818, 1433 -- 1823, 1118 -- 1828, 1024 --
1819, 896 -- 1824, 986 -- 1829, 1014 --
Voici maintenant le chiffre des dépenses de 1830 à 1836:
1830, 1095 millions 1833, 1134 millions 1835, 1047 millions
1831, 1219 -- 1834, 1063 -- 1836, 1065 --
1832, 1174 --]
M. Thiers prenait part à toutes ces discussions, prêt à parler sur
chaque sujet, avec une abondance, une lucidité, une prestesse
incomparables, s'amusant de cette variété même, et mettant sa
coquetterie à paraître expert dans les spécialités les plus diverses.
Le public admirait, surpris, une intelligence si prompte et une si
universelle aptitude. Sans y voir au fond beaucoup plus clair dans la
politique du ministre, il se laissait charmer par la parole de
l'orateur et était ébloui, alors même qu'il demeurait inquiet. M.
Guizot, témoin peu suspect, constatait que «le dernier mois de la
session avait été bon pour M. Thiers personnellement». «Il a eu du
talent, ajoutait-il, du savoir-faire, de la mesure;... sa position à
lui, dans la Chambre, a gagné quelque chose[44].» Le jeune président
du conseil jouissait de ce succès: il en était même un peu grisé.
Sentant que l'on ne voyait que lui dans le cabinet, il était plus que
jamais disposé à tout rapporter à soi[45]. On eût dit parfois qu'il
prétendait occuper seul la scène, suffire à tous les rôles, trop
prompt à croire que les autres ne feraient que des sottises, et que
toute oeuvre à laquelle il ne mettrait pas lui-même la main serait
manquée[46], ne se gênant pas du reste, dans son salon, pour parler
légèrement de ses collègues. Le premier résultat était qu'il se
dispersait et se perdait dans les détails de trop d'affaires diverses;
le second, que les autres ministres, humiliés, envahis et annulés,
supportaient mal une telle ingérence; quelques-uns parlaient même de
se retirer[47]. Mais M. Thiers, tout à la joie confiante de ses succès
personnels, ne voyait pas, autour de lui, ces déplaisirs, ou du moins
croyait pouvoir n'en pas tenir compte.
[Note 44: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 159.]
[Note 45: La _Revue des Deux Mondes_ exprimait, vers cette époque,
l'effet produit sur une partie des spectateurs par cette personnalité
excessive de M. Thiers, quand elle disait de lui: «Il se flatte, il se
mire; s'il veut vous convaincre, il en appelle à lui; s'il combat
l'aristocratie, il vous dit qu'il n'a pas de penchant pour elle, parce
que moins qu'un autre il voudrait la trouver sur son chemin; s'il veut
vous effrayer de la guerre, il vous déclare que, pour lui, il a plus
besoin de la paix que tout autre, car elle convient à ses études, à
ses loisirs et à ses goûts. Tout part de sa personne, tout y revient
aboutir.»]
[Note 46: C'est ce qui faisait écrire à M. Sainte-Beuve: «Thiers juge
trop sévèrement les hommes, ou du moins trop exclusivement: il est
trop prompt à les déclarer bêtes.» (_Cahiers de Sainte-Beuve_, p.
106.)]
[Note 47: Nous lisons dans le _Journal de M. de Viel-Castel_: «22
avril 1836. M. de Montalivet est peu satisfait de l'outrecuidance et
du ton de supériorité du président du conseil.--12 juin. Montalivet,
Duperré, Pelet de la Lozère sont blessés du ton de prépotence, de la
légèreté dédaigneuse du président du conseil et de son ingérence
perpétuelle dans les affaires de tous les départements.» (_Documents
inédits._)--M. Guizot écrivait, à la date du 18 juin: «Les difficultés
intérieures et les bruits de désorganisation se renouvellent. M. Passy
parle ouvertement de sa retraite, comme très-prochaine; il est
dégoûté, ennuyé, malade. M. Sauzet réclame l'accomplissement de toutes
les promesses qu'il a faites et va jusqu'à dire que, si on ne les
tient pas, il sera contraint aussi de se retirer. Je ne crois pas à la
fermeté de toutes ces exigences, cependant elles sont réelles.»]
V
La session n'était pas encore terminée, qu'un nouvel attentat contre
la vie du Roi vint réveiller brusquement M. Thiers de son optimisme.
Le 25 juin 1836, à six heures du soir, Louis-Philippe, accompagné de
la Reine et de Madame Adélaïde, sortait en voiture des Tuileries,
quand une détonation se fit entendre. Le coup était tiré de si près,
que la voiture fut remplie de fumée; les balles effleurèrent la tête
du Roi: personne cependant ne fut blessé. L'assassin, aussitôt reconnu
et arrêté, encore porteur d'une canne-fusil, se trouvait être un jeune
homme de vingt-six ans, d'une figure régulière et calme, nommé Louis
Alibaud; ancien sous-officier, ayant reçu quelque instruction, non
sans courage, il s'était jeté, sous l'excitation de 1830, dans les
idées démagogiques, et s'y était comme infecté d'un fanatisme sombre,
sauvage, haineux, qui avait absolument perverti son esprit et sa
conscience. Interrogé tout d'abord sur le mobile de son crime: «J'ai
voulu tuer le Roi, dit-il, parce qu'il est l'ennemi du peuple. J'étais
malheureux par la faute du gouvernement; et, comme le Roi en est le
chef, j'ai résolu de le tuer.» Plus tard, devant la Chambre des pairs,
à laquelle il fut déféré, il répondit au président, qui lui demandait
depuis quand il avait formé son criminel dessein: «Depuis que le Roi a
mis Paris en état de siége, qu'il a voulu gouverner au lieu de régner;
depuis qu'il a fait massacrer les citoyens dans les rues de Lyon et au
cloître Saint-Merry. Son règne est un règne de sang, un règne infâme.»
Appelé à répondre à l'accusation, il déclara, avec un orgueil
farouche, «n'avoir jamais eu l'idée de disputer sa tête», et se posa
en homme qui, ayant perdu la partie, ne se refuse pas à payer l'enjeu;
il prétendit seulement lire, sous couleur de défense, une
revendication hautaine du droit de régicide. Dans sa prison, pendant
que l'aumônier lui parlait de Jésus-Christ, il murmurait tout bas:
«Jésus-Christ était démocrate comme moi, et, s'il l'eût fallu, comme
moi, il fût devenu régicide.» Condamné à la peine des parricides, il
monta sans faiblesse sur l'échafaud: «Je meurs pour la liberté,
s'écria-t-il, pour le bien de l'humanité, pour l'extinction de
l'infâme monarchie!»
L'instruction n'avait pas découvert de complices qui pussent être
judiciairement poursuivis. «Le chef de la conspiration, avait dit
Alibaud, c'est ma tête; les complices, ce sont mes bras.» Mais la
responsabilité morale du parti révolutionnaire ne pouvait être
contestée, et cette responsabilité apparaissait d'autant plus lourde
qu'on prétendait reconnaître chez le jeune meurtrier plus de qualités
naturelles. Les phrases de journaux qui se retrouvaient dans ses
réponses ne révélaient-elles pas d'où venaient les sophismes et les
excitations qui l'avaient égaré et fanatisé? Tout républicain qu'il se
prétendit, Béranger confessait alors, dans l'intimité, non sans
humiliation ni dégoût, que son parti n'était pas étranger à ce crime.
«Vous me dites,--écrivait-il à un de ses amis, le 29 juin, quatre
jours après l'attentat,--qu'on ne veut, où vous êtes, ni de la
république, ni du carlisme; je crois que c'est partout de même. Mais
aussi convenez que les républicains s'y prennent bien pour augmenter
le dégoût, en ce qui les regarde. Encore un assassinat! Comme ces
hommes sont en dehors de leur époque et de leur nation! Quand on pense
à qui l'on doit ces affreux effets de la dépravation morale et
intellectuelle, on est tenté de maudire les instruments de liberté qui
nous sont confiés[48].» Ne vit-on pas du reste, au lendemain même de
l'attentat, s'étaler dans la presse républicaine le scandale d'une
sorte de complicité rétrospective? Sauf l'éloge du crime, que ces
journaux hésitèrent à entreprendre ouvertement, ils firent tout pour
exalter le criminel, lui attribuant le plus noble caractère,
l'enveloppant de je ne sais quelle héroïque auréole, prêtant à son
forfait une grandeur farouche et même une sorte de loyale audace,
montrant, dans le trop juste châtiment qui le frappait, une cruauté
légale, appelant sur la «jeune victime» la pitié, la sympathie et
presque l'admiration du public; on eût dit vraiment que leur
préoccupation était de lui susciter des imitateurs. Poursuivis, de ce
chef, pour offense envers la morale publique et apologie du crime
d'assassinat, les gérants du _National_ et du _Bon Sens_ furent
condamnés, en cour d'assises, à trois mois de prison et 1,000 francs
d'amende[49].
[Note 48: _Correspondance de Béranger._]
[Note 49: Arrêts du 30 juillet et du 8 août 1836.]
Le gouvernement savait mieux que tout autre qu'il n'était pas en face
d'un cas isolé et monstrueux. Certaines découvertes lui avaient permis
en effet, dans ces derniers temps, d'entrevoir ce qui se passait dans
les sociétés secrètes, leur organisation nouvelle, les complots qui
s'y tramaient, les rêves de sang et de meurtre dont s'y nourrissaient
les imaginations. À la suite du procès d'avril, les révolutionnaires
avaient compris qu'ils ne pouvaient plus rien faire de la Société des
_Droits de l'homme_. Comme elle avait elle-même succédé, après la
défaite de 1832, à la Société des _Amis du peuple_, ainsi de ses
débris se forma une autre association, celle des _Familles_. Plus
préoccupées de conspiration secrète que d'agitation extérieure, les
_Familles_ prirent, pour échapper à la police, des précautions
qu'avaient négligées les sociétés précédentes. Plus de chefs connus,
de listes écrites, de réunions, de revues, d'ordres du jour. Les
affiliés, recrutés un à un, après enquête et épreuve, reliés au comité
supérieur par une hiérarchie mystérieuse, n'étaient en rapport qu'avec
leur chef immédiat; ils ne devaient se réunir qu'au jour du combat et
avaient pour instruction de se munir d'ici là de poudre et d'armes. Au
commencement de 1836, les adhérents étaient environ un millier: ce
chiffre, bien inférieur aux quatre mille sectionnâmes des _Droits de
l'homme_, ne devait guère être dépassé par les sociétés secrètes
jusqu'en 1848. Il était trop faible pour engager une vraie bataille,
mais suffisait pour tenter un mauvais coup[50]. À côté des _Familles_,
et en rapports plus ou moins étroits avec elles, s'étaient formées
d'autres associations, dont quelques-unes tâchaient de se recruter
dans l'armée.
[Note 50: Sur l'organisation de la Société des _Familles_, voyez
l'ouvrage déjà cité de Lucien DE LA HODDE sur l'_Histoire des sociétés
secrètes de 1830 à 1848_, p. 199 à 207.]
On ne retrouvait pas, à la tête des sociétés nouvelles, les
personnages politiques relativement importants qui composaient
l'état-major des _Droits de l'homme_. Les uns étaient en prison ou en
fuite, les autres, découragés ou dégoûtés. Ceux qui les remplaçaient
étaient plus obscurs. Deux cependant, fondateurs et véritables chefs
des _Familles_, ont acquis une notoriété révolutionnaire telle que
l'histoire ne peut les passer sous silence: ce sont Blanqui et Barbès.
L'un avait alors trente-six ans, l'autre vingt-six: très-différents,
mais se complétant l'un l'autre pour la vilaine besogne qu'ils
entreprenaient; celui-là, petit, pâle, chétif, nerveux, la figure
souffrante, l'oeil soupçonneux et sombre, la lèvre marquée d'un pli
qui trahissait l'amertume de l'âme; celui-ci, de grande taille, le
regard ouvert, la démarche hardie; le premier, homme de tête,
laborieux, patient, taciturne, de vie pauvre et même, au dire de ses
partisans, austère; sans cesse en travail souterrain de complot; ami
de l'ombre et du mystère; habile à répandre autour de lui le fiel dont
son âme débordait[51], à irriter toutes les passions cupides,
envieuses et haineuses; exerçant sur le personnel vulgaire des
sociétés secrètes une sorte d'ascendant fascinateur; lançant les
autres en avant, sans leur livrer tout le secret du rôle qu'il se
réservait; ne croyant qu'à la force violente; ne rêvant que de
dictature sanglante et destructive; se consolant de ne pas dominer
encore la société qu'il détestait, en lui faisant peur; capable de
tout pour arriver à son but, et flatté qu'on le sût tel;--le second,
homme d'action, esprit étroit et court, mais tempérament énergique,
indomptable; toujours prêt à payer de sa personne; n'hésitant à
commettre aucune violence ni à affronter aucun péril; sans respect de
la vie des autres, mais sans souci de la sienne propre; apportant,
dans les haines les plus féroces, une sorte de sérénité, et, au
service de sophismes pervers, je ne sais quelle droiture et simplicité
généreuses; devenu ainsi très-populaire dans le parti démagogique qui
s'est servi de ses défauts et a tâché de se parer de ses qualités.
[Note 51: Ledru-Rollin a dit de Blanqui: «Son âme est pétrie de fiel
et de sang.»]
D'où venaient ces deux démagogues? Né à Nice, fils d'un conventionnel,
Auguste Blanqui était arrivé à Paris, avec son frère aîné, dans les
dernières années de la Restauration. Sans fortune, mais intelligents,
les deux jeunes gens s'étaient mêlés d'abord aux écrivains de
l'opposition libérale et avaient été attachés, en qualité de
sténographes, à la rédaction du _Globe_. Par son travail, l'aîné
devint bientôt un économiste distingué. Pendant ce temps, le cadet
s'était jeté dans les sociétés secrètes et les conspirations. Dès
1827, il avait été blessé dans une émeute, et en 1831 subissait sa
première condamnation, commençant ainsi cette lutte acharnée avec la
loi et la justice qui devait remplir sa vie entière, et dans laquelle
il subira, comme autant de glorieuses blessures, une condamnation à
mort, deux condamnations perpétuelles, et six autres condamnations
formant un total de dix-huit années de prison[52]. Existence étrange,
dont on n'aurait pas cependant une notion complète, si l'on n'ajoutait
que ce conspirateur si farouche, si redoutable, n'a pas été parfois
sans relation avec la police secrète[53].
[Note 52: Voici le détail: 12 janvier 1831, un an de prison, pour
insulte aux magistrats; 12 janvier 1832, un an de prison, pour cris
séditieux et complot; 11 août 1836, deux ans de prison, pour société
secrète et fabrication clandestine de poudre; 31 janvier 1840, à la
suite de l'émeute du 12 mai 1839, condamnation à mort, commuée en
déportation perpétuelle; 2 avril 1849, dix ans de détention, à raison
de l'attentat du 15 mai; 17 juillet 1861, quatre ans de prison, pour
société secrète; 29 avril 1872, déportation dans une enceinte
fortifiée, à raison de la tentative insurrectionnelle du 31 octobre
1870. Il avait été nommé membre de la Commune, mais se trouvait alors
en prison hors de Paris.]
[Note 53: Le 31 mars 1848, le premier numéro de la _Revue
rétrospective_ publiait un rapport secret, adressé, le 22 octobre
1839, à M. Duchâtel au sujet de la conspiration du 12 mai précédent.
Barbès déclara aussitôt que Blanqui seul avait pu écrire ce rapport.
Grand scandale dans le monde des clubs. Blanqui se défendit mal. Il
paraît aujourd'hui avéré que, soit pour obtenir quelques
adoucissements au régime de la détention, soit pour d'autres motifs,
ce personnage rendit plusieurs services de ce genre à la police de
Louis-Philippe.]
Barbès, venu à Paris comme étudiant, avait de la fortune. On
comprendrait mal ce qui a conduit un jeune homme riche, dont la nature
était par certains côtés généreuse, à devenir l'émule d'un Blanqui, à
se mettre hors la loi et la société, si l'on ne trouvait dans les
drames intimes qui avaient troublé sa famille le secret de cette sorte
de déclassement. On a raconté qu'il était le fils d'un prêtre; son
père se serait marié aux colonies, pendant la Révolution, en cachant
son caractère sacerdotal à la jeune fille qui s'était éprise de lui;
quand la malheureuse sut plus tard à qui elle s'était unie, son
horreur fut telle, qu'elle en mourut, laissant deux fils et deux
filles aux soins d'un homme troublé lui-même par le remords; le veuf
étant revenu dans le midi de la France, une de ses filles inspira une
passion qu'elle partageait à un jeune homme distingué et d'une famille
honorable; le mariage allait se faire, quand fut découvert le secret
du prêtre marié: le fiancé rompit aussitôt avec éclat; le père se tua
de désespoir[54]. C'est probablement sous l'impression de ces
événements que Barbès conçut une rancune mortelle contre la société
qui n'avait pas pardonné à son père la honte de son sacrilége.
[Note 54: Ces faits sont rapportés par Daniel STERN, dans son
_Histoire de la révolution de 1848_, t. II, p. 5 à 7.]
Un corps de doctrine, il n'en faut pas chercher chez les fondateurs
des _Familles_. Socialistes, mais plus hommes de destruction que de
système, ce qui domine en eux, c'est le parti pris d'exaspérer toutes
les haines, toutes les révoltes, toutes les souffrances, pour les
pousser furieuses à l'assaut d'une société, cause de tout mal. Par
moments même, il semble que ce soit à un immense massacre qu'ils
convient le peuple. Qu'on en juge par la proclamation suivante, écrite
tout entière de la main de Barbès et qui, d'après divers indices, a dû
être rédigée en prévision d'une réussite de l'attentat Fieschi[55]:
«Citoyens, le tyran n'est plus; la foudre populaire l'a frappé;
exterminons maintenant la tyrannie. Citoyens, le grand jour est venu,
le jour de la vengeance, le jour de l'émancipation du peuple... Aux
armes, républicains, aux armes! La grande voix du peuple se fait
entendre; elle demande vengeance. Frappons, au nom de l'égalité. Ils
sont là, nos tyrans, prêts à couronner, par un dernier forfait, leurs
crimes innombrables. Que nos bras les fassent rentrer dans le néant!
Héros du vice et de l'aristocratie, le courage n'anima jamais leurs
coeurs; les voyez-vous, tremblants et pâles?... Peuple, redresse-toi;
à toi seul appartient le souverain pouvoir... Le coeur te
manquerait-il, quand tu n'as qu'à lever la main pour écraser tes
faibles ennemis? Te rappelles-tu comme ils t'ont outragé? les bagnes
où ils t'ont plongé? le coup sanglant dont ils t'ont meurtri le
visage? les droits de l'homme dont ils t'ont dépouillé? Ils t'ont
flétri du nom de prolétaire! Lève-toi, frappe. Vois-tu les vaincus de
juin et d'août, les victimes de Saint-Merry et de la rue Transnonain,
qui te montrent leurs plaies sanglantes?... Elles demandent du sang
aussi. Frappe! Frappe encore! Vois les enfants écrasés sous la pierre,
les femmes enceintes te présentant leurs flancs ouverts, les cheveux
blancs de ces vieillards traînés sans pitié dans la boue! Tu n'as pas
encore frappé! Qu'attends-tu? Viens, que ta colère purifie cette terre
souillée par le crime, comme la foudre purifie l'atmosphère. Immole
tous les ennemis de l'égalité et de la liberté. Frapper les
oppresseurs de l'humanité n'est que justice; tu te reposeras ensuite
dans ta force et ta grandeur... Mais maintenant point de pitié! Mets
nus tes bras, qu'ils s'enfoncent tout entiers dans les entrailles de
tes bourreaux.» Est-ce là ce qui a valu à Barbès d'être appelé le
«Bayard de la démocratie[56]»? On nous permettra de préférer celui de
la vieille monarchie.
[Note 55: Cette pièce fut saisie en 1836, dans un logement que Barbès
avait occupé à la fin de juillet 1835.]
[Note 56: Louis Blanc a écrit que «Barbès unissait le courage du
chevalier au dévouement du martyr», et Proudhon l'a proclamé le
«Bayard de la démocratie».]
Ces excitations atroces, ces aspirations au massacre n'étaient pas une
monstruosité passagère; elles étaient alors le langage courant des
sociétés secrètes. L'une d'elles, celle des _Légions révolutionnaires_,
en rapport étroit avec les _Familles_, s'exprimait ainsi dans une
proclamation: «Vrais organes du peuple révolutionnaire, disons enfin:
Point d'espérance hors du prolétaire. Loin de nous, comme rebelles à la
voix de la nature, ceux qui ne vivent pas du produit de leur travail!...
Vous ne formerez pas seulement une société régicide, mais surtout le
corps exterminateur par lequel, après la victoire, doivent être
anéanties les menées secrètes des nouveaux exploiteurs qui ne manqueront
point de se présenter...»
Les associations nouvelles, de quelque mystère qu'elles
s'enveloppassent, ne purent longtemps échapper à la vigilance de la
police. Dès les premiers mois de 1836, celle-ci commençait à saisir
des dépôts d'armes et de munitions. À Tours, elle surprenait, dans le
14e régiment de ligne, l'existence d'une société révolutionnaire dont
les membres furent, les uns déférés au conseil de guerre, les autres
envoyés en Afrique. En mars, elle fut conduite, par la découverte
d'une fabrique clandestine de poudre, à s'emparer des chefs des
_Familles_, et ceux-ci, Blanqui et Barbès en tête, furent condamnés à
des peines variant de deux ans à huit mois de prison. Peu après, elle
était mise sur la trace d'un complot formé pour s'emparer, à quatre
heures du matin, des Tuileries et de la famille royale; les meneurs
des _Familles_ avaient réussi à entraîner dans ce complot un certain
nombre d'officiers et de sous-officiers de la garnison de Paris; ils
se flattaient d'enlever, par ce moyen, les régiments de deux ou trois
casernes. Si peu que le mal eût gagné dans l'armée, on craignit le
mauvais effet d'une telle révélation; l'affaire fut étouffée: les
officiers et sous-officiers compromis furent envoyés sans bruit en
Algérie ou dans d'autres corps, et quelques régiments changèrent de
garnison.
Le gouvernement était sous le coup de l'émotion que lui avaient causée
ces découvertes successives, sinistrement couronnées, le 25 juin, par
le crime d'Alibaud, quand le bruit se répandit qu'un nouvel attentat
se préparait pour la fête du 28 juillet. Cette fête devait être
célébrée avec un éclat particulier; on avait annoncé l'intention
d'inaugurer l'Arc de l'Étoile qui venait d'être terminé. Les
conspirateurs, disait-on, s'étaient procuré le moyen de pénétrer en
grand nombre et avec des armes cachées dans l'enceinte réservée pour
la cérémonie; de là, ils comptaient avoir toute facilité pour se
précipiter sur le Roi; d'autres se mêleraient au défilé de la garde
nationale, avec leurs fusils chargés. La police crut d'abord pouvoir
écarter le péril par des précautions rigoureuses. Mais les avis
sinistres redoublèrent; ils arrivaient de toutes parts et jusque de
l'étranger[57]. Était-on sûr de prévoir toutes les formes du danger?
Au lendemain de l'attentat d'Alibaud et à l'anniversaire de celui de
Fieschi, n'était-on pas autorisé à ne croire, en ce genre, aucun crime
impossible? D'autre part, décommander la cérémonie, n'était-ce pas un
aveu d'insécurité aussi inquiétant qu'humiliant, et qui ferait le plus
fâcheux effet au dedans et au dehors? Grande fut l'anxiété du
gouvernement. M. Thiers, dans une dépêche adressée à ses ambassadeurs,
a rapporté ainsi ce qui se passa dans le conseil: «Les ministres se
sont rassemblés à l'insu du Roi: ils ont conféré entre eux, et, après
une longue et mûre délibération, ils ont décidé de ne pas compromettre
de nouveau la fortune du pays, par un de ces rendez-vous qui exaltent
toutes les imaginations, et provoquent souvent au crime des monomanes
qui, en temps ordinaire, n'y songeraient pas. Ils se sont rendus chez
le Roi et lui ont exposé une résolution irrévocable à cet égard. Le
Roi a été simple et n'a montré aucune exagération de courage; il a
discuté les raisons des ministres, il a cédé avec une répugnance
visible, mais avec la simplicité d'un esprit parfaitement raisonnable
et qui fait, en chaque occasion, plutôt ce qui lui semble sage que ce
qui lui plaît personnellement. Il était touché aussi du danger de ceux
qui l'auraient entouré, et il s'est rendu à toutes les raisons réunies
qu'on a fait valoir auprès de lui[58]». Le _Moniteur_ du 23 juillet
annonça donc que la revue n'aurait pas lieu.
[Note 57: M. d'Argout, alors ministre des finances, écrivait, quelques
jours après, à M. Dupin: «De sinistres avis nous parvenaient de tous
côtés. Si nous en arrivait d'Italie, de Suisse, d'Espagne et
d'Angleterre, tous concordants et précis. Partout, nos contumaces, des
réfugiés polonais et italiens, des gens de la jeune Italie annonçaient
un nouvel attentat plus habilement combiné que les précédents, et dont
le succès n'était pas mis en doute. La correspondance des départements
en disait autant. Ajoutez l'arrivée à Paris d'une multitude de bandits
et la découverte des traces de projets plus exécrables les uns que les
autres.» (_Mémoires de M. Dupin_, t. III, p. 216.)]
[Note 58: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, du 4 août 1836.
(_Documents inédits._)--Un autre ministre, M. d'Argout, dans la lettre
où il rendait compte à M. Dupin de ce qui s'était passé, présentait
aussi la décision comme ayant été prise en dehors du Roi et même
malgré lui. (_Mémoires de M. Dupin_, t. III, p. 216.)--Cependant M. de
Nouvion, ordinairement bien informé, affirme, sans nous dire d'après
quel témoignage, que la décision avait été prise par le Roi, mais que
le ministère avait résolu de la donner comme sienne, afin d'éviter les
commentaires malveillants. (_Histoire du règne de Louis-Philippe_, t.
IV, p. 50.) Cette version nous paraît difficilement conciliable avec
le récit fort précis donné, sur le moment même, par M. Thiers.]
Peut-être tout n'était-il pas bien sérieux dans les menaces devant
lesquelles le gouvernement reculait. Quelques mois plus tard, le 15
décembre, comparaissaient en cour d'assises deux jeunes gens
poursuivis pour avoir été engagés dans le complot qui avait fait
ajourner la fête du 28 juillet. Il fut établi, en pleine audience, que
le complot,--au moins en ce qui touchait ces jeunes gens, les seuls
sur lesquels on eût pu mettre la main,--était imaginaire; ils avaient
écrit eux-mêmes les lettres anonymes qui les avaient dénoncés à la
police. Comme on demandait à l'un d'eux pour quel motif il avait joué
cette étrange comédie: «Par fanfaronnade, répondit-il, pour me donner
un nom.»
Quoi qu'il en soit, l'effet de la mesure prise par le gouvernement
fut considérable et pénible, d'autant plus pénible qu'il venait
s'ajouter à l'impression toute récente du coup de feu tiré contre le
Roi. L'esprit public, encore malade des suites de la révolution,
manquait surtout de sang-froid, porté tantôt à trop espérer, tantôt à
douter de tout. Déjà M. Guizot avait noté, avec tristesse, que
l'indignation provoquée par la tentative d'Alibaud était «une
indignation effrayée, abattue, comme de gens qui ne voulaient pas
croire à tout le mal, et qui, le voyant, ne croient plus à aucun
remède[59]». M. Thiers constatait, de son côté, à la même époque, que
«la première impression avait été celle de l'abattement». «Il y avait,
ajoutait-il, une sorte de découragement dans les esprits, en voyant
ces tentatives sans cesse renaissantes et qui n'avaient échoué que par
une sorte de miracle; il y avait humiliation, en pensant au spectacle
que notre pays donnait au monde[60].» L'incident de la revue n'était
pas fait pour rétablir la confiance. «Les esprits, disait un témoin,
au lendemain de la note du _Moniteur_, sont en proie à une sorte de
terreur sourde. Les bruits les plus sinistres circulent. On ne se rend
pas compte si le danger est passé[61].» M. Duchâtel écrivait de Paris,
le 26 juillet, à un de ses amis politiques: «La situation est
très-grave, plus grave qu'à aucune époque depuis 1830. L'inquiétude
est universelle; il en est de même du blâme... La revue contremandée
est un événement immense et déplorable.» Puis il concluait ainsi, non
sans quelque exagération: «Tenez que l'opinion des hommes les plus
graves, aussi bien que celle du public, est que nous n'avons pas eu
une situation plus mauvaise depuis le pillage de l'archevêché[62].»
[Note 59: Lettre du 3 juillet 1836 à la duchesse de Broglie.]
[Note 60: Dépêche à M. de Barante, du 28 juin 1836.--M. Thiers
ajoutait, deux jours plus tard, dans une lettre confidentielle au même
M. de Barante: «Le dernier attentat a jeté une sombre tristesse dans
les esprits. Cette persévérance du crime, même après Fieschi, cette
persévérance atroce et inouïe a pénétré tout le monde d'une singulière
anxiété. Elle nous agite surtout, nous gens responsables, qui ne
savons guère de nouvelles précautions à prendre ni de mesures
efficaces à demander aux Chambres.» (_Documents inédits._)]
[Note 61: _Documents inédits._]
[Note 62: _Ibid._]
Tous ces événements ne semblaient pas de nature à affermir le crédit
du ministère. N'étaient-ils pas une sorte de démenti apporté aux
déclarations de M. Thiers? Celui-ci avait annoncé le désarmement ou
l'impuissance des partis révolutionnaires, et il lui était répondu par
des complots et un attentat; il avait beaucoup parlé de détente, de
conciliation, et il se voyait obligé de reprendre les poursuites
contre les journaux et contre les sociétés secrètes; il avait prétendu
inaugurer une politique de confiance, et la suppression de la revue
était le plus solennel témoignage de défiance qu'aucun cabinet eût
donné depuis 1830. Ce qui se passait n'était-il pas plutôt la
justification du fameux discours de M. Guizot sur la persistance du
mal révolutionnaire et la nécessité de la résistance? Dans la lettre
citée déjà plus haut, M. Duchâtel écrivait: «Le système de la
conciliation a porté de beaux fruits. Je suis très-étonné du
changement qui s'est fait pendant mon absence. Je ne croyais pas que
le système de résistance fût sitôt remis en honneur. Le grand discours
de M. Guizot était plus vrai et plus actuel que nous le pensions à la
fin de la session.» Aussi conçoit-on que M. Guizot lui-même se sentit
confirmé dans ses inquiétudes et dans ses principes: «Je suis
épouvanté, disait-il, des dispositions intérieures, de l'état moral de
ces milliers peut-être d'inconnus, sans foi, sans loi, sans coeur,
sans pain, qui errent au milieu de cette société molle et incertaine.
Que de temps, que d'efforts, que de protection divine et de sagesse
humaine il faudra pour guérir en même temps et ces plaies hideuses et
cette maladie générale de langueur! Je ne ressens ni doute, ni
découragement, tout au contraire; plus je vais, plus je crois à notre
médecine et à ses principes; mais, à mesure que ma foi s'affermit, ma
connaissance du mal s'étend; et, bien convaincu que ce que nous
faisons est bon, je suis de plus en plus frappé du peu que nous
faisons, et je demande au maître, au service duquel nous sommes, les
inspirations et les forces qu'il peut seul nous donner pour suffire à
la tâche dont il nous a chargés.»
Faut-il croire que M. Thiers lui-même, dans le premier émoi de ces
avertissements, ait eu des doutes sur sa nouvelle politique et se
soit demandé si la vérité n'était pas plutôt dans la politique qu'il
avait abandonnée? Le bruit courut, peu après l'attentat d'Alibaud, que
le chef du cabinet avait en quelque sorte abjuré, en plein conseil, la
foi qu'il avait eue un moment dans les idées et les hommes du tiers
parti; on crut remarquer, pendant plusieurs jours, qu'il ménageait les
doctrinaires et avait des pourparlers avec quelques-uns d'entre eux;
on allait jusqu'à préciser les conditions du rapprochement: c'eût été
la nomination de M. Guizot à la présidence de la Chambre et l'entrée
de plusieurs de ses amis, notamment de M. Duchâtel, dans le
cabinet[63]. Vers la même époque, les journaux du tiers parti, le
_Constitutionnel_ entre autres, naguère si dociles et si confiants à
l'égard du ministère, commencèrent à lui parler sur un ton de mise en
demeure et même de menace qui trahissait leurs inquiétudes. Qu'y
avait-il de réel dans cette velléité de revirement qui, en tout cas,
ne dura pas? M. Guizot, dans ses Mémoires, a contesté que des
ouvertures eussent été faites à lui ou à ses amis. Cela ne veut pas
dire que M. Thiers, dont on sait la mobilité, n'ait pas été un moment
tenté de revenir sur ses pas. Quoi qu'il en soit, le seul fait que le
bruit en ait couru et ait pris une telle consistance révèle que, dans
le sentiment public, cette évolution était indiquée par les
circonstances, et que la politique de conciliation, ou plutôt de
concession, apparaissait insuffisante en face du péril de nouveau
manifesté.
[Note 63: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._--Il paraît
que, même avant l'attentat d'Alibaud, M. Thiers, inquiet des exigences
du tiers parti, avait eu quelque velléité de se rapprocher des
doctrinaires. Le duc Decazes écrivait à M. de Barante, le 16 juin
1836: «Thiers se loue de Broglie et de Duchâtel; il est bien loin de
repousser une réconciliation avec Guizot. Nous avons dîné hier
ensemble chez madame de Boigne, avec Rémusat et Dumon, auquel il a
tendu la main en entrant dans le salon. Il me disait avec plaisir tout
à l'heure que Duvergier de Hauranne était venu hier lui tendre la main
et le complimenter après sa réponse à Laffitte. Il cherche, entre
nous, et trouverait avec bonheur une manière de caser noblement et
convenablement Guizot.»]
De tout cela, le ministère sortait affaibli: il avait perdu les
avantages que lui avaient donnés, à la fin de la session, les succès
oratoires de M. Thiers. M. Guizot s'en apercevait, et le constatait,
probablement sans déplaisir: «Le ministère a beaucoup perdu,
écrivait-il, le 6 août, à M. Piscatory. C'est un pouvoir décrié. Tout
le monde le dit et tout le monde s'arrête là. Mais les choses font
leur chemin, même sans qu'on les pousse, et si d'ici à la session le
cabinet n'a pas quelque bonne fortune qui le relève, il ira se
décriant et s'abaissant de plus en plus.»