FIN.

_La Famine, ou les Putains à cul, par le sieur de La Valise, chevalier

de la Treille._

_A Paris, chez Honoré l'Ignoré, à la Fille qui truye, rue sans bout._

M.DC.XLIX, in-4[428].

[Note 428: Cette Mazarinade est des plus rares, de l'aveu de

M. Moreau (_Bibliographie des Mazarinades_, t. 1, p. 401, nº

1371).]

Elles sont à cul, les putains;

Il n'y a que les Brigantins,

Les Dupas, les Polichinelles,

Qui font gagner les macquerelles;

Il n'y a que les Spacamons[429]

Qui carillonnent des roignons,

Il n'y a que les Belle-Roses[430]

Qui desirent faire ces choses;

Il n'y a que les Rocantins[431],

Les Jodelets[432], les Picotins,

Qui, mal-gré la grande famine,

Font des farces sur la voisine;

Enfin, les voleurs, les filoux,

Qui des autres estoient jaloux

Lors que nous n'estions point en guerre,

Avec du pain et de la bière

Ils font ce que par cy-devant

Ils ne pouvoient faute d'argent:

Car, filoutans sur le passage

Quelque pauvre homme de village

Qui portoit du pain à Paris,

Ils en ont tant qu'ils en ont pris.

Ces farceurs, en mesmes postures

Que ces vilaines creatures,

Pour ensemble se consoler,

Ils ont voulu s'entre-mesler;

Ils ont vendu tout leur bagage

Pour un centiesme pucelage,

S'asseurans qu'avecque du pain

Ils plairoient à une putain.

Nichon[433], quelle estrange misère

Vous cause une petite guerre,

Qu'il faille pour un peu de lard

Vous soubsmettre à quelque pendard?

Que pour un boisseau de farine

Il faille faire bonne mine

A un qui, peu auparavant,

N'auroit pu voir vostre devant,

Ny vous faire quelques bricoles,

Qu'avecque beaucoup de pistoles?

Chacun est assez bon galand,

Pourveu qu'il ait un pain chaland,

Vous ne regardez plus sa trogne,

S'il est vaillant à la besogne,

S'il a un museau de cochon,

S'il a un plantureux menton,

S'il a le front tout plein de rides,

S'il a le nez en pyramides,

S'il a le visage luisant

Comme la peau d'un elephant,

S'il a des oreillettes d'asne;

S'il a le col en sarbacane;

S'il a une barbe de c..,

Ou s'il a des yeux de lyon,

S'il a la poictrine tortue,

S'il a la panse mal-otrue,

S'il a des membres de fuzeau

Et s'il n'a qu'un petit boyau,

S'il est habillé de village,

S'il porte en teste un beau plumage;

S'il a un chapeau plein de trous,

S'il est bien paré comme vous;

S'il a quelque sale chemise;

S'il a la chevelure grise,

Si son habit et son manteau

Est tout entier ou par lambeau,

Si, pendant toute la journée,

Il a la hure enfarinée;

S'il a au bout de ses gigots

Des souliers ou bien des sabots,

S'il a pour canons et manchettes

Rien du tout avec des housettes,

Si c'est quelque brave soldat

Ou un crieur de mort au rat,

S'il est crieur du vieil fromage

Ou bien fripier de pucelage,

S'il est crieur de trepassez[434]

Ou solliciteur de procez,

Si c'est un marchand d'allumettes

Ou joueur de marionnettes;

Enfin, vous estes toute à luy,

Il est vostre meilleur amy,

Et, pour enfler vostre bedeine,

Vous ne vous mettez pas en peine

S'il est honneste homme ou vilain,

Pourveu qu'il vous donne du pain.

N'estes-vous pas bien malheureuse

D'avoir esté si paresseuse

Auparavant ce temps icy,

D'avoir esté de cul rassy?

Ah! si, dans la grande abondance,

Vous eussiez eu la prevoyance

Du malheur qui est advenu,

Vous y auriez bien moins perdu,

Car vous auriez, pour vous esbatre,

Pour un coup de cul donné quatre.

Je crois que si, par un bon-heur,

On vouloit vous faire faveur

De vous visiter à toute heure,

Ma belle Nichon, je m'asseure

Que vous n'auriez pour vostre pain

Jamais assez de magazin:

Car, pendant toute la journée,

Vous seriez si bien enfournée

Que quatre cens pains pour un jour

Seroient tirez de vostre four;

Mais, Dieu mercy, nostre disette

Nous a renoué l'aiguillette,

Et, s'il falloit fournir de pains

A un million de putains

Et tant d'autres honnestes filles,

On affameroit les familles.

S'il falloit nourrir la Du-Bois,

La Babeth et la Du-Beffrois,

La Neveu[435], Toynon, Guillemette,

La de la Tour, la l'Espinette,

La Gantière, la Du-Fossé,

La Chappelle, la Du-Houssé,

La Desmaison, la Hautemotte,

La Dufresnois et la Tourotte[436],

Et mil autres belles putains

Desquelles les Marais sont pleins[437];

Il ne faudroit, pour leur cuisine,

Que mil chariots de farine;

Outre que tous les maquereaux

Et mil autres vieux bordereaux,

Estans de mesme confrairie

Et en mesme categorie,

Ils voudroient qu'on leur en partist

Pour contenter leur appetit;

Et, en ce cas, tous les villages

Ne pourroient par mille voyages

Leur ammener assez de pain

Pour oster leur estrange faim.

Quel pays voudroit entreprendre

De contenter maistre Alexandre,

Maistre Thibault et du Moustier,

Maistre Cola le savetier,

Maistre Guibert et la Montagne,

Dufour, la Croupière, Champagne,

La Verdure, Guichet, Petit,

Et autres de hault appetit?

Outre ces marchans de pucelles,

Il faudroit que les maquerelles

Eussent leur part à ces gasteaux,

Aussi bien que les maquereaux.

Mais puisque, pendant cette guerre,

On ne vous visite plus guère,

Ny celles de vostre mestier

Qui sont dedans vostre quartier,

Nichon, souffrez que je vous die

Quelque moyen qui remedie

Au mal qui vous presse à present;

C'est de recevoir tout venant,

Riche ou non, vilain ou honneste,

Homme d'esprit ou une beste,

Pourveu qu'il apporte en sa main

Quelque bon gros morceau de pain.

Que si toutefois la diette

Refroidit si fort la caillette

Que l'on ne vous visite plus

Et que vous demeuriez à culs,

Puisque vous avez par famine

Vendu les meubles de cuisine

Et les pièces de cabinets,

Coiffures, mouchoirs et colets,

Rubans, vertugadins, calotes,

Et puis qu'ayant vendu vos cottes,

Vos jupes et vos cottillons,

Avec tous vos vieux guenillons,

Vous n'avez plus que la chemise,

D'une chose je vous advise,

De crainte de trop tost l'user,

Que vous la laissiez reposer,

La mettant dans une cassette,

Afin que, la paix estant faite,

En couvrant vostre nudité,

On ayme moins vostre beauté:

Car si, dans la grande abondance,

Nous suivions la concupiscence

Que nous causeroit vostre cas,

la chemise n'y estant pas,

Ma foy, il n'y auroit personne

Qui voulust, tant fust-elle bonne,

Ne point vous donner le couvert.

Mais dites-moy à quoy vous sert

De vous cacher dans la famine?

Pour moy, Nichon, je m'imagine

Que vous feriez mille fois mieu

De nous monstrer vostre milieu,

Parce qu'il n'y auroit personne

Qui ne vinst mettre son aumosne

Dedans tous les troncs des putains,

Qui leur seroient des gaigne-pains;

Au lieu que si, par couardise,

Elles se couvrent de chemise,

Je cognois bien, par mon calcul,

Qu'elles demeureront à cul.

[Note 429: Types de la comédie italienne, comme Polichinelle

et Brigantin, nommés tout à l'heure. Ils balançoient le

succès de l'hôtel de Bourgogne, et même le surpassoient,

selon Sarazin (_Oeuvres_, 1696, in-8º, p. 386), et de l'aveu

de Tallemant (édit. in-12, t. 10, p. 50). Quant à Dupas, je

n'en puis rien dire.]

[Note 430: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, acteur de

l'hôtel de Bourgogne. Il jouoit la farce et la tragédie.

Ainsi, c'est lui qui créa le rôle de _Cinna_ (_Hist. du Th.

franç._ par les fr. Parfaict, t. 5, p. 24). Sur la fin de sa

vie, il se fit dévot, céda sa place à Floridor, et se retira

(Tallemant, in-12, t. 10, p. 49). Il mourut en 1670

(Robinet, _Gazette_ du 25 janvier 1670).]

[Note 431: Chanteurs des chansons appelées _rocantins_,

espèces de vaudevilles satiriques. V. _la Comédie des

Chansons_, Ancien théâtre, t. 9, p. 137. Le _rocantin_

d'ordinaire n'avoit que quatre vers; en voici un couplet à

l'adresse des _dandys_ du temps:

Ces garçons font mille courses

Et cinq sols n'auront en bourse

Bien souvent, pour le certain;

C'est l'avis du _Rocantin_.

(_Le Cabinet des Chansons_, 1631, in-12, p. 71.)]

[Note 432: Autre acteur de l'hôtel de Bourgogne, qui passa

ensuite dans la troupe de Molière. V. Tallemant, in-12, t.

4, p. 227, et 10, p. 50.]

[Note 433: C'étoit une des plus célèbres parmi celles à qui

l'on s'adresse ici. Plusieurs Mazarinades portent son nom:

_Lettre de la petite Nichon du Marais à M. le Prince de

Condé, à Saint-Germain_, 1649, in-4; _Lettre de réplique de

la petite Nichon du Marais à M. le Prince de Condé, à

Saint-Germain_, 1649, in-4; _Le Réveil-matin des curieux

touchant les regrets de la petite Nichon, poème burlesque

sur l'emprisonnement des Princes_, 1650, in-4.]

[Note 434: C'est ce qu'on appeloit aussi au _semonneur

d'enterrement_. V. _Roman bourgeois_, édit. elzevir., p.

225, note.]

[Note 435: De toute la liste, il n'y a que celle-ci dont le

nom soit resté. Elle est nommée par Boileau dans la 4e

_Satire_, v. 33, et nous la retrouvons dans _le Courrier

burlesque de la paix de Paris_. (V. _les Courriers de la

Fronde_, édit. C. Moreau, t. 2, p. 356.) D'après le vers de

Boileau, il paroît qu'elle finit par se marier, et la _note_

que Brossette a mise sur ce passage nous apprend que les

seigneurs de ce temps-là ne firent nulle part de débauches

plus scandaleuses que chez elle.]

[Note 436: On peut opposer à cette liste, pour le seizième

siècle, la pièce ayant pour titre: _Ban de quelques

marchands de graines à poil et d'aucunes filles de Paris_,

1570. La nomenclature est beaucoup plus complète, et chaque

nom a son adresse.]

[Note 437: Sur les filles de ce quartier, v. t. 2, p. 348.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 37 / 60 题