LE PURGATOIRE DES PRISONNIERS.

Non le flambeau qui s'allume en nos âmes

Par le regard de la beauté des dames,

Non les combats de Mars le foudroyant,

Ny la pitié de la ville enflammée,

Mais les travaux d'une prison fermée

Je chante icy, riant et larmoyant.

Peuple futur qui gis en la matrice,

Qui n'as tiré le laict de la nourrice,

Et qui mille ans dois venir après moy,

Dans ce tableau tu verras les misères

Peintes au vif d'un, prisonnier n'a guière,

Que ses souspirs chantèrent à son Roy.

L'enfer des morts, plain de rage eternelle,

Fut des prisons l'idée et le modelle

A qui premier la prison inventa;

Un subtil moine imita le haut foudre

En inventant[279] le canon et la poudre,

Et cestuy-cy les enfers imita.

Si la prison n'avoit telle sortie,

Si la prière y estoit amortie,

Le bruict des huis et des portes de fer,

Les airs piteux des personnes captives

Et les regrets des ames mortes vives,

La me feroient appeller un enfer.

Mais, pour autant que Dieu on y revère,

Que dans ces fers quelque chose on espère,

Qu'on y entend l'Evangile prescher,

Un Purgatoire à bon droit je le nomme,

Le Purgatoire où l'on nettoye l'homme

De tous ses biens jusques à l'escorcher.

Non, le forçat n'a point si rude guerre

Que celuy là que la prison enserre;

Car le captif est tout rongé de soing,

Hoste forcé de quatre grands murailles,

Et le forçat fréquente les batailles,

Sans le plaisir qu'il a d'aller au loing.

Ceux là qui sont condamnez par justice

Sont secourus par la mort du supplice;

Car par la mort vont cessant les douleurs

Où le captif cent mille morts espreuve;

Car, en lieu d'homme, en prison il se treuve

Hidre fecond d'angoisses et malheurs.

Ceux là qui sont aux feux insatiables,

Ne peuvent estre encor' si miserables:

Ils n'ont que l'ame en peine et en tourment,

Où le captif souffre de corps et d'ame;

Car la prison sert à son corps de lame,

Et à l'esprit son corps de monument.

Les passions de cent douleurs cruelles,

Que cent mille ont par menues parcelles,

Le prisonnier les endure tout seul;

Car la prison, sa mortelle ennemie,

Le couvre tout de playe et d'infamie,

Et aux vivans elle sert de cercueil.

Il est encor en plus extresme peine

Que celuy là que la pauvreté meine

Dans l'hospital, saisi d'infirmité;

Car là dedans mainte et mainte personne

Par charité de nouveau bien luy donne,

Et au captif tout le sien est osté.

L'aigle vengeur bequette Promethée;

Sisiphe monte et dessend sa montée;

Tantalle a soif tout au milieu de l'eau;

Sur une roue Ixion porte angoisse;

D'un crible en vain les Belides sans cesse

Vont espuisant un infernal ruisseau.

Le prisonnier a tout seul en partaige

De ces damnez la souffrance et la rage;

Il a pour aigle un coeur au dur soucy,

Et pour montaigne un desir de franchise;

Prier son juge est le lac qu'il espuise;

La pauvreté le rend sec et transi.

Thezée fut tiré hors du dedalle

Par le fillet d'une vierge royalle.

Mais quel fillet le peut tirer d'icy,

Et quel amy luy tendra la fisselle

Pour le tirer de maison si cruelle,

Maison cruelle et maison sans soucy?

Maison cruelle, où loge la misère,

Où l'ennemy se monstre et se declaire,

Et où l'amy se cognoist par effect,

Où les humains sont enterrez en vie,

Où la pitié est estainte et perie,

Et où le corps par martyre est deffaict.

Un seul fillet dans la prison les meine;

Mais pour sortir il luy faut une chesne

D'or ou d'argent; encore bien souvent

La chesne rompt et au besoin se brize,

Et le captif est loing de sa franchise

Comme un vaisseau agité par le vent.

Vous qui portez sur vostre conscience

Un faix plombé[280] d'offence sur offence,

Qui desirez de vous en alleger,

Venez sans plus au lien qui nous presse:

Le jeusne y est, pour oster vostre gresse,

Et les tourmens pour vous en bien purger.

J'ay beau crier; quoy que je sçache dire,

Nul n'y viendra si l'on ne luy attire;

Ceux qui de gré y vont sont incensez;

La franchise est plus chère que la vie,

Plus que la mort la prison est haye,

Car les captifs sont plus que trespassez.

Et celuy-là est indigne de vivre

Qui s'ayme autant prisonnier que delivre,

Ou qui se plaist en sa captivité;

C'est un pourceau qui s'ayme dans la fange,

Car un esprit desireux de louange

Dira tousjours: Vive la liberté!

Tout[281] dès le point que l'homme est dans ce gouffre,

Mille travaux et mille ennuys il souffre;

Tous ses plaisirs le laissent au pourtail,

Et, aussi tost qu'il a passé la porte,

Un camp d'ennuis luy faict nouvelle scorte

Accompagnez d'angoisse et de travail.

Tous ses amis, amis, dis-je, de table,

En le voyant chetif et miserable

Tournent le dos, riant de son ennuy,

Et ceux qui ont despendu sa richesse,

Au lieu d'avoir l'espée vengeresse

Pour le venger, se bandent contre luy.

Le prisonnier, dès l'heure donc qu'il entre

Dans la prison, il est clos dans le ventre

D'un vil cachot d'espouvantable horreur,

Où il se paist seullement de ses larmes,

Où il se void en estranges allarmes,

Où l'air infaict luy faict vomir le coeur.

Le doux sommeil s'enfuit loing de sa couche,

La puanteur empuantit sa bouche;

Il n'a repos non plus que de clarté;

Son oeil ne void que l'horreur des tenèbres,

L'oreille n'oit que mille chants funèbres,

Son sang ne sent que sa captivité.

Là, desolé, il sent en son courage

Et en l'esprit mille poinctes de rage;

Il nomme heureux les ostes des tombeaux;

Il hait si fort sa miserable vie

Qu'il voudroit voir sa chair toute pourrie

Dans l'estomach des chiens et des corbeaux.

Jà le croissant qui tournoye le monde

S'est fait paroistre en face toute ronde,

Puis, amoindry, il s'est esvanouy,

Que le captif n'a eu le[282] bien encore,

Soit au midy, soit au soir, à l'aurore,

D'avoir son oeil au soleil resjouy.

Puis, s'il advient que dehors on le tire,

Il vient de là en un plus grand martyre

Devant le juge, où il est tout tremblant;

Son coeur est froid, son ame est fremissante,

Le pied luy faut, sa face est blemissante,

A qui se meurt de tout poinct ressemblant.

Il tombe encor' en une plus grand peine,

Offrir son corps à la cruelle gheine

Où ses tendrons et ses nerfz sont froissez;

En cest estat en fosse on le devalle.

Las! qu'est-il donc qui en misère egalle

Ceux qui du monde en cestuy sont passez?

Quel corbeau noir de ses griffes poinctues

Va dechirant les charongnes pendues

A Montfaucon[283] si fort que le captif

Est dechiré pièce à pièce en martire,

Dans la prison, plus que quatre morts pire,

Où miserable il est damné tout vif?

Il y en a qui ont les fers aux jambes;

Les autres sont dans les mortelles flambes

De maladie et de maints accidents;

Les autres sont en disette si grande

Que maintes fois, par faute de viande,

Le froid les prend et les saisit aux dents.

Cestuy-cy crie, et l'autre se lamente;

Qui gemit fort, qui se deult, se tourmente,

Ou qui se meurt, ou qui plainct son malheur,

Cestui-là sçait[284] qu'au tombeau il va rendre,

Et l'autre y vient, qui de nouvel esclandre

Nous glace l'ame et penètre le coeur.

L'estrange bruict et les grands tintamarres

Des fers, des clefs, des portes et des barres,

Et des verroux, la rhumeur et les cris,

Et des geolliers la tempeste et la rage,

Font au captif maudire son lignage,

Tant de fureur il a le coeur epris.

Les pleurs amers, les complaintes de bouche,

Les durs sanglots, le desespoir farouche,

Infections, querelles et debats,

Suivent partout le captif miserable;

C'est son odeur et son mets delectable,

Son aliment, ses jeux et ses ebats.

D'autre costé on oyt autre murmure

De maints captifs qui se disent injure;

Les uns du poing blessent leurs compaignons,

Outre le bruict de cent mille algarades,

L'on void languir d'autres qui sont malades;

L'on oyt encor des autres les chansons.

Tout le desir qui maintenant m'allume

N'est que de voir une prison de plume

Et qu'un grand vent soufflant horriblement

Pour la razer et l'abattre par terre,

Et qu'à l'instant les hommes qu'elle enserre

Fussent sans elle, elle sans fondement.

Or, quelques fois qu'on s'esjouit ensemble,

Un bruit s'entend, dont le plus hardy tremble:

C'est le bourreau, qui entre dans le parc

Ainsi qu'un loup qui emporte sa proye;

Chacun adonc pert le rire et la joye,

Pleurant celuy qui porte au col la hart.

De la rhumeur la prison en resonne;

Puis, s'il advient qu'autres on emprisonne,

Tous sont autour pour sçavoir qu'ils ont fait.

Une grand' tourbe à l'environ s'amuse,

Et, ayans sçeu ce dont on les accuse,

Un chacun dict qu'ils n'ont en rien mefaict.

Que le proverbe est icy veritable!

Il ne fut onc de prisonnier coupable;

Il est tousjours captif injustement;

Si sa prison luy est à tort cruelle,

Il ne fut onc de prison à luy belle,

Ny d'amitié qui fut laide à l'amant.

N'est-ce donc pas la mort de la mort mesme

D'estre plongé en douleur si extresme

Que la fortune assemble en un corps seul

Tout ce qu'elle a de peine et de misère?

Je l'en depite, elle ne sçauroit faire

Au prisonnier un compagnon en deul.

O vous, heureux, à[285] qui ceste franchise

Par le collet n'a jamais esté prise,

O vous, heureux qui l'avez peu r'avoir,

Avant que perdre une si rare chose,

Et qu'on vous cueille une si belle rose,

Perdrez plustost la vie et le pouvoir.

Et vous, mon roy, astre clair de victoire,

Pour me tirer du feu de Purgatoire,

Faictes ainsi que les bonnes gens font:

Sur mon tombeau repandez vostre offrande

D'un doux pardon, qu'humblement vous demande,

Qui, pour sortir, luy servira de pont.

[Car], avec plus d'ennuy que de monnoye,

Et de regrets deux fois plus que de joye,

Durant deux mois que dura ma prison,

[J'aurai vescu, au meilleur de mon age][286]

La plume en main et le dueil au courage,

Captif de corps, d'esprit et de raison.

[Note 279: Imp.: imitant. Il s'agit du moine allemand

Schwarz.]

[Note 280: Lourd comme du plomb, _plumbeus_.]

[Note 281: Imp.: Tous.]

[Note 282: Imp.: de.]

[Note 283: Imp.: A Montfault çon.]

[Note 284: Imp.: sert.]

[Note 285: Imp.: là.]

[Note 286: Je remplis tellement quellement ce vers sauté par

la négligence de l'imprimeur, et qui étoit certainement

tout autre.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 23 / 60 题