Si le grave censeur de Rome
Vivoit en ce temps où nous sommes,
On ne verroit tant d'hospitaux,
Tant de gueux, tant de courtisanes,
Tant d'abus, tant de moeurs profanes,
Tant de cocus et maquereaux.
Je veux qu'on m'appelle un critique,
Un charlatan, un empirique,
En ce temps un donneur d'advis;
Il faut pourtant en ma police
Dresser la chambre de justice
Contre le luxe des habits[179].
Bonnes estoient les lois d'Athènes[180]
Qui deffendoient l'or et les chaisnes[181]
A leurs filles, et les presens;
Que s'il estoit ainsi d'entr'elles,
Las! on trouveroit des pucelles
Encor à l'âge de quinze ans.
Mais les filles sont si volages,
Qu'elles donnent leurs pucelages
Pour du satin et du velours,
Et tiennent que c'est resverie
De syndiquer[182] la braverie,
Estant si commune entre tous.
Ah! que les Indes sont barbares
De remplir ces humeurs avares,
Nos vaisseaux et nos hameçons!
Que la rame est infortunée
Qui a dans Paris amenée
La mode de tant de façons[183].
Encor, si de ces braveries
On en voyoit des rencheries,
Il n'y auroit un seul cocu;
Mais elles gaignent ces richesses
Aysément pour un tour de fesses
Où pour un simple coup de cu.
A voir leurs habits sont des garces,
Ou bien des joueuses de farces
Les plus honnestes au maintien;
Leur simarre à l'italienne[184]
Sent mieux la licence payenne
Que l'honneur d'un grave chrestien.
Depuis les pieds jusqu'à la teste,
La dame qui fait plus l'honneste
Veut sembler garce en son atour[185],
Où la putain, tout au contraire,
Tasche l'honneste contrefaire,
Et non pas la fille d'amour.
Je ne puis donner de louanges,
Mesdames, à ces manches d'anges[186],
A ces jupes et ces rabas;
Car, soit au cours ou dans les tables,
Vrayment! il faudroit estre diables
Pour se garder de vos appas.
O! que vous avez bonne mine
Sous un taffetas de la Chine[187]
En mettant les ventres au vent!
Est-ce ainsi que l'ont fait vos mères,
Femmes qui estoient si sevères
A faire couvrir leur devant[188]?
Dieux, quel prodige! Sans le linge,
On verroit vostre petit singe
Qui enrage sous ce quaintin
Et de la pasture demande,
Sçachant que vous estes friandes
Des postures de l'Aretin.
Bien tost sans doute une furie
Qui preside à la braverie
Inventera quelque metal,
Quelque crespe, ou plus fine soye,
Afin que nues on vous voye
Ainsi qu'au travers d'un cristal.
A voir tous vos gestes lubriques
Et vos postures impudiques,
Vos devants et vos paradis,
Dieu sçait si vous faites gambades,
Ne portant plus de vertugades,
Ainsi que vous souliez jadis.
Les bourgeoises, qui font les belles,
Sont braves comme damoiselles[189]
Qui se vont promener à tas;
Ont elles pas un petit chose
(Que l'on appelle un c.. en prose)
Pour achepter du taffetas?
Tout leur vaillant est sous le busque[190],
Qu'elles frottent d'ambre et de musque
Pour faire le galimatias;
Bref, employant tout aux etoffes,
Elles sont de vrays philosophes
Qui portent tout comme Bias.
C'est entr'elles une maxime,
Qu'il faut bien faire plus d'estime
D'un vieil penard ou païsan
Avecques beaucoup de pistoles,
Que des caresses et paroles
Du plus accomply courtisan.
Pour oster cet abus du monde,
Faut chasser la mode feconde,
Qui f..timasse tant d'habits;
Jamais Mathieu, dans son histoire,
Ne vit un luxe si notoire
En perles, satins et rubis.
Les beaux habits font qu'on chevauche
Et que les femmes on desbauche,
Que tant d'abus sont dans Paris.
Ce n'est donc pas contre les femmes,
Mais contre leurs habits infames,
Que s'entend ce charivaris.
O que de f..tus hymenées,
De ramonneurs de cheminées;
Que de cocus, que de cornards,
Que de putains, que de nourrices,
Que de mangeuses de saucisses,
Que de furets, que de renards!
O satin, mort des pucelages!
Velours, père des cocuages!
Habits, juppes, robes, rabas!
Contre vous crie ma satyre.
Que si on ne s'en fait que rire,
Pour moy, je n'en pleureray pas.
[Note 179: Henri IV et Louis XIII avoient, comme avant eux
Charles IX et Henri III, sévi par des ordonnances contre le
luxe toujours renaissant des habillements. C'est à quoi l'on
fait allusion ici, surtout dans la pièce mise à la suite. Au
mois de novembre 1606 avoit paru un _Edict du roy portant
deffenses de porter sur les habits aucuns draps de toille
d'or ou d'argent_. Mais, quoique cet édit somptuaire soit
resté l'un des plus célèbres (_Lettres_ de Mme Denoyer,
in-12, t. 4, p. 197), il ne paroît pas qu'on lui obéit mieux
qu'aux précédents. A la fin de 1609 on n'y pensoit déjà
plus. V. _Lettres_ de Malherbe à Peiresc, p. 100-101. C'est
ce qui rendit nécessaire la promulgation d'une nouvelle
ordonnance, parue le 8 février 1620, _pour reprimer_, dit le
titre, _le luxe et superfluité qui se void ès habits et
ornements d'iceux_.]
[Note 180: Nous avons cherché, mais n'avons pu trouver, de
quelle loi des Athéniens on veut parler ici.]
[Note 181: Les _chaînes_ au col ou _sur la robe_ comptaient
parmi les _niveleries_ les plus à la mode. V. notre t. 3, p.
262.]
[Note 182: Soumettre au contrôle des syndics.]
[Note 183: Ce mot s'employoit surtout pour les modes. Les
Anglois nous le prirent et le modifièrent suivant leur
prononciation; ils en firent leur mot _fashion_, que nous
croyons leur avoir emprunté, tandis qu'en le reprenant nous
n'avons fait que rentrer dans notre bien. Cette singularité
n'a pas échappé à Noël et Carpentier, dans leur
_Dictionnaire étymologique_, t. 1, p. 566. Elle est une
nouvelle preuve de la vérité de ce mot: l'anglois n'est que
du françois mal prononcé.]
[Note 184: Les modes et les étoffes italiennes, _bandes_ et
_passements_ de Milan, etc., étoient surtout proscrits par
l'ordonnance de Louis XIII.]
[Note 185: Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien
cela est resté vrai de nos jours.]
[Note 186: Ces manches sont justement à la mode aujourd'hui.
«Elles étoient fort larges, dit Furetière, au mot _Ange_,
dans son Dictionnaire, et n'alloient qu'à la moitié du
bras.» On les appeloit ainsi parce que les anges peints sur
les tableaux en ont ordinairement de semblables. Sorel, au
livre V de _Francion_, parle de ces _robes à l'ange_ (édit.
de 1663, p. 248).--Ces manches n'étoient pas alors les
seules qui fussent à la mode. Courval-Sonnet, dans sa satire
IV contre _la vanité, inconstance et superfluité des
habits_, cite encore