V.

Jeudi au soir.

Je m'assure que vous n'aurés appris que confusément ce qui s'est passé

le 14 de ce mois à Narbonne; et quoy qu'une histoire qui provoque des

soupirs mérite plus tost d'estre passée sous silence que déduite avec

toutes ses circonstances, n'est-ce que je m'imagine que le plus

agréable aliment que vous puissiés donner à vostre déplaisir est un

récit particulier de cette discussion. Je vous rendray donc compte de

ce peu qui est venu en ma cognoissance, qui est que le roy tint

conseil secret le 12, qui estoit le jeudy, entre MM. de Chavigny[169]

et de Noyers, à deux différentes reprises, qui durèrent depuis une

heure jusqu'à quatre, et que depuis ce temps-là jusqu'à son souper il

parut fort inquiet, se promenant dans son appartement sans parler à

personne. Après son souper, M. Le Grand, qui avoit passé toute

l'après-dînée à jouer au mail et à voir monter un cheval dont M. de

Charrault[170] lui avoit fait présent, vint voir Sa Majesté, qui

redoubla ses caresses, lesquelles estoient refroidies depuis cinq ou

six jours, et l'appela son cher amy, ce qu'elle n'avoit point fait depuis

ce temps-là, et s'entretinrent avec une familiarité extraordinaire et

des démonstrations de bienveillance très-particulières de la part du

roy, jusqu'à tant qu'il fut couché et que M. Le Grand lui eut tiré le

rideau, Sa Majesté lui disant de s'aller reposer, puisqu'il estoit

harassé du mail.

[Note 169: C'est surtout lui qui parvint à décider le roi.]

[Note 170: Le comte de Charost, capitaine des gardes,

celui-là même qui, vous l'allez voir, fut chargé d'arrêter

Cinq-Mars.]

Il ne fut pas si tost sorty que le roy envoie quérir M. de Charraut,

et lui ordonne de se saisir des clefs des portes du château et de

venir le lendemain l'éveiller à trois heures; ce qu'ayant fait, il luy

ordonna d'aller arrester la personne de M. Le Grand; lequel,

cependant, ayant esté informé des secrettes conférences de

l'après-dînée, du refroidissement de Sa Majesté envers luy, de ses

caresses augmentées, joint à quelques advis que lui donna son écuyer,

estoit sorty secrettement du chasteau, monté à cheval, pour tenter de

sortir aussy de la ville; mais, trouvant les portes fermées, il va au

logis de son escuyer[171], à la ville, qui le recommande à son

hostesse, et la prie d'avoir soin de ce gentilhomme, son amy, qui

revient malade de l'armée, et de mettre des draps blancs dans son lit.

Cependant l'escuyer, qui va au chasteau pour prendre la cassette aux

papiers et advenir MM. de Thou et de Chavagnac, est arrêté prisonnier.

M. de Charraut, qui n'avoit pas trouvé M. Le Grand dans son

appartement, met l'alarme dans le chasteau, où il fait les

perquisitions en vain jusqu'à tant que le roy partit, qui fut à six

heures le vendredy au matin, que Sa Majesté alla à Besiers avec

créance que mondit sieur Le Grand s'en étoit fuy de la ville. S'en

allant, elle commanda aux capitouls et consuls de Narbonne de faire

recherches exactes de sa personne et de la garder jusqu'à tant qu'elle

envoye ses ordres. Ceux-ci menacent de la corde le premier hoste qui

le recèle, et en font publier le ban. Celui de M. Le Grand, revenant

des champs, s'informe de sa femme qui est dans son logis. Elle lui dit

qu'il y a un gentilhomme malade au grenier[172]; il y monte et

recognoit que c'estoit M. Le Grand. Aussi tost il va advenir les gens

de la ville, qui se vinrent saisir de luy, et incontinent dépeschèrent

pour en donner advis au roy, qui envoya un capitaine aux gardes avec

sa compagnie pour le mener comme il faut à la citadelle de

Montpellier. Ce capitaine lui exposant son commandement, il lui

demanda si c'estoit le roy luy-mesme qui luy avoit commandé. Il

l'assura que c'estoit luy; et puis il demanda s'il trouveroit bon

qu'il prist son espée, à quoy il respondit que ouy. Là-dessus M. Le

Grand se lève dessus cette paillasse où il estoit couché habillé, et

fut quelque moment dans la ruelle, où la réflexion qu'il fit de

l'inconstance de la fortune et du pitoyable estat auquel il estoit lui

tira les larmes des yeux; et puis il dit au capitaine que, puisque le

roy le commandoit, il obéissoit.

[Note 171: Belet, son valet de chambre, dit Tallemant, le

mena chez un bourgeois dont la fille étoit bien avec lui.

Levassor dit au contraire que Cinq-Mars reçut asile d'une

femme qui lui avoit vendu la fille qu'elle avoit eue d'un

nommé Burgos, faiseur de poudre à canon de la ville.

(_Histoire de Louis XIII_, t. 10, p. 648.)]

[Note 172: Monglat dit aussi qu'on le trouva dans un

grenier, et qu'une fois pris, on le conduisit dans la

citadelle de Montpellier, ainsi que de Thou et Chavagnac.

(_Coll. des Mémoires_, 2e série, t. 49, p. 385.)]

Il n'y a rien de changé pour le commandement de l'armée, de laquelle

MM. de Schomberg et La Mallerie[173] ont soin. Le premier est fort

décrié dans cette intrigue, estant accusé d'avoir joué les deux.

Freville[174] n'est ni en fuite, ni en disgrâce. M. de La Vrillière,

dans l'opinion du monde, n'est pas hors de danger d'être disgracié,

et, quoy qu'il ne soit pas accusé d'avoir esté meslé bien avant dans

les intérêts de M. Le Grand, il l'est de n'avoir pas fait les

démonstrations nécessaires de chaleur et d'affection pour le party de

Son Eminence. On accuse force gens de toute qualité d'estre complices,

Monsieur des premiers, qui n'est point sans effroy; la reine aussy; M.

de Bouillon et beaucoup d'autres, comme les comtes de Brun,

Montrésor[175], Aubijon[176] et Fontraille. La cassette de M. Le

Grand, pleine de lettres, est entre les mains de M. de Noyers. L'on a

mauvaise opinion de sa vie, et même de celle de nostre cher amy, dont

je voudrois soulager l'infortune de mon propre sang.

[Note 173: M. de La Meilleraie.]

[Note 174: C'est Treville qu'il faut lire. On appeloit

ainsi, par altération, Henri-Joseph de Peyre, comte de

Troisville. C'étoit l'homme le plus dévoué au roi, et le

cardinal eut mille peines à le faire tomber en disgrâce.

(Tallemant, in-12, t. 2, p. 230-231.)]

[Note 175: Claude de Bourdeille, comte de Montrésor. Il

parvint à se sauver en Angleterre, d'où il ne revint

qu'après la mort du cardinal. On a de lui de très

intéressants mémoires.]

[Note 176: Lisez d'_Aubijoux_. Il s'étoit sauvé avec

Fontrailles.]

_L'Eventail satyrique[177], fait par le nouveau Theophile[178], avec

une apologie pour la satyre._

[Note 177: Cette pièce, devenue assez rare aujourd'hui, eut

pourtant plusieurs éditions. C'est d'après la dernière que

nous la reproduisons. Elle fut publiée une première fois en

1622, sous ce titre: _Le Tableau à deux faces de la foire

Saint-Germain, ou Les souvenirs satyriques du carnaval, avec

une Apologie pour la satire_, in-8. En 1625, il en parut une

autre édition, sous le titre conservé ici: _L'Eventail

satyrique_, mais sans la pièce qu'on y a jointe, et qui se

trouvoit aussi à la fin du _Tableau à deux faces_. Ce

dernier titre a plus de rapport qu'on ne pourroit croire

avec celui d'_Eventail satyrique_. _Le Tableau à deux

faces_, en effet, n'étoit autre chose qu'une de ces images

pliées en _éventail_, qui, grâce à cette disposition, font

voir une figure à droite et une figure ordinairement toute

différente à gauche. Cette curiosité, déjà fort ancienne au

17e siècle, et sur laquelle nous avons fait une assez longue

note, t. 2, p. 337-328, est encore aujourd'hui une

marchandise de foire.]

[Note 178: Ce nom ne se trouve ni sur l'édition de 1622, ni

sur celle de 1625. Pour prendre le nom de Théophile, il

semble qu'on eût attendu que le poète du _Parnasse

satyrique_ n'existât plus. Or, il étoit mort le 25 septembre

1626. V. la notice de M. Alleaume, en tête de ses oeuvres,

édit. elzev., t. 1, p. xcj.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 14 / 60 题