chapiteau de la pile B; nous présentons (49 bis) les formes de ces
sommiers. En A est le sommier de l'arc doubleau marqué EF sur la figure
précédente; en B, le second sommier avec les deux coupes des arcs ogives
EI; en C, le troisième sommier dont le lit supérieur est complétement
horizontal; en D, le quatrième sommier avec les coupes des deux arcs
doubleaux PN, des deux arcs ogives KL et de l'arc doubleau réunissant la
pile A à la pile B. On remarquera les renforts R, qui sont laissés dans
les assises des sommiers, derrière les claveaux libres, pour recevoir
les remplissages en moellon des voûtes. Il y a donc alors: le premier
sommier portant la coupe d'un arc; le second sommier portant les coupes
de deux arcs; le troisième sommier, à lit supérieur horizontal, sans
coupes; le quatrième sommier portant les coupes de cinq arcs.
Ces méthodes donnent une grande liberté aux constructeurs, et il n'y a
pas de surface, quelque irrégulière qu'elle soit, qui ne se puisse
couvrir sans difficulté. Bien plus, le système des voûtes en arcs
d'ogive permet de voûter des salles dont les jours, par exemple, sont
pris à des hauteurs très-différentes, et de faire des voûtes
très-rampantes. Exemple: supposons une salle (49 ter) dont le périmètre
soit le quadrilatère ABCD. Il s'agit de prendre sur la face AB un jour à
10m,00 de hauteur, de ne pas élever les clefs des formerets sur les
faces BC et AD à plus de 6m,00, et la clef du formeret sur la face CD à
plus de 4m,00; le côté CD ayant 8m,00 de long, sur cette face CD nous
tracerons un formeret plein cintre dont la naissance sera posée sur le
sol même; sur les autres faces, nous tracerons nos formerets à notre
guise, soit en tiers-point, soit plein cintre. Divisant les quatre
lignes AB, BC, AD, DC, chacune en deux parties égales, nous réunissons
les points milieux GH, IK, par deux lignes, dont la rencontre en F nous
donne la projection horizontale de la clef des arcs ogives. Élevant la
verticale FE, nous prenons sur cette ligne la hauteur à laquelle doit
arriver la clef L, puis nous traçons les portions de cercle AL, BL, CL,
DL, qui sont les arcs ogives dont la projection horizontale est en AF,
BF, CF, DF. Sur l'ossature des formerets et arcs ogives, il n'y a plus
qu'à faire les remplissages de voûtes, dont les rencontres ou clefs sont
figurées par les lignes ponctuées MN, OP, QR, ST, en tenant compte de
l'épaisseur des claveaux des arcs formerets et arcs ogives, et la clef
centrale étant supposée placée. Mais nous nous occuperons tout à l'heure
de ces remplissages et de la manière de les maçonner. Quelle que soit la
figure en plan de la surface à couvrir, le problème à résoudre est
toujours celui-ci: 1º faire en sorte que cette surface soit divisée par
les ares diagonaux, de manière à présenter une suite de triangles, car,
avec ce système de voûtes, on ne peut couvrir que des triangles; 2º
disposer les arcs diagonaux ou ogives de telle façon que ces arcs se
contre-buttent réciproquement à leur sommet, et que l'un d'eux ou
plusieurs d'entre eux réunis ne puissent presser sur les autres de
manière à les déformer.
Ainsi, pour couvrir une salle polygonale, à cinq, six, sept, huit, dix
ou douze pans, ou plus encore, il suffit naturellement de réunir les
angles rentrants du polygone par des lignes se rencontrant au centre,
ainsi que l'indique la fig. 50. Ces lignes sont les projections
horizontales des arcs ogives, et les côtés des polygones sont les
projections horizontales des formerets, lesquels peuvent avoir leurs
clefs au-dessus ou au-dessous du niveau de la clef centrale, suivant que
l'indique le besoin. S'il faut couvrir une portion du polygone à
l'extrémité d'un parallélogramme, ainsi que cela se rencontre dans les
sanctuaires des églises, par exemple (51), nous nous arrangerons pour
avoir, avant la partie brisée BC, une travée AB, égale à l'un des côtés
du polygone BC, afin que la clef D soit également distante des points
BCE, etc., et que les triangles BCD, CED, aient leurs côtés BD, CD, ED
égaux entre eux. Dans ce cas, les arcs AD contre-buttent les arcs BD, CD,
ED, etc., et nous n'avons toujours que des triangles à remplir. Il y a
cependant des exceptions à cette règle, et l'on voit des arcs rayonnants
d'absides butter leurs têtes au sommet d'un arc doubleau (51 bis),
lorsque, par exemple, le rond-point est une moitié de polygone à dix
côtés; mais cette méthode est vicieuse, en ce que les arcs, poussant
tous à la clef D' non contre-buttée, peuvent faire gauchir l'arc
doubleau GH. Dans ce cas, les constructeurs expérimentés ont bandé deux
branches d'arc ogive ID', RD', destinées à contre-butter puissamment la
clef D'. Mais si ces voûtes peuvent se construire au moyen d'arcs dont
les clefs sont à des niveaux différents, elles peuvent aussi se fermer
sur des arcs de diamètres très-différents et dont les clefs sont toutes
au même niveau. Il est quelquefois nécessaire de niveler les clefs, si,
par exemple, il s'agit de voûtes portant une aire au-dessus d'elles. Ce
fait se présente fréquemment dans les porches surmontés de tribunes ou
de salles au premier étage.
Le porche de l'église de Notre-Dame de Dijon est un des meilleurs
exemples que nous puissions choisir. Son plan (52) continue le plan des
trois nefs de l'église elle-même; mais la voûte centrale, au lieu d'être
surélevée comme dans l'église, porte ses clefs au niveau des voûtes des
collatéraux, car il s'agit, au premier étage, de recevoir un pavage à
niveau sur toute la surface de ce porche. Voulant donner de l'assiette à
la façade, le constructeur a doublé les piles sur ce point et a bandé
des arcs doubleaux parallèles, séparés par un berceau de A en B, de E en
G, de B' en C, de G' en H, de A' en D et de E' en F. Puis, la partie
centrale du porche est fermée par une voûte en arcs d'ogive GK, EI,
croisée d'un arc doubleau LM. Les collatéraux sont voûtés en arcs
d'ogive sur plan carré. Nous avons, sur notre plan, figuré les
rabattements de tous ces arcs, dont les clefs sont posées sur ce même
plan horizontal. Les diamètres de ces arcs étant de longueurs
très-différentes, il n'a pas été possible de faire naître ces arcs sur
des chapiteaux posés au même niveau. Ainsi, les chapiteaux des arcs
ogives GK, EI, et des arcs doubleaux EG, LM, IK, sont posés plus bas que
ceux des arcs GM, MI, EL, LK, et des arcs ogives des collatéraux. Si
donc nous donnons une perspective de la pile M (53), nous voyons que
l'arc doubleau A naît beaucoup au-dessous des autres arcs, et que son
chapiteau B se conforme, par la place qu'il occupe, à cette différence
de niveaux. Les tambours de la pile portent les deux sommiers CD de
l'arc doubleau ML (du plan), qui se dégage au-dessous des chapiteaux des
autres arcs. Quant à ces autres arcs, ils viennent reposer leurs
sommiers sur un groupe de chapiteaux soulagé par des colonnettes
monolithes. L'effet des poussées inégales et agissant à des hauteurs
différentes de ces arcs est neutralisé par les charges verticales que
portent les piles, lesquelles charges sont considérables.
Vers le milieu du XIIIe siècle déjà, en Angleterre, on était arrivé à
des combinaisons d'arcs de voûte très-savantes et perfectionnées. Les
Normands devinrent promptement d'habiles constructeurs, et, dans leurs
édifices de l'époque romane, ils avaient fait des efforts remarquables
en ce qu'ils indiquent une grande indépendance et une perfection
d'exécution exceptionnelle. Déjà, au commencement du XIIe siècle, ils
faisaient des voûtes en arcs d'ogive à arêtes saillantes, alors qu'en
France on ne faisait guère que des voûtes d'arêtes romaines sans arcs
ogives, mais à surfaces courbes en tous sens, ainsi que nous l'avons vu
plus haut. Ils savaient le parti que l'on peut tirer des sommiers, et
ils divisaient leurs chapiteaux, sinon les supports verticaux, en autant
de membres qu'ils avaient d'arcs à recevoir. Ainsi, dans la partie
romane de la cathédrale de Péterborough, les voûtes des bas-côtés du
choeur qui s'ouvrent sur les transsepts sont, pour l'époque, conçues et
exécutées avec plus de savoir et de précision que celles du domaine
royal de France, de la Champagne, de la Bourgogne et du centre. Ces
voûtes portent alternativement sur des piles cylindriques et
prismatiques posées les angles sur les axes. Les chapiteaux passent de
la section des piles au lit inférieur des divers arcs au moyen
d'encorbellements adroitement combinés. La fig. 54 présente la section
horizontale ABCDEFGH d'une pile, le plan IKLMNOP des tailloirs du
chapiteau, la trace du lit inférieur sur ces tailloirs, de l'arc
doubleau Q, des archivoltes portant les murs du transsept R, des arcs
ogives S, et de la base de la colonne engagée T s'élevant jusqu'à la
charpente supérieure qui couvrait le vaisseau principal. Afin que les
clefs des arcs ogives des voûtes du collatéral ne dépassent pas le
niveau des extrados des archivoltes et arcs doubleaux qui sont plein
cintre, ces arcs ogives sont tracés sur une portion de cercle moindre
que le demi-cercle. La fig. 54 bis montre, en perspective, ce chapiteau
et les retombées d'arcs; en A, on voit une branche d'arc ogive. Le tracé
géométral (54 ter) explique la naissance de cette branche d'arc ogive A,
le sommier de tous les arcs et les encorbellements du chapiteau.
Quand on compare cette construction avec celles qui lui sont
contemporaines dans la France proprement dite, on a lieu de s'étonner du
savoir et de l'expérience des architectes normands, qui déjà, au
commencement du XIIe siècle, étaient en état de construire des voûtes en
arcs ogives, et distribuaient les chapiteaux en autant de membres qu'ils
avaient d'arcs à recevoir. Mais avant de suivre les progrès rapides de
la voûte anglo-normande et de découvrir les conséquences singulières
auxquelles arrivèrent les architectes d'outre-Manche, vers le milieu du
XIIIe siècle, il nous faut examiner d'abord les moyens employés par les
constructeurs français pour fermer les triangles des voûtes gothiques.
Le principe général doit passer avant les variétés et les exceptions.
Soit (55) le plan d'une voûte en arcs d'ogive croisée d'un arc doubleau,
suivant la méthode des premiers constructeurs gothiques. AB le
demi-diamètre de l'arc doubleau principal; AC le demi-diamètre de l'arc
ogive; AD l'arc formeret; DC le demi-diamètre de l'arc doubleau coupant
en deux parties égales le triangle AEC. L'arc formeret doit commander
d'abord. Supposons que le moellon maniable, qu'un maçon peut facilement
poser à la main, ait la largeur XX' (largeur qui varie de 0,08 c. à 0,15
c. dans ces sortes de constructions). Nous rabattons les extrados de
tous les arcs sur plan horizontal. Ces rabattements nous donnent, pour
l'arc formeret, y compris sa naissance relevée, la courbe brisée AFD;
pour l'arc doubleau principal, la courbe brisée EG; pour l'arc ogive, la
courbe quart de cercle exact AI; pour l'arc doubleau d'intersection, la
courbe brisée DH. N'oublions pas que l'arc ogive étant plein cintre,
l'arc doubleau d'intersection doit avoir une flèche CH égale au rayon
CI; que, dans les cas ordinaires, l'arc doubleau principal doit avoir
une flèche JG moins longue que le rayon CI, et que l'arc formeret doit
avoir, y compris sa naissance relevée, une flèche KF moins longue que
celle de l'arc doubleau principal. La largeur des douelles du moellon de
remplissage étant XX', nous voyons combien l'extrados du demi arc
formeret AF, compris sa naissance verticale, contient de fois XX': soit
quatre fois; nous marquons les points diviseurs LMN. Nous avons quatre
rangées de moellon[10]. Ramenant l'arc formeret sur sa projection
horizontale AD, le point N pris sur la portion verticale de l'arc
formeret tombe en N', le point M en M', le point L en L', le point F de
la clef en K. Nous divisons alors la moitié AI de l'extrados de l'arc
ogive en quatre parties, et marquons les points O, P, Q. Ramenant de
même cette courbe sur sa projection horizontale AC, nous obtenons sur
cet arc les points 0', P', Q', C. Nous procédons de la même manière pour
l'arc doubleau d'intersection DC, dont l'extrados rabattu est DH. Nous
divisons cet extrados en quatre parties, et marquons les points RST.
Faisant pivoter l'arc sur son demi-diamètre DC, nous obtenons en
projection horizontale les points R'S'T'C. Alors, réunissant le point N'
au point O', le point M' au point P', le point L' au point Q', le point
K au point C, etc., par des droites, ces droites nous donnent la
projection horizontale des plans verticaux dans lesquels doivent passer
les coupes d'intrados des douelles de remplissage. Ceci obtenu, l'arc
doubleau principal commande le nombre des douelles des voûtes fermant
les triangles ECJ. L'étalon XX' diviseur nous donnant sur l'extrados de
l'arc doubleau principal rabattu en EG six divisions de douelles, nous
marquons les points UVZ, etc., et, opérant comme ci-dessus, nous
obtenons, sur la ligne de projection horizontale EJ de cet arc doubleau,
les points U'V'Z'. Divisant de même l'extrados de l'arc ogive en six
parties et projetant ces divisions sur la ligne de plan EC, nous
obtenons les points Y Y'Y", etc. Nous réunissons alors le point U' au
point Y, le point V' au point Y', etc., et nous avons la projection
horizontale des plans verticaux dans lesquels doivent passer les coupes
d'intrados des douelles de remplissage. Cette épure ne se fait pas sur
le chantier. Après avoir divisé l'extrados des arcs formerets et des
arcs doubleaux principaux qui commandent, suivant le nombre de douelles
donné par la largeur du moellon, on divise en nombres égaux l'extrados
des arcs ogives, comme nous venons de le démontrer, et l'on procède de
suite à la construction des voûtes sans couchis: c'est la méthode
employée qui donne en projection horizontale les lignes N'O'M'P'L'Q',
etc., U'Y, V'Y', etc., que nous avons tracées sur notre épure.
Voici en quoi consiste cette méthode. Le constructeur dit, par exemple:
la ligne CK, réunissant la clef des arcs ogives à la clef des formerets,
aura 0,50 c. de flèche; le maçon, habitué à faire ces sortes de voûtes,
n'a pas besoin d'en savoir davantage pour construire, sans épure, tout
le triangle de remplissage ACD. Il lui suffit de prendre la longueur CK
ou CJ, de la tracer en C'K' sur une planche (56), d'élever au milieu de
cette ligne une perpendiculaire _ab_ ayant 0,50 c., et de faire passer
un arc par les trois points C'_b_K'. Avec cette courbe tracée à côté de
lui, il monte au moins un tiers de chacun des côtés de son remplissage
comme un mur. Il lui suffit de prendre, avec une ficelle, la longueur de
chaque rang de moellon, de porter cette longueur sur l'arc C'_b_K' et de
voir ce que cette corde donne de flèche à la portion d'arc ainsi coupée;
cette flèche est celle qu'il doit prendre pour le rang de moellon à
fermer. Le premier tiers des remplissages se rapproche tellement d'un
plan vertical, que les moellons tiennent d'eux-mêmes sur leurs lits, à
mesure que le maçon les pose, ainsi que le fait voir la fig. 57. Mais au
delà du premier tiers, ou environ, il faut l'aide d'une _cerce_,
d'autant que les rangs de moellon s'allongent à mesure que l'on se
rapproche de la clef. Or, parce que ces rangs s'allongent, il faudrait
faire tailler une cerce pour chacun d'eux, ce qui serait long et
dispendieux. Il faut alors avoir deux cerces, disposées ainsi que
l'indique la fig. 58, étant ensemble plus longues que la ligne de clef
des remplissages, et l'une des deux pas plus longue que le rang de
claveaux, trop incliné pour pouvoir être bandé sans le secours d'un
soutien. Chacune des cerces, coupées dans une planche de 0,04 c. environ
d'épaisseur, porte au milieu une rainure évidée, concentrique à la
courbe donnée par l'arc étalon dont nous avons parlé ci-dessus (fig.
56). À l'aide de deux cales C passant par ces rainures, on rend les deux
cerces rigides, et on peut, à chaque rang de claveaux, les allonger
suivant le besoin, en les faisant glisser l'une contre l'autre. Les
cerces sont fixées sur l'extrados des arcs au moyen des deux équerres en
fer AB clouées à l'extrémité des cerces; le maçon doit avoir le soin,
après avoir placé les becs AB sur les points marqués sur les arcs, de
laisser pendre la face de la cerce verticalement avant de la fixer
contre les flancs des arcs, soit par des coins, soit avec une poignée de
plâtre. Ainsi l'ouvrier ferme les remplissages des voûtes conformément à
l'épure tracée fig. 50; c'est-à-dire, qu'en donnant à chaque rang des
claveaux de remplissage une courbe assez prononcée qui les bande et
reporte leur charge sur les arcs, il n'en est pas moins contraint de
faire passer cette courbe dans un plan vertical, car c'est sous chaque
ligne séparative des rangs de moellon qu'il doit placer la cerce, ainsi
que le fait voir la fig. 59, et non sous les milieux de ces rangées de
moellon. Ce n'est pas sans raison que l'on doit placer les cerces dans
un plan vertical, et faire passer par conséquent l'arête du lit de
chaque rangée de moellon dans ce plan vertical. Ces lits (60) à
l'intrados traçant des courbes, il en résulte que la section CD se
trouve avoir un plus grand développement que la section DB qui commande
le nombre des rangées de moellon, et même que la section DA, quoique en
projection horizontale la ligne DA soit plus longue que la ligne DC. Le
maçon doit tenir compte, à chaque rangée de moellons, de ce surplus du
développement, et donner à chacun de ces rangs une douelle présentant la
surface tracée en E. Il faut donc que l'ouvrier soit guidé par un moyen
mécanique; la cerce, posée toujours verticalement, établit forcément la
forme à donner aux douelles. Si le maçon fermait les remplissages par
des rangées de claveaux dont les douelles seraient d'une égale largeur
dans toute leur étendue, il serait obligé, arrivé à la clef, de tenir
compte de tout le surplus du développement que donne la section CD sur
la section DB, et il aurait deux derniers rangs de moellon présentant à
l'intrados une surface analogue à celle figurée en G, ce qui serait d'un
effet désagréable et obligerait d'employer, sur ce point, des moellons
d'un échantillon beaucoup plus fort que partout ailleurs. Étant, par la
position verticale de la cerce, obligé de faire passer l'arête
d'intrados du lit de chaque rang de moellon dans un plan vertical, le
maçon arrive, sans le savoir, à répartir sur chacun de ces rangs le
surplus de développement imposé par la concavité de la voûte. Tout cela
est beaucoup plus simple à exécuter qu'à expliquer, et nous n'avons
jamais éprouvé de difficulté à faire adopter cette méthode dans la
pratique. Un maçon adroit, aidé d'un garçon qui lui apporte son moellon
débité et son mortier, ferme un triangle de voûte sans le secours
d'aucun engin, sans cintres et sans autres outils que sa hachette et sa
cerce. Une fois que l'ouvrier a compris la structure de ces voûtes (ce
qui n'est pas long), il pose les rangs de claveaux avec une grande
facilité, n'ayant qu'à les retoucher légèrement avec sa hachette pour
leur ôter leur parallélisme. Presque toujours, lorsqu'il a acquis de la
pratique, il abandonne les cerces à rainures, et se contente de deux
courbes qu'il maintient avec deux broches, les allongeant à chaque rang,
car les lits de ces moellons étant très-peu inclinés, si ce n'est près
de la clef, il suffit d'un faible soutien pour les empêcher de glisser
sur le mortier. Chaque rangée posée formant un arc, la cerce est enlevée
sans qu'il en résulte le moindre mouvement. Il faut dire que ces
moellons sont généralement peu épais, et que beaucoup de remplissages de
grandes voûtes gothiques, surtout à la fin du XIIe siècle, n'ont pas
plus de 0,10 c. à 0,12 c. d'épaisseur[11]. Cette méthode de construire
les voûtes n'est pas la seule; elle appartient uniquement à
l'Île-de-France, au Beauvoisis et à la Champagne, pendant la seconde
moitié du XIIe siècle; tandis que, dans les autres provinces, des moyens
moins raisonnés sont adoptés. En Bourgogne, grâce à certaines qualités
particulières de calcaires se délitant en feuilles minces, rugueuses,
adhérentes au mortier, on construisit longtemps les voûtes en maçonnerie
enduite, bloquée sur couchis de bois. Les voûtes du choeur de l'église
abbatiale de Vézelay, bâti vers la fin du XIIe siècle, présentent un
singulier mélange des méthodes adoptées par les constructeurs de
l'Île-de-France et des traditions bourguignonnes. On voit combien les
appareilleurs bourguignons, si habiles traceurs, étaient embarrassés
pour donner aux claveaux de remplissage des formes convenables: ne
pouvant en faire l'épure rigoureuse, ils tâtonnaient, bandaient les
reins en matériaux taillés tant bien que mal; puis, ne sachant comment
fermer ces remplissages, ils les terminaient par du moellon brut enduit.
Ce n'était pas là une méthode, c'était un expédient.
Au milieu des provinces comprises dans l'ancienne Aquitaine, l'habitude
que les constructeurs des Xe et XIe siècles avaient contractée de fermer
leurs édifices par des coupoles s'était si bien enracinée, qu'ils ne
comprirent que très-tard la voûte d'arête gothique, et qu'ils en
adoptèrent l'apparence, mais non la véritable structure.
Chacun sait que les claveaux qui composent une coupole donnent en
projection horizontale une succession de cercles concentriques, ainsi
que l'indique la fig. 61. A étant la coupe et B le quart de la
projection horizontale d'une coupole hémisphérique. Lorsque le système
de la construction gothique prévalut dans le domaine royal, et que les
architectes reconnurent le parti qu'on en pouvait tirer, on voulut
bientôt l'adopter dans toutes les provinces occidentales du continent.
Mais ces provinces diverses, séduites par la forme, par les allures
franches et les facilités que présentait la nouvelle architecture pour
vaincre des obstacles jusqu'alors insurmontables, ne purent cependant
laisser brusquement de côté des traditions fortement enracinées parmi
les praticiens; il en résulta une sorte de compromis entre la structure
et la forme. Au XIIe siècle, on voit élever, sur toute la ligne qui se
prolonge du Périgord à la Loire vers Angers et au delà, des voûtes qui,
comme structure, sont de véritables coupoles, mais qui cherchent à se
soumettre à l'apparence des voûtes d'arête. Ce sont des coupoles sous
lesquelles deux arcs diagonaux ont été bandés, plutôt comme une
concession au goût du temps que comme un besoin de solidité; car, par le
fait, ces arcs ogives, très-faibles généralement, ne portent rien, sont
même souvent engagés dans les remplissages et maintenus par eux. Cette
observation est d'une importance majeure; nous verrons tout à l'heure
quelles en furent les conséquences. Cependant ces faiseurs de coupoles
quand même ne furent pas longtemps sans reconnaître que la structure de
leurs voûtes n'était nullement en harmonie avec leur forme apparente. Le
mouvement était imprimé déjà sur presque toute la surface de la France
actuelle vers la fin du XIIe siècle; il fallait se soumettre au mode de
construction inventé par les artistes du Nord; il fallait abandonner les
traditions romanes: elles étaient épuisées; les populations les
repoussaient parce qu'elles ne suffisaient plus aux besoins, et surtout
parce qu'elles étaient l'expression vivante de ce pouvoir monastique
contre lequel s'élevait l'esprit national. Les écoles soumises à la
_coupole_ firent une première concession au nouveau mode de
construction; ils comprirent que les arcs ogives (diagonaux) étaient
faits, dans la structure gothique, pour porter les remplissages: au lieu
donc de poser les rangs de moellon de remplissage, comme ils avaient
fait d'abord, sans tenir compte des arcs ogives, ainsi que l'indique la
fig. 62, ils prirent l'extrados de ces arcs ogives comme point d'appui
et bandèrent les rangs de moellon, non point des formerets ou arcs
doubleaux sur les arcs ogives, comme les constructeurs de
l'Île-de-France, mais des arcs ogives aux formerets et arcs doubleaux,
en les entre-croisant à la clef.
La fig. 63[12] fera comprendre cette disposition. Cette construction
était moins rationnelle que celle de la voûte du Nord, mais elle donnait
les mêmes coupes; c'est-à-dire que de A, clef des formerets ou arcs
doubleaux, à B, clef des arcs ogives, les triangles de remplissage ABC
forment un angle rentrant, une arête creuse. Mais comme ces rencontres
AB des rangs de moellon produisaient un mauvais effet, et qu'elles
offraient une difficulté pour le maçon, qui avait besoin, sur cette
ligne AB, d'une courbe en bois pour appuyer chaque rang de moellon à
mesure qu'il les posait; on banda un nerf en pierre BF pour recevoir les
extrémités des rangs de moellon et cacher les sutures.