Mais lorsque, pendant le XIIe siècle, les constructeurs eurent introduit

le système de voûtes en arcs d'ogive, ils voulurent naturellement

l'appliquer partout, et ne pensèrent pas, avec raison, qu'il fût

possible de conserver dans le même édifice le mode des voûtes d'arêtes

romaines à côté du nouveau système. Autant il était facile de poser sur

le tailloir barlong des chapiteaux A les sommiers B taillés de façon à

recevoir une voûte d'arête simple, autant cela devenait difficile

lorsque la voûte d'arête comportait des arcs doubleaux et des arcs

ogives. Cette difficulté n'était pas la seule. Si nous nous représentons

une tranche du plan de l'abside de l'église de Notre-Dame-du-Port avec

son collatéral (36), nous voyons que les pénétrations des demi-cylindres

A et B dans le berceau circulaire CC' donnent en projection horizontale

les deux lignes croisées EF, GH. Observons que, le portique étant sur

plan circulaire, l'ouverture HF est plus grande que l'ouverture EG; que

si nous élevions un plein cintre sur HF et un autre sur EG, ce dernier

aurait sa clef beaucoup plus bas que le premier; que la pénétration du

demi-cylindre dont le diamètre est EG dans le berceau circulaire CC'

tracerait en projection horizontale la ligne E'LG', et que, par

conséquent, il n'y aurait pas voûte d'arête, mais simplement pénétration

d'un petit cylindre dans un grand. Pour obtenir une voûte d'arête EFGH,

les constructeurs ont donc relevé le plein cintre tracé sur EG, ainsi

que l'indique le rabattement IKM, en prenant une flèche NM égale à la

flèche OP. Ainsi, les tailloirs des quatre colonnes accolées et isolées

RSTV étant au même niveau, les deux clefs MP se trouvaient sur la même

ligne horizontale, laquelle commandait la longueur de la flèche du

berceau CC'. L'idée de surélever les pleins cintres bandés sur les

colonnes isolées TV n'était donc pas un caprice, une fantaisie de

barbares, encore moins une imitation orientale, comme on l'a quelquefois

prétendu, mais le résultat d'un calcul bien simple de constructeur.

Ce premier pas fait, voyons maintenant comment les architectes du XIIe

siècle, inaugurant la voûte en arcs d'ogive sur plan circulaire,

essayèrent d'aller plus loin. N'oublions pas qu'un des motifs qui

avaient fait adopter la voûte en arcs d'ogive, c'était le désir de

s'affranchir de certaines nécessités gênantes imposées par la voûte

d'arête antique, le besoin d'indépendance qu'éprouvaient les

constructeurs. Mais l'indépendance, en construction comme en toute

chose, ne s'acquiert qu'à la suite de tentatives avortées. Les

architectes du XIIe siècle sentaient bien que leurs principes étaient

fertiles en application, qu'ils les conduiraient à surmonter sans effort

les difficultés de la construction des grands édifices: toutefois, comme

il arrive toujours, ces principes, à la fois si simples et si souples,

les embarrassaient cruellement dans l'application immédiate; pour y

rester fidèles, ils compliquaient leurs constructions, ils ne pouvaient

se débarrasser totalement des vieilles traditions, et, voulant les

concilier avec leurs nouvelles idées, ils tombaient dans des difficultés

infinies. Loin de se décourager cependant, ils s'attachaient, après

chaque tentative, à ces idées nouvelles avec l'ardeur et la persistance

de gens convaincus. Nous allons les voir à l'oeuvre dans la cathédrale

de Langres, l'un des monuments les plus fertiles en enseignements de la

France, et certainement l'un des mieux construits. Là, les traditions

antiques ont une puissance considérable; Langres est une ville romaine

dans un pays couvert, il y a quelques siècles encore, de nombreux

édifices romains à peu près intacts. Arrivons au fait qui nous occupe

particulièrement, aux voûtes en arcs d'ogive bandées sur le collatéral

du sanctuaire. La colonne monocylindrique, qui, même dans les édifices

purement gothiques, persista si tard, est employée dans le choeur de la

cathédrale de Langres. Ces colonnes ont les proportions de la colonne

corinthienne romaine, et leur chapiteau est quasi-romain; mais (37) leur

tailloir est déjà disposé en vue de ce qu'il doit porter: deux de ses

côtés ne sont point parallèles, et forment coin afin d'éviter les

surfaces gauches à l'intrados des archivoltes A qu'ils portent; du côté

du collatéral, ce tailloir donne une ligne brisée pour offrir un point

d'appui saillant à l'arc doubleau B. En X, nous donnons la projection

horizontale de ces tailloirs. Sentant la nécessité de dégager les arcs

doubleaux, de laisser une place à la naissance des arcs ogives, et

craignant l'action de la poussée des voûtes sur les colonnes, malgré la

forme circulaire de l'abside, l'architecte a surmonté ce tailloir d'une

saillie en encorbellement C. Ainsi que le fait voir notre figure, les

arcs ogives D trouvent difficilement leur naissance; cependant

l'instinct de l'artiste lui a fait orner cette naissance afin de

dissimuler sa maigreur. Il y a trois sommiers l'un sur l'autre: les deux

premiers EF ont leurs lits horizontaux, le troisième G porte les coupes

normales aux courbes des arcs. Alors ces arcs parviennent, non sans

peine, à se dégager du plan carré; et même l'arc ogive doit s'incruster

entre les claveaux des archivoltes et arcs doubleaux. Mais le

constructeur veut déjà doubler son archivolte A d'un second arc I qui

vient pénétrer l'arc ogive, car le mur qui surmonte ces archivoltes est

épais; il porte une voûte en cul-de-four. Ce n'est donc qu'au-dessus de

l'arc ogive et lorsque celui-ci se dégage des sommiers que l'on a pu

bander ce second arc I. Ce n'est pas tout: ces voûtes étant rayonnantes,

l'architecte a tracé ses arcs ogives en projection horizontale, ainsi

que l'indique la figure 38; la surface KLMN étant un trapèze, et le

constructeur ne supposant pas encore qu'il fût possible de tracer des

arcs ogives formant, en projection horizontale, des lignes brisées, la

clef O est plus rapprochée de la ligne MN que de la ligne KL. L'arc KL

ayant son sommet à un niveau plus élevé que celui de l'arc MN (car on

n'a pas osé surélever celui-ci), la ligne RS est inclinée de R en S.

Notre fig. 37 fait assez comprendre cette disposition, et la coupe (39)

l'explique mieux encore. D'ailleurs, une construction de ce genre, soit

qu'elle eût été préconçue, soit qu'elle eût été donnée par le hasard,

présentait des avantages: elle permettait de faire plonger les jours

pris sous les formerets des voûtes des collatéraux au milieu du

sanctuaire; elle ne perdait pas inutilement la hauteur du rampant du

comble A; l'inclinaison de ce comble et celle de la voûte donnaient la

place de la galerie B; de plus, elle offrait une grande résistance, en

ce qu'elle reportait une partie considérable des charges et poussées sur

le demi-cylindre intérieur qui, formant voûte, ne risquait pas de se

séparer par tranches et de s'écarter du centre. À Notre-Dame-du-Port,

les tailloirs des chapiteaux (fig. 36) donnent des parallélogrammes en

plan, de manière à offrir une assiette assez épaisse au mur du

sanctuaire; il en résulte que les arcs surélevés sur ces tailloirs

présentent des surfaces gauches et des cônes plutôt que des

demi-cylindres. À la cathédrale de Langres, les tailloirs des chapiteaux

sont tracés, ainsi que nous l'avons fait observer, en forme de coins,

afin de conserver à l'intrados des archivoltes des surfaces courbes qui

sont exactement des portions de cylindres. On évitait ainsi une

difficulté d'appareil et des surfaces gauches désagréables pour l'oeil,

mais les tailloirs en forme de coins rendaient les chapiteaux

disgracieux: vus parallèlement aux diagonales, ils donnaient, du côté du

collatéral, un angle plus saillant que du côté du sanctuaire. Les

architectes de l'école gothique s'affranchirent bientôt de ces embarras

et surent éviter ces difficultés.

Nos lecteurs vont voir tout à l'heure pourquoi nous nous sommes étendu

sur le tracé et la manière de construire les voûtes rayonnantes des

collatéraux des absides. Encore un mot avant d'en venir aux

perfectionnements introduits par les architectes gothiques. Ceux-ci,

dans l'origine, avaient adopté deux méthodes pour neutraliser la poussée

des voûtes: la première méthode était celle qui consistait à contenir

les effets de ces poussées par une force agissant en sens inverse; la

seconde, que l'on pourrait appeler la _méthode préventive_, consistait à

détruire ces effets dès leur origine, c'est-à-dire à les empêcher

d'agir. Ils employaient donc l'une ou l'autre de ces deux méthodes en

raison du besoin: tantôt ils profitaient des effets des poussées, sans

pourtant leur permettre de détruire l'équilibre général, ainsi que nous

l'avons vu fig. 34; tantôt ils les annulaient et les réduisaient

immédiatement en pression verticale.

Un tracé très-simple fera comprendre l'application des deux méthodes.

Soit (40) une voûte dont la résultante des poussées est la ligne AB,

nous pouvons établir une construction telle que la donne notre tracé. En

supposant les pierres CD d'un seul morceau chacune, résistantes et

engagées à la queue sous le contre-fort, cette construction sera plus

solide que si nous avions élevé une pile de fond EA sous les sommiers de

la voûte. Dans ce figuré, nous profitons des effets de la poussée AB,

nous la soutirons suivant sa direction. L'arc-boutant G et son massif ne

sont là que pour empêcher la voûte de s'écarter suivant une ligne

horizontale. Remarquons, en passant, que l'arc-boutant ne charge pas la

pile X et qu'il ne fait que contre-presser la voûte au point où la

courbe des pressions tend à sortir de l'extrados des voussoirs. C'est la

méthode contenant les effets de la poussée, mais s'en servant comme d'un

élément d'équilibre. Soit maintenant (40 bis) une voûte dont la

résultante des poussées est la ligne AB. Si, au lieu d'un arc-boutant,

nous opposons à la poussée AB une poussée moins puissante CD, et que

nous placions un poids E en charge sur les sommiers des deux voûtes,

nous réduisons les poussées obliques en une pesanteur verticale, nous en

prévenons les effets, elles n'agissent pas. C'est ce que nous appelons

la _méthode préventive_.

Il y a donc ceci de très-subtil dans ces constructions: 1º que

l'arc-boutant est simplement un obstacle opposé, non point aux pressions

obliques, mais à leurs effets, si l'équilibre venait à se déranger; 2º

qu'il permet au constructeur de profiter de ces pressions obliques dans

son système général, sans craindre de voir l'économie de ce système

dérangée par un commencement d'action en dehors de l'équilibre. Mais

toute l'attention des constructeurs, par cela même, se porte sur la

parfaite stabilité des contre-forts recevant les poussées des

arcs-boutants, car l'équilibre des forces des diverses parties de

l'édifice dépend de la stabilité des culées extérieures. Cependant les

architectes ne veulent ou ne peuvent souvent donner à ces culées une

épaisseur suffisante en raison de leur hauteur; il faut donc les rendre

fixes par des moyens factices. Nous avons un exemple de l'emploi de ces

moyens dans l'église même de Saint-Remy de Reims, plus franchement

accusé encore dans le choeur de l'église de Notre-Dame de Châlons,

auquel nous revenons.

Nous présentons d'abord (41) le plan d'une travée de cette abside, en A

à rez-de-chaussée, en B à la hauteur de la galerie voûtée du premier

étage, en C à la hauteur du triforium et en D à la hauteur des

naissances des voûtes. On voit, sur le plan du rez-de-chaussée, comment

l'architecte s'est épargné l'embarras de construire une voûte en arcs

d'ogive sur un trapèze. Il a posé à l'entrée des chapelles des colonnes

E qui lui ont permis de tracer une voûte EFG sur un parallélogramme. Dès

lors, l'arc doubleau EH est semblable, comme hauteur et ouverture, à

l'arc doubleau FI, et la ligne de clef IH des remplissages triangulaires

n'est point inclinée, comme à Langres, de l'extérieur à l'intérieur. De

E en K, un second arc doubleau réunit la colonne E à la pile K, et il

reste un triangle KEF facile à voûter, puisqu'il n'est qu'une portion de

remplissage ordinaire. La méthode est la même à Saint-Remy de Reims,

mais beaucoup moins bien appliquée. On voit que ces plans supérieurs

posent exactement sur le rez-de-chaussée, si ce n'est quelque

porte-à-faux dont tout à l'heure nous reconnaîtrons la nécessité.

Il est, dans la construction du choeur de Notre-Dame de Châlons, un fait

important, en ce qu'il indique les efforts tentés par le maître de

l'oeuvre pour s'affranchir de certaines difficultés qui embarrassaient

fort ses confrères à la fin du XIIe siècle. On observera que le plan du

sanctuaire donne des pans coupés à l'intérieur et une courbe

demi-circulaire à l'extérieur. Ainsi les archivoltes inférieures L

réunissant les grosses colonnes du rez-de-chaussée sont bandées sur les

côtés d'un dodécagone, tandis que les archivoltes de la galerie du

premier étage sont sur plan rectiligne sur le sanctuaire, et sur plan

courbe sur la galerie; le mur extérieur de cette galerie est bâti

également sur plan semi-circulaire, et le triforium (plan C) est sur

plan rectiligne à l'intérieur, sur plan courbe à l'extérieur. Il en est

de même des fenêtres supérieures (plan D). L'architecte avait voulu

éviter les embarras que donne la construction d'archivoltes ou d'arcs

doubleaux sur un plan demi-circulaire d'un assez faible rayon. Il

craignait les poussées au vide, et, conservant seulement le plan

circulaire à l'extérieur en l'amenant au dodécagone à l'intérieur, il

réunissait assez habilement les avantages des deux systèmes:

c'est-à-dire les grandes lignes de murs et bandeaux concentriques, une

disposition simple au dehors et une grande solidité jointe à un effet

satisfaisant dans le sanctuaire; car les arcs percés dans un mur sur

plan circulaire d'un petit diamètre produisent toujours à l'oeil des

ligne fort désagréables.

Une vue perspective (42) du collatéral avec l'entrée d'une chapelle

rendra le plan du rez-de-chaussée facile à comprendre pour tous, et en

indique la construction. Les colonnes isolées des chapelles sont des

monolithes de 0,30 c. de diamètre au plus; le reste de la construction,

sauf les colonnettes des arêtiers des chapelles et celles des fenêtres,

est monté par assises.

Nous donnons maintenant (43) la coupe de cette construction jusqu'aux

voûtes suivant la ligne MN du plan. Cette coupe nous fait voir en A,

conformément à la méthode alors appliquée dans l'Île-de-France et les

provinces voisines, les colonnes monocylindriques marquées en O sur le

plan; en B l'archivolte et l'arrachement des voûtes du bas-côté. Les

églises importantes de cette époque et de cette province possèdent

toutes une galerie de premier étage voûtée (voy. ARCHITECTURE

RELIGIEUSE, CATHÉDRALE, ÉGLISE). Ici, la voûte est rampante, comme celle

du bas-côté de la cathédrale de Langres, et ce n'est pas sans motifs

(voy. le plan B, fig. 41.). En effet, le formeret C, étant plus large à

la base que l'archivolte D, monte sa clef plus haut, ce qui permet

d'ouvrir de grands jours propres à éclairer le choeur. Le triforium E,

occupant un espace assez considérable entre la clef des archivoltes de

la galerie de premier étage et l'appui des fenêtres supérieures, permet

d'établir un comble F sur cette galerie avec pente suffisante, malgré

l'inclinaison de la voûte G. Examinons cette coupe avec attention. Nous

voyons que le tailloir du chapiteau de la pile A reçoit en

encorbellement la base de la colonne H qui porte la nervure de la voûte;

cette colonnette et les deux autres qui la flanquent et portent les

formerets ne font pas corps avec la bâtisse (voy. le plan), mais sont

composées de grands morceaux de pierre posés en délit. Il en est de même

des colonnettes adossées de la galerie et de la colonne engagée I. Ainsi

la pile à la hauteur de la galerie est un parallélépipède composé

d'assises et entouré de colonnes en délit comme de _chandelles_ de

charpente, afin d'obtenir du _roide_ sous les charges et poussées

supérieures. Il en est de même pour ces piles à la hauteur du triforium

E (voy. le plan): le noyau est monté en assises, et les colonnettes qui

l'entourent sur trois côtés sont posées en délit. Les grandes

colonnettes de tête sont reliées par des bandeaux, formant bagues, au

corps de la construction, par leur base et le chapiteau K sous les

sommiers. Pour maintenir ce quillage, il fallait avoir recours aux

arcs-boutants. On voit, dans le plan du rez-de-chaussée (fig. 41.), que

l'architecte, voulant ouvrir ses chapelles autant que possible, n'avait

fait en arrière de la pile de tête K qu'une cloison de pierre fort

légère. Il ne pouvait élever sur cette cloison une culée pleine; aussi

avait-il contre-butté les voûtes de la galerie du premier étage par un

premier arc-boutant L (voy. la coupe), reportant cette poussée sur la

culée éloignée du mur de la galerie. Mais l'espace lui manquait à

l'extérieur, et il ne voulait pas que la saillie des contre-forts

dépassât la ligne circulaire enveloppant les chapelles. Cette culée

était donc assez peu profonde et hors d'état de résister à la poussée du

grand arc-boutant. Au lieu donc de faire naître le grand arc-boutant à

l'aplomb du parement M, le constructeur a avancé cette naissance en O.

Il obtenait ainsi de O en P une culée puissante, et s'il chargeait les

reins de l'arc-boutant inférieur L, celui-ci était rendu très-résistant

d'abord par la largeur extraordinaire qui lui est donnée, ensuite par la

charge supérieure R qui pèse sur sa culée. De plus, pour éviter l'effet

des poussées de la grande voûte entre l'arrivée du grand arc-boutant S

et la naissance des voûtes T, il a posé sur le mur extérieur du

triforium E une colonne V en délit qui roidit parfaitement cet espace,

ainsi que pourrait le faire une forte _chandelle_ de charpente. De plus,

sous ce sommier T qui forme linteau dans le triforium et qui déborde

quelque peu à l'extérieur, l'architecte a bandé un arc Q qui étaye

puissamment tout le système supérieur de la construction[7] et donne

même une plus grande résistance à l'arc L. Comprenant l'effet des

poussées des voûtes de la galerie et de l'arc-boutant L qui est destiné

à les annuler, craignant l'action de la poussée d'une voûte trop large

sur les piles intérieures à la hauteur de la galerie du premier étage,

l'architecte a avancé la pile X en surplomb sur la colonne inférieure Y,

n'ayant pas à craindre sur ce point une charge verticale, mais bien

plutôt une charge oblique se produisant de X en Z. Quant au grand

arc-boutant, ses claveaux, passent tendant au centre de l'arc, au-dessus

de la colonne V, comme si elle n'existait pas; et sous les claveaux de

tête, le tailloir du chapiteau forme un angle avec ces claveaux, ainsi

que l'indique le détail U; une simple cale _a_ en pierre forme coin

entre le tailloir et les claveaux. C'est là où on reconnaît toute la

finesse d'observation et la subtilité même de ces constructeurs

gothiques primitifs. Il pouvait, dans toute la hauteur de la pile de A

en E, se produire des tassements; par suite de ces tassements, la tête S

du grand arc-boutant devait _donner du nez_ et exercer une pression

telle sur la colonne V, que celle-ci s'écrasât ou, qu'en résistant, elle

occasionnât une rupture en S', funeste à la conservation de cet arc.

Posant la colonne ainsi qu'il est tracé en U, l'abaissement de la tête

de l'arc-boutant ne pouvait que faire glisser légèrement le tailloir

sous l'arc et incliner quelque peu la colonne V en fruit. Dans cette

situation, résultat d'un tassement du gros contre-fort, cette colonne V

chassait sur l'arc Q et chargeait la pile X obliquement: ce qui n'avait

nul danger, puisque cette pile X est posée pour agir obliquement; de

plus, la colonne V pressait fortement le mur du triforium qui la

supporte, et par suite la colonne engagée I, point important car cette

colonne I monolithe, indépendante de la pile à laquelle elle s'adosse,

étant très-chargée et ne pouvant tasser, reporte la pression principale

de la pile sur le parement extérieur A' de la circonférence de la

colonne inférieure, c'est-à-dire sur le point où il était nécessaire

d'obtenir une plus grande rigidité pour prévenir l'effet des poussées

des voûtes du collatéral. Il y a là calcul, prévision: car on remarquera

que la colonne engagée I', faisant face à celle I, est bâtie en assises

comme la pile X; il était important, en effet, que cette pile

intermédiaire X n'eût pas la rigidité de la pile intérieure, qu'elle pût

se prêter aux tassements pour ne pas occasionner une rupture de O en L,

si le gros contre-fort venait à tasser, ce qui ne pouvait manquer

d'avoir lieu.

Ainsi donc, dans cette construction, les deux systèmes de résistance

_préventive_ et _opposée_, expliqués dans nos deux fig. 40 et 40 bis,

sont simultanément employés. Tout ceci peut être subtil, trop subtil,

nous l'accordons; mais pour grossier ou barbare, ce ne l'est point. Les

constructeurs de ce temps cherchaient sans cesse, et la routine n'avait

pas prise sur eux; en cherchant, ils trouvaient, ils allaient en avant

et ne disaient jamais: «Nous sommes arrivés, arrêtons-nous là»; c'est,

il nous semble, un assez bon enseignement à suivre. Nous voulons

aujour'd'hui une architecture de notre temps, une architecture neuve:

c'est fort bien vouloir. Mais il faut savoir comment on trouve une

architecture neuve. Ce n'est pas apparemment en interdisant l'étude de

l'art le plus fertile en ressources de tout genre, le plus souple et le

plus libre dans l'emploi des moyens matériels.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 7 / 35 段