Dagobert, un moment épouvanté des machinations ténébreuses et
souterraines si dangereuses poursuivies par les robes noires,
comme il disait, contre des personnes qu'il aimait, avait pu
hésiter un instant à tenter la délivrance de Rose et de Blanche;
mais son indécision cessa aussitôt après la lettre du maréchal
Simon, qui venait si inopinément lui rappeler des devoirs sacrés.
À l'abattement passager du soldat avait succédé une résolution
d'une énergie calme et pour ainsi dire recueillie.
-- Agricol, quelle heure est-il? demanda-t-il à son fils.
-- Neuf heures ont sonné tout à l'heure, mon père.
-- Il faut me fabriquer tout de suite un crochet de fer solide...
assez solide pour supporter mon poids, et assez ouvert pour
s'adapter au chaperon d'un mur. Ce poêle de fonte sera ta forge et
ton enclume; tu trouveras un marteau dans la maison... et... quant
à du fer... tiens, en voici...
Ce disant, le soldat prit auprès du foyer une paire de pincettes à
très fortes branches, les présenta à son fils, et ajouta:
-- Allons, mordieu; mon garçon, attise le feu, chauffe à blanc, et
forge-moi ce fer.
À ces paroles, Françoise et Agricol se regardèrent avec surprise;
le forgeron resta muet et interdit, ignorant la résolution de son
père et les préparatifs que celui-ci avait déjà commencés avec
l'aide de la Mayeux.
-- Tu ne m'entends donc pas, Agricol? répéta Dagobert toujours la
paire de pincettes à la main; il faut tout de suite me fabriquer
un crochet avec cela!...
-- Un crochet... mon père... et pour quoi faire?
-- Pour mettre au bout d'une corde que j'ai là; il faudra le
terminer par une espèce d'oeillet assez large pour qu'elle puisse
y être solidement attachée...
-- Mais cette corde, ce crochet, à quoi bon?
-- À escalader les murs du couvent, si je ne puis m'y introduire
par une porte.
-- Quel couvent? demanda Françoise à son fils.
-- Comment, mon père! s'écria celui-ci en se levant brusquement,
tu penses encore... à cela?
-- Ah! çà, à quoi veux-tu que je pense?
-- Mais, mon père... c'est impossible... tu ne tenteras pas une
pareille entreprise.
-- Mais quoi donc, mon enfant? demanda Françoise avec anxiété; où
ton père veut-il donc aller?
-- Il veut, cette nuit, s'introduire dans un couvent où sont
enfermées les filles du maréchal Simon, et les enlever.
-- Grand Dieu!... mon pauvre mari!... un sacrilège!... s'écria
Françoise, toujours fidèle à ses pieuses traditions; et joignant
les mains, elle fit un mouvement pour se lever et s'approcher de
Dagobert.
Le soldat, pressentant qu'il allait avoir à subir des
observations, des prières de toutes sortes, et bien résolu de n'y
pas céder, voulut tout d'abord couper court à ces supplications
inutiles qui d'ailleurs lui faisaient perdre un temps précieux; il
reprit donc un air grave, sévère, presque solennel, qui témoignait
de l'inflexibilité de sa détermination:
-- Écoute, ma femme, et toi aussi mon fils: quand, à mon âge, on
se décide à une chose, on sait pourquoi... et une fois qu'on est
décidé, il n'y a ni femme, ni fils qui tiennent... on fait ce
qu'on doit... c'est à quoi je suis résolu... Épargnez-moi donc ces
paroles inutiles... C'est votre devoir de me parler ainsi, soit;
ce devoir, vous l'avez rempli; n'en parlons plus. Ce soir je veux
être le maître chez moi...
Françoise, craintive, effrayée, n'osa pas hasarder une parole;
mais elle tourna ses regards suppliants vers son fils.
-- Mon père... dit celui-ci, un mot encore... un mot seulement.
-- Voyons ce mot, reprit Dagobert avec impatience.
-- Je ne peux pas combattre votre résolution; mais je vous
prouverai que vous ignorez à quoi vous vous exposez...
-- Je n'ignore rien, dit le soldat d'un ton brusque. Ce que je
tente est grave... mais il ne sera pas dit que j'ai négligé un
moyen, quel qu'il soit, d'accomplir ce que j'ai promis
d'accomplir.
-- Mon père, prends garde... Encore une fois... tu ne sais pas à
quel danger tu t'exposes! dit le forgeron d'un air alarmé.
-- Allons, parlons du danger; parlons du fusil du portier et de la
faux du jardinier, dit Dagobert en haussant les épaules
dédaigneusement; parlons-en, et que cela finisse... Eh bien!
après, supposons que je laisse ma peau dans ce couvent, est-ce que
tu ne restes pas à ta mère? Voilà vingt ans que vous avez
l'habitude de vous passer de moi... ça vous coûtera moins...
-- Et c'est moi, mon Dieu! c'est moi qui suis cause de tous ces
malheurs!... s'écria la pauvre mère. Ah! Gabriel avait bien raison
de me blâmer.
-- Madame Françoise, rassurez-vous, dit tout bas la Mayeux, qui
s'était rapprochée de la femme de Dagobert; Agricol ne laissera
pas son père s'exposer ainsi.
Le forgeron, après un moment d'hésitation, reprit d'une voix émue:
-- Je te connais trop, mon père, pour songer à t'arrêter par la
peur d'un danger de mort.
-- De quel danger parles-tu alors?
-- D'un danger... devant lequel tu reculeras... toi si brave...
dit le jeune homme d'un ton pénétré qui frappa son père.
-- Agricol, dit sévèrement et rudement le soldat, vous dites une
lâcheté, vous me faites une insulte.
-- Mon père!
-- Une lâcheté, reprit le soldat courroucé, parce qu'il est lâche
de vouloir détourner un homme de son devoir en l'effrayant... une
insulte, parce que vous me croyez capable d'être intimidé.
-- Ah! monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux, vous ne comprenez pas
Agricol.
-- Je le comprends trop, répondit durement le soldat.
Douloureusement ému de la sévérité de son père, mais ferme dans sa
résolution dictée par son amour et par son respect, Agricol
reprit, non sans un violent battement de coeur:
-- Pardonnez-moi si je vous désobéis, mon père... mais dussiez-
vous me haïr, vous saurez à quoi vous vous exposez en escaladant,
la nuit, les murs d'un couvent...
-- Mon fils!! vous osez... s'écria Dagobert, le visage enflammé de
colère.
-- Agricol... s'écria Françoise éplorée... mon mari!
-- Monsieur Dagobert, écoutez Agricol!... c'est dans notre intérêt
à tous qu'il parle, s'écria la Mayeux.
-- Pas un mot de plus... répondit le soldat en frappant du pied
avec colère.
-- Je vous dis... mon père... que vous risquez presque sûrement...
les galères!! s'écria le forgeron en devenant d'une pâleur
effrayante.
-- Malheureux! dit Dagobert en saisissant son fils par le bras, tu
ne pouvais pas me cacher cela... plutôt que de m'exposer à être
traître et lâche!
Puis le soldat répéta en frémissant:
-- Les galères!!
Et il baissa la tête, muet, pensif, et comme écrasé par ces mots
foudroyants.
-- Oui, vous introduire dans un lieu habité, la nuit, avec
escalade et effraction... la loi est formelle... ce sont les
galères! s'écria Agricol, à la fois heureux et désolé de
l'accablement de son père; oui, mon père... les galères... si vous
êtes pris en flagrant délit: et il y a dix chances contre une pour
que cela soit, car, la Mayeux vous l'a dit, le couvent est
gardé... Ce matin, vous auriez tenté d'enlever en plein jour ces
deux jeunes demoiselles, vous auriez été arrêté; mais au moins
cette tentative, faite ouvertement, avait un caractère de loyale
audace qui plus tard peut-être vous eût fait absoudre... Mais vous
introduire ainsi la nuit avec escalade... je vous le répète, ce
sont les galères... Maintenant... mon père... décidez-vous... ce
que vous ferez, je le ferai... car je ne vous laisserai pas aller
seul... Dites un mot... je forge votre crochet; j'ai là au bas de
l'armoire un marteau, des tenailles... et dans une heure nous
partons.
Un profond silence suivit les paroles du forgeron, silence
seulement interrompu par les sanglots de Françoise, qui murmurait
avec désespoir:
-- Hélas!... mon Dieu!... voilà pourtant ce qui arrive... parce
que j'ai écouté l'abbé Dubois!...
En vain la Mayeux consolait Françoise, elle se sentait elle-même
épouvantée; car le soldat était capable de braver l'infamie, et
alors Agricol voudrait partager les périls de son père.
Dagobert, malgré son caractère énergique et déterminé, restait
frappé de stupeur. Selon ses habitudes militaires, il n'avait vu
dans son entreprise nocturne qu'une sorte de ruse de guerre
autorisée par son bon droit d'abord, et aussi par l'inexorable
fatalité de sa position; mais les effrayantes paroles de son fils
le ramenaient à la réalité, à une terrible alternative: ou il lui
fallait trahir la confiance du général Simon et les derniers voeux
de la mère des orphelines, ou bien il lui fallait s'exposer à une
flétrissure effroyable... et surtout y exposer son fils... son
fils!! et cela même sans la certitude de délivrer les
orphelines...
Tout à coup, Françoise, essuyant ses yeux noyés de larmes, s'écria
comme frappée d'une inspiration soudaine:
-- Mais, mon Dieu! j'y songe... il y a peut-être un moyen de faire
sortir ces chères enfants du couvent sans violence.
-- Comment cela, ma mère? dit vivement Agricol.
-- C'est M. l'abbé Dubois qui les a fait conduire... mais, d'après
ce que suppose Gabriel, probablement mon confesseur n'a agi que
par les conseils de M. Rodin...
-- Et quand cela serait, ma chère mère, on aurait beau s'adresser
à M. Rodin, on n'obtiendrait rien de lui.
-- De lui, non, mais peut-être de cet abbé si puissant qui est le
supérieur de Gabriel, qui l'a toujours protégé depuis son entrée
au séminaire.
-- Quel abbé, ma mère?
-- M. l'abbé d'Aigrigny.
-- En effet, chère mère, avant d'être prêtre il était militaire...
peut-être serait-il plus accessible qu'un autre... et pourtant...
-- D'Aigrigny! s'écria Dagobert avec une expression d'horreur et
de haine. Il y a ici mêlé à ces trahisons, un homme qui, avant
d'être prêtre, a été militaire, et qui s'appelle d'Aigrigny?
-- Oui, mon père, le marquis d'Aigrigny... Avant la
Restauration... il avait servi en Russie... et, en 1815, les
Bourbons lui ont donné un régiment...
-- C'est lui! dit Dagobert d'une voix sourde. Encore lui! toujours
lui!!! comme un mauvais démon... qu'il s'agisse de la mère, du
père ou des enfants.
-- Que dis-tu, mon père?
-- Le marquis d'Aigrigny! s'écria Dagobert. Savez-vous quel est
cet homme? Avant d'être prêtre, il a été le bourreau de la mère de
Rose et de Blanche, qui méprisait son amour. Avant d'être
prêtre... il s'est battu contre son pays, et s'est trouvé deux
fois face à face à la guerre avec le général Simon... Oui, pendant
que le général était prisonnier à Leipzig, criblé de blessures à
Waterloo, l'autre, le marquis renégat, triomphait avec les Russes
et les Anglais! Sous les Bourbons, le renégat, comblé d'honneurs,
s'est encore retrouvé en face du soldat de l'Empire persécuté.
Entre eux deux cette fois, il y a eu un duel acharné... Le marquis
a été blessé; mais le général Simon, proscrit et condamné à mort,
s'est exilé... Maintenant le renégat est prêtre... dites-vous? Eh
bien, moi, maintenant, je suis certain que c'est lui qui a fait
enlever Rose et Blanche afin d'assouvir sur elles la haine qu'il a
toujours eue contre leur mère et contre leur père... Cet infâme
d'Aigrigny les tient en sa puissance. Ce n'est plus seulement la
fortune de ces enfants que j'ai à défendre maintenant... c'est
leur vie... entendez-vous? leur vie...
-- Mon père... croyez-vous cet homme capable de...
-- Un traître à son pays, qui finit par être un prêtre infâme, est
capable de tout; je vous dis que peut-être à cette heure ils tuent
ces enfants à petit feu... s'écria le soldat d'une voix
déchirante, car les séparer l'une de l'autre, c'est déjà commencer
à les tuer...
Puis Dagobert ajouta avec une exaspération impossible à rendre:
-- Les filles du général Simon sont au pouvoir du marquis
d'Aigrigny et de sa bande... et j'hésiterais à tenter de les
sauver... par peur des galères!... Les galères! ajouta-t-il avec
un éclat de rire convulsif, qu'est-ce que ça me fait, à moi, les
galères? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'après cette
dernière tentative je n'aurais pas le droit, si elle avorte, de me
brûler la cervelle? Mets ton fer au feu, mon garçon... vite, le
temps presse... forge... forge le fer...
-- Mais... ton fils... t'accompagne! s'écria Françoise avec un cri
de désespoir maternel.
Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant:
-- Si tu es arrêté... il le sera aussi...
-- Pour s'épargner les galères... il fera comme moi... j'ai deux
pistolets.
-- Mais moi... s'écria la malheureuse mère en tendant ses mains
suppliantes, sans toi... sans lui... que deviendrai-je?
-- Tu as raison... j'étais égoïste... j'irai seul, dit Dagobert.
-- Tu n'iras pas seul... mon père... reprit Agricol.
-- Mais ta mère!...
-- La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon
bourgeois, et lui dira tout... C'est le plus généreux des
hommes... et ma mère aura un abri et du pain jusqu'à la fin de ses
jours.
-- Et c'est moi... c'est moi qui suis cause de tout!... s'écria
Françoise en se tordant les mains avec désespoir. Punissez-moi,
mon Dieu... punissez-moi... c'est ma faute... j'ai livré ces
enfants... Je serais punie par la mort de mon enfant.
-- Agricol... tu ne me suivras pas!! Je te le défends, dit
Dagobert en pressant son fils contre sa poitrine avec énergie.
-- Moi!... après t'avoir signalé le danger... je reculerais!... tu
n'y penses pas, mon père! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un à
délivrer, moi? Mlle de Cardoville, si bonne, si généreuse, qui
m'avait voulu sauver de la prison, n'est-elle pas prisonnière, à
son tour? Je te suivrai, mon père, c'est mon droit, c'est mon
devoir, c'est ma volonté.
Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du poêle de fonte les
pincettes destinées à faire un crochet.
-- Hélas! mon Dieu! ayez pitié de nous tous! disait la pauvre mère
en sanglotant, toujours agenouillée, pendant que le soldat était
en proie à un violent combat intérieur.
-- Ne pleure pas ainsi, chère mère, tu me brises le coeur, dit
Agricol en relevant sa mère avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi.
J'ai dû exagérer à mon père les mauvaises chances de l'entreprise;
mais à nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons réussir
presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon père? dit Agricol, en
faisant un signe d'intelligence à Dagobert. Encore une fois,
rassure-toi, bonne mère... je réponds de tout... Nous délivrerons
les filles du maréchal Simon et Mlle de Cardoville... La Mayeux,
donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette
armoire...
L'ouvrière, essuyant ses larmes, obéit à Agricol, pendant que
celui-ci, à l'aide d'un soufflet, avivait le brasier où
chauffaient les pincettes.
-- Voici tes outils... Agricol, dit la Mayeux d'une voix
profondément altérée, en présentant, de ses mains tremblantes, ces
objets au forgeron, qui, à l'aide des tenailles, retira bientôt du
feu les pincettes chauffées à blanc, qu'il commença de façonner en
crochet à grands coups de marteau, se servant du poêle de fonte
pour enclume.
Dagobert était resté silencieux et pensif. Tout à coup il dit à
Françoise en lui prenant les mains:
-- Tu connais ton fils: l'empêcher maintenant de me suivre, c'est
impossible... Mais rassure-toi... chère femme... nous
réussirons... je l'espère... Si nous ne réussissons pas... si nous
sommes arrêtés, Agricol et moi, eh bien! non... pas de lâchetés...
pas de suicide... le père et le fils s'en iront en prison bras
dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux
hommes de coeur qui ont fait leur devoir... jusqu'au bout... Le
jour du jugement viendra... nous dirons tout... loyalement,
franchement... nous dirons que, poussés à la dernière extrémité...
ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons été
obligés d'avoir recours à la violence... Va, forge, mon garçon,
ajouta Dagobert en s'adressant à son fils, qui martelait le fer
rougi, forge... forge... sans crainte; les juges sont d'honnêtes
gens, ils absoudront d'honnêtes gens.
-- Oui, brave père, tu as raison; rassure-toi, chère mère... les
juges verront la différence qu'il y a entre des bandits qui
escaladent la nuit des murs pour voler... et un vieux soldat et
son fils qui au péril de leur liberté, de leur vie, de l'infamie,
ont voulu délivrer de pauvres victimes.
-- Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant
pis!... ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront déshonorés
aux yeux des honnêtes gens... Si l'on nous met au bagne... si nous
avons le courage de vivre... eh bien! le jeune et le vieux forçat
porteront fièrement leur chaîne... et le marquis renégat... le
prêtre infâme sera plus honteux que nous... Va, forge le fer sans
crainte, mon garçon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut
flétrir: une bonne conscience et l'honneur... Maintenant, deux
mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous
êtes descendue dans le jardin, avez-vous remarqué si les étages du
couvent étaient élevés?
-- Non, pas très élevés, monsieur Dagobert, surtout du côté qui
regarde la maison des fous où est enfermée Mlle de Cardoville.
-- Comment avez-vous fait pour parler à cette demoiselle?
-- Elle était de l'autre côté d'une claire-voie en planches qui
sépare à cet endroit les deux jardins.
-- Excellent... dit Agricol en continuant de marteler son fer,
nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin...
peut-être sera-t-il plus facile et plus sûr de sortir par la
maison des fous... Malheureusement tu ne sais pas où est la
chambre de Mlle de Cardoville.
-- Si... reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle
habite un pavillon carré, et il y a au-dessus de la fenêtre où je
l'ai vue pour la première fois une espèce d'auvent avancé, peint
couleur de coutil bleu et blanc.
-- Bon... je ne l'oublierai pas.
-- Et vous ne savez pas, à peu près, où sont les chambres de mes
pauvres enfants? dit Dagobert. Après un moment de réflexion, la
Mayeux reprit:
-- Elles sont en face du pavillon occupé par Mlle de Cardoville,
car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fenêtre;
et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux
chambres, placées à des étages différents, se trouvaient, l'une au
rez-de-chaussée, l'autre au premier.
-- Et ces fenêtres sont-elles grillées? demanda le forgeron.
-- Je l'ignore.
-- Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous
pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan.
-- Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je
refroidisse mon fer. Puis, s'adressant à son père:
-- Ce crochet est-il bien?
-- Oui, mon garçon: dès qu'il sera refroidi, nous ajusterons la
corde.
Depuis quelque temps Françoise Baudoin s'était agenouillée pour
prier avec ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir pitié d'Agricol et
de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand
crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur
elle seule son courroux céleste, puisqu'elle seule était la cause
de la funeste résolution de son fils et de son mari. Dagobert et
Agricol terminaient en silence leurs préparatifs: tous deux
étaient très pâles et d'une gravité solennelle: ils sentaient tout
ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise désespérée. Au
bout de quelques minutes, dix heures sonnèrent à Saint-Merri. Le
tintement de l'horloge arriva faible et à demi couvert par le
grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas
cessé.
-- Dix heures... dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une
minute à perdre... Agricol, prends le sac.
-- Oui, mon père. En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de
la Mayeux, qui se soutenait à peine, et lui dit tout bas et
rapidement:
-- Si nous ne sommes pas ici demain matin... je te recommande ma
mère. Tu iras chez M. Hardy; peut-être sera-t-il arrivé de voyage.
Voyons, soeur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre
mère.
Et le forgeron, profondément ému, serra cordialement dans ses bras
la Mayeux, qui se sentait défaillir.
-- Allons, mon vieux Rabat-Joie... en route, dit Dagobert, tu nous
serviras de vedette...
Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'étant relevée, serrait
contre sa poitrine la tête de son fils, qu'elle couvrait de
baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant
de calme que de sérénité:
-- Allons, ma chère femme, sois raisonnable, fais-nous du bon
feu... dans deux ou trois heures nous ramènerons ici deux pauvres
enfants et une belle demoiselle... Embrasse-moi... cela me portera
bonheur.
Françoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole.
Ce désespoir muet, accentué par des sanglots sourds et convulsifs,
était déchirant. Dagobert fut obligé de s'arracher des bras de sa
femme, et, cachant son émotion, il dit à son fils d'une voix
altérée:
-- Partons... partons... elle me fend le coeur... Ma bonne Mayeux,
veillez sur elle... Agricol... viens.
Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa
redingote, se précipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie.
-- Mon fils... encore!... que je t'embrasse encore une fois
hélas!... c'est peut-être la dernière, s'écria la malheureuse
mère, incapable de se lever et tendant les bras à Agricol.
Pardonne-moi... c'est ma faute.
Le forgeron revint, pâle, mêla ses larmes à celles de sa mère, car
il pleurait aussi, et murmura d'une voix étouffée:
-- Adieu, chère mère... rassure-toi... à bientôt. Puis, se
dérobant aux étreintes de Françoise, il rejoignit son père sur
l'escalier. Françoise Baudoin poussa un long gémissement et tomba
presque inanimée entre les bras de la Mayeux. Dagobert et Agricol
sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se
dirigèrent à grands pas vers le boulevard de l'Hôpital, suivis de
Rabat-Joie.