La porte, qu'Agricol n'avait pas songé à refermer, s'ouvrit pour
ainsi dire timidement, et Françoise Baudoin, la femme de Dagobert,
pâle, défaillante, se soutenant à peine, parut sur le seuil. Le
soldat, Agricol et la Mayeux étaient plongés dans un si morne
abattement, qu'aucune de ces trois personnes ne s'aperçut de
l'entrée de Françoise.
Celle-ci fit à peine deux pas dans la chambre et tomba à genoux,
les mains jointes, en disant d'une voix humble et faible:
-- Mon pauvre mari... pardon...
À ces mots, Agricol et la Mayeux, qui tournaient le dos à la
porte, se retournèrent, et Dagobert releva vivement la tête.
-- Ma mère!... s'écria Agricol en courant vers Françoise.
-- Ma femme! s'écria Dagobert, en se levant et faisant un pas vers
l'infortunée...
-- Bonne mère!... toi, à genoux, dit Agricol en se courbant vers
Françoise, en l'embrassant avec effusion; relève-toi donc!
-- Non, mon enfant, dit Françoise de son accent à la fois doux et
ferme, je ne me relèverai pas avant que ton père... m'ait
pardonnée... j'ai eu de grands torts envers lui... maintenant je
le sais...
-- Te pardonner... pauvre femme, dit le soldat ému en
s'approchant. Est-ce que je t'ai jamais accusée... sauf dans un
premier mouvement de désespoir? Non... non... ce sont de mauvais
prêtres que j'ai accusés... et j'avais raison... Enfin, te voilà,
ajouta-t-il, en aidant son fils à relever Françoise; c'est un
chagrin de moins... On t'a donc mise en liberté?... Hier je
n'avais pu encore savoir où était ta prison... j'ai tant de soucis
que je n'ai pas eu qu'à songer à toi... Voyons, chère femme,
assieds-toi là...
-- Bonne mère... comme tu es faible... comme tu as froid... comme
tu es pâle!... dit Agricol avec angoisse et les yeux remplis de
larmes.
-- Pourquoi ne nous as-tu pas fait prévenir? ajouta-t-il... Nous
aurions été te chercher... Mais comme tu trembles!... chère
mère... tes mains sont glacées... reprit le forgeron agenouillé
devant Françoise.
Puis se tournant vers la Mayeux:
-- Fais donc un peu de feu tout de suite.
-- J'y avais pensé quand ton père est arrivé, Agricol; mais il n'y
a plus ni bois ni charbon...
-- Eh bien... je t'en prie, ma bonne Mayeux, descends en emprunter
au père Loriot... il est si bonhomme qu'il ne te refusera pas...
Ma pauvre mère est capable de tomber malade... vois comme elle
frissonne.
À peine avait-il dit ces mots que la Mayeux disparut. Le forgeron
se leva, alla prendre la couverture du lit, et revint en
envelopper soigneusement les genoux et les pieds de sa mère; puis,
s'agenouillant de nouveau devant elle, il lui dit:
-- Tes mains, chère mère.
Et Agricol, prenant les mains débiles de sa mère dans les siennes,
essaya de les réchauffer de son haleine.
Rien n'était plus touchant que ce tableau, que de voir ce robuste
garçon à la figure énergique et résolue, alors empreinte d'une
expression de tendresse adorable, entourer des attentions les plus
délicates cette pauvre vieille mère pâle et tremblante.
Dagobert, bon comme son fils, alla prendre un oreiller, l'apporta,
et dit à sa femme:
-- Penche-toi un peu en avant, je vais mettre cet oreiller
derrière toi; tu seras mieux, et cela te réchauffera encore.
-- Comme vous me gâtez tous deux, dit Françoise en tâchant de
sourire; et toi surtout, es-tu bon... après tout le mal que je
t'ai fait! dit-elle à Dagobert.
Et dégageant une de ses mains d'entre celles de son fils, elle
prit la main du soldat, sur laquelle elle appuya ses yeux remplis
de larmes; puis elle dit à voix basse:
-- En prison, je me suis bien repentie... va...
Le coeur d'Agricol se brisait en songeant que sa mère avait dû
être momentanément confondue dans sa prison avec tant de
misérables créatures... elle, sainte et digne femme... d'une
pureté si angélique... Il allait pour ainsi dire la consoler d'un
passé si douloureux pour elle; mais il se tut, songeant que ce
serait porter un nouveau coup à Dagobert. Aussi reprit-il:
-- Et Gabriel, chère mère!... comment va-t-il, ce bon frère?
Puisque tu viens de le voir, donne-nous de ses nouvelles.
-- Depuis son arrivée, dit Françoise en essuyant ses yeux, il est
en retraite... ses supérieurs lui ont rigoureusement défendu de
sortir... Heureusement, ils ne lui avaient pas défendu de me
recevoir... car ses paroles, ses conseils m'ont ouvert les yeux;
c'est lui qui m'a appris combien, sans le savoir, j'avais été
coupable envers toi, mon pauvre mari.
-- Que veux-tu dire? reprit Dagobert.
-- Dame! tu dois penser que si je t'ai causé tant de chagrin, ce
n'est pas par méchanceté... En te voyant si désespéré, je
souffrais autant que toi; mais je n'osais pas le dire, de peur de
manquer à mon serment... Je voulais le tenir, croyant bien faire,
croyant que c'était mon devoir... Pourtant... quelque chose me
disait que mon devoir n'était pas de te désoler ainsi. «Hélas! mon
Dieu! éclairez-moi! m'écriai-je dans ma prison, en m'agenouillant
et en priant malgré les railleries des autres femmes; comment une
action juste et sainte qui m'a été ordonnée par mon confesseur, le
plus respectable des hommes, accable-t-elle moi et les miens de
tant de tourments? Ayez pitié de moi, mon bon Dieu! inspirez-moi,
avertissez-moi si j'ai fait mal sans le vouloir...» Comme je
priais avec ferveur, Dieu m'a exaucée; il m'a envoyé l'idée de
m'adresser à Gabriel... «Je vous remercie, mon Dieu, je vous
obéirai, me suis-je dit: Gabriel est comme mon enfant... il est
prêtre aussi... c'est un saint martyr... si quelqu'un au monde
ressemble au divin Sauveur par la charité, par la bonté... c'est
lui... Quand je sortirai de prison, j'irai le consulter, et il
éclaircira mes doutes.»
-- Chère mère... tu as raison! s'écria Agricol, c'était une idée
d'en haut... Gabriel... c'est un ange, c'est ce qu'il y a de plus
pur, de plus courageux, de plus noble au monde! C'est le type du
vrai prêtre, du bon prêtre.
-- Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais
jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!...
-- J'y avais bien pensé avant ses voyages, dit naïvement
Françoise. J'aurais tant aimé me confesser à ce cher enfant...
Mais, vois-tu, j'ai craint de fâcher l'abbé Dubois, et que Gabriel
ne fût trop indulgent pour mes péchés.
-- Tes péchés, pauvre chère mère... dit Agricol, en as-tu
seulement jamais commis un seul?
-- Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat.
-- Hélas! mon ami, que n'ai-je eu plus tôt un entretien pareil
avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abbé Dubois a éveillé ses
soupçons; alors il m'a interrogée, ce cher enfant, sur bien des
choses dont il ne m'avait jamais parlé jusque-là... Je lui ai
ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et
nous avons fait de tristes découvertes sur des personnes que nous
avions toujours crues bien respectables... et qui pourtant nous
avaient trompés à l'insu l'un de l'autre...
-- Comment cela?
-- Oui, on lui disait à lui, sous le sceau du secret, des choses
censées venir de moi; et à moi, sous le sceau du secret, on me
disait des choses comme venant de lui... Ainsi... il m'a avoué
qu'il ne s'était pas d'abord senti de vocation pour être prêtre...
Mais on lui a assuré que je ne croirais mon salut certain dans ce
monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que
j'étais persuadée que le Seigneur me récompenserait de lui avoir
donné un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais
jamais demander, à lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement,
quoique je l'eusse ramassé orphelin dans la rue et élevé comme mon
fils à force de privations et de travail... Alors, que voulez-
vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux...
s'est sacrifié. Il est entré au séminaire.
-- Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infâme; et
pour les prêtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge
sacrilège...
-- Pendant ce temps-là, reprit Françoise, à moi, on me tenait un
autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais
qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse à cause
d'Agricol, qui, ne devant jamais être qu'un ouvrier, ne jouirait
pas des avantages que la prêtrise assurait à Gabriel... Aussi,
lorsqu'il m'a demandé la permission d'entrer au séminaire (cher
enfant! il n'y entrait qu'à regret, mais il croyait me rendre
heureuse), au lieu de le détourner de cette idée, je l'ai, au
contraire, engagé de tout mon pouvoir à la suivre, l'assurant
qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande
joie... Dame... vous entendez bien! j'exagérais, tant je craignais
qu'il ne me crût jalouse pour Agricol.
-- Quelle odieuse machination! dit Agricol stupéfait. On spéculait
d'une manière indigne sur votre dévouement mutuel; ainsi, dans
l'encouragement presque forcé que tu donnais à sa résolution,
Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher...
-- Peu à peu, pourtant, comme Gabriel est le meilleur coeur qu'il
y ait au monde, la vocation lui est venue. C'est tout simple:
consoler ceux qui souffrent, se dévouer à ceux qui sont
malheureux, il était né pour cela; aussi ne m'aurait-il jamais
parlé du passé sans notre entretien de ce matin... Mais, alors,
lui toujours si doux, si timide... je l'ai vu s'indigner...
s'exaspérer surtout contre M. Rodin et une autre personne qu'il
accuse... Il avait déjà contre eux, m'a-t-il dit, de sérieux
griefs... mais ces découvertes comblaient la mesure.
À ces mots de Françoise, Dagobert fit un mouvement et porta
vivement la main à son front comme pour rassembler ses souvenirs.
Depuis quelques minutes il écoutait avec une surprise profonde et
presque avec frayeur le récit de ces menées souterraines,
conduites par une fourberie si habile et si profonde.
Françoise continua:
-- Enfin... quand j'ai avoué à Gabriel que, par les conseils de
M. l'abbé Dubois, mon confesseur, j'avais livré à une personne
étrangère les enfants qu'on avait confiées à mon mari... les
filles du général Simon... le cher enfant, hélas! bien à regret,
m'a blâmée... non d'avoir voulu faire connaître à ces pauvres
orphelines les douceurs de notre sainte religion, mais de ne pas
avoir consulté mon mari, qui seul répondait devant Dieu et devant
les hommes du dépôt qu'on lui avait confié... Gabriel a vivement
censuré la conduite de M. l'abbé Dubois, qui m'avait donné,
disait-il, des conseils mauvais et perfides; puis ensuite ce cher
enfant m'a consolée avec sa douceur d'ange en m'engageant à venir
tout te dire... Mon pauvre ami! il aurait bien voulu
m'accompagner; car c'est à peine si j'osais penser à rentrer ici,
tant j'étais désolée de mes torts envers toi; mais malheureusement
Gabriel était retenu à son séminaire par des ordres très sévères
de ses supérieurs; il n'a pu venir avec moi, et...
Dagobert interrompit brusquement sa femme: il semblait en proie à
une grande agitation:
-- Un mot, Françoise, dit-il, car, en vérité, au milieu de tant de
soucis, de trames si noires et si diaboliques, la mémoire se perd,
la tête s'égare... Tu m'as dit, le jour où les enfants ont
disparu, qu'en recueillant Gabriel, tu avais trouvé à son cou une
médaille de bronze, et dans sa poche un portefeuille rempli de
papiers écrits en langue étrangère?
-- Oui... mon mari.
-- Que tu avais plus tard remis ces papiers et cette médaille à
ton confesseur?
-- Oui, mon ami.
-- Et Gabriel ne t'a-t-il jamais parlé depuis de cette médaille et
de ces papiers?
-- Non.
Agricol, entendant cette révélation de sa mère, la regardait avec
surprise, et s'écria:
-- Mais alors Gabriel a donc le même intérêt que les filles du
général Simon et Mlle de Cardoville... à se trouver demain rue
Saint-François?
-- Certainement, dit Dagobert, et maintenant te souvient-il qu'il
nous a dit, lors de mon arrivée, que dans quelques jours il aurait
besoin de nous, de notre appui, pour une circonstance grave?
-- Oui, mon père.
-- Et on le retient prisonnier à son séminaire! Et il a dit à ta
mère qu'il avait à se plaindre de ses supérieurs! Et il nous a
demandé notre appui, t'en souviens-tu? d'un air si triste et si
grave, que je lui ai dit:
-- Qu'il s'agirait d'un duel à mort qu'il ne nous parlerait pas
autrement!... reprit Agricol en interrompant Dagobert. C'est vrai,
mon père... et pourtant, toi qui te connais en courage, tu as
reconnu la bravoure de Gabriel égale à la tienne... Pour qu'il
craigne tant ses supérieurs, il faut que le danger soit grand.
-- Maintenant que j'ai entendu ta mère... je comprends tout... dit
Dagobert. Gabriel est comme Rose et Blanche, comme Mlle de
Cardoville... comme ta mère, comme nous le sommes peut-être, nous-
mêmes, victimes d'une sourde machination de mauvais prêtres...
Tiens, à cette heure que je connais leurs moyens ténébreux, leur
persévérance infernale... je le vois, ajouta le soldat en parlant
plus bas, il faut être bien fort pour lutter contre eux... Non, je
n'avais pas l'idée de leur puissance...
-- Tu as raison, mon père... car ceux qui sont hypocrites et
méchants peuvent faire autant de mal que ceux qui sont bons et
charitables comme Gabriel... font de bien. Il n'y a pas d'ennemi
plus implacable qu'un mauvais prêtre.
-- Je te crois... et cela m'épouvante, car enfin mes pauvres
enfants sont entre leurs mains. Faudrait-il les leur abandonner
sans lutte?... Tout est-il donc désespéré?... Oh! non... non...
pas de faiblesses!... Et pourtant... depuis que ta mère nous a
dévoilé ces trames diaboliques, je ne sais... mais je me sens
moins fort... moins résolu... Tout ce qui se passe autour de nous
me semble effrayant. L'enlèvement de ces enfants n'est plus une
chose isolée, mais une ramification d'un vaste complot qui nous
entoure et nous menace... Il me semble que, moi et ceux que
j'aime, nous marchons la nuit... au milieu des serpents... au
milieu d'ennemis et de pièges qu'on ne peut ni voir ni
combattre... Enfin, que veux-tu que je te dise!... moi, je n'ai
jamais craint la mort... je ne suis pas lâche... eh bien!
maintenant, je l'avoue... oui, je l'avoue... ces robes noires me
font peur... oui... j'en ai peur...
Dagobert prononça ces mots avec un accent si sincère, que son fils
tressaillit, car il partageait la même impression.
Et cela devait être; les caractères francs, énergiques, résolus,
habitués à agir et à combattre au grand jour, ne peuvent ressentir
qu'une crainte, celle d'être enlacés et frappés dans les ténèbres
par des ennemis insaisissables: ainsi Dagobert avait vingt fois
affronté la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer
naïvement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de
mensonges, de noirceurs, le soldat éprouvait un vague effroi; et
quoique rien ne fût changé dans les conditions de son entreprise
nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour
plus sinistre et plus dangereux.
Le silence qui régnait depuis quelques moments fut interrompu par
le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de
Dagobert, de sa femme et d'Agricol ne devait pas avoir d'importun
auditeur, frappa légèrement à la porte, restant en dehors avec le
père Loriot.
-- Peut-on entrer, madame Françoise? dit l'ouvrière, voici le père
Loriot qui apporte du bois.
-- Oui, oui, entre ma bonne Mayeux... dit Agricol pendant que son
père essuyait la sueur froide qui coulait de son front.
La porte s'ouvrit, et l'on vit le digne teinturier, dont les mains
et les bras étaient couleur amarante; il portait d'un côté un
panier de bois; de l'autre, de la braise allumée sur une pelle à
feu.
-- Bonsoir la compagnie, dit le père Loriot, merci d'avoir pensé à
moi, madame Françoise! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a
dedans sont à votre service... Entre voisins on s'aide, comme de
juste. Vous avez, je l'espère, été dans le temps assez bonne pour
feu ma femme!
Puis, déposant le bois dans un coin et donnant la pelle à braise à
Agricol, le digne teinturier, devinant à l'air triste et préoccupé
des différents acteurs de cette scène qu'il serait discret à lui
de ne pas prolonger sa visite, ajouta:
-- Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Françoise?
-- Merci, père Loriot, merci!
-- Alors, bonsoir, la compagnie... Puis, s'adressant à la Mayeux,
le teinturier ajouta:
-- N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert... je n'ai pas osé y
toucher, j'y aurais marqué les quatre doigts et le pouce en
amarante. Bonsoir la compagnie.
Et le père Loriot sortit.
-- Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux.
Et elle s'occupa d'allumer le poêle, pendant qu'Agricol approchait
du foyer le fauteuil de sa mère.
-- Vois ce que c'est, mon garçon, dit Dagobert à son fils, j'ai la
tête si fatiguée que j'y vois à peine clair...
Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes,
et lut avant d'avoir regardé la signature:
«En mer, le 25 décembre 1831. «Je profite de la rencontre et d'une
communication de quelques minutes avec un navire qui se rend
directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'écrire à la hâte
ces lignes, qui te parviendront, je l'espère, par le Havre, et
probablement avant mes dernières lettres de l'Inde... Tu dois être
maintenant avec ma femme et mon enfant... dis-leur...
«Je ne puis finir... le canot part... un mot en hâte... J'arrive
en France... N'oublie pas le 13 février... l'avenir de ma femme et
de mon enfant en dépend...
«Adieu, mon ami! Reconnaissance éternelle. «SIMON.»
-- Agricol... ton père... vite... s'écria la Mayeux.
Dès les premiers mots de cette lettre, à laquelle les
circonstances présentes donnaient un si cruel à-propos, Dagobert
était devenu d'une pâleur mortelle... l'émotion, la fatigue,
l'épuisement, joints à ce dernier coup, le firent chanceler. Son
fils courut à lui, le soutint un instant entre ses bras; mais
bientôt cet accès momentané de faiblesse se dissipa, Dagobert
passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard
étincela, sa figure prit une expression de résolution déterminée,
et il s'écria avec une exaltation farouche:
-- Non, non, je ne serai pas traître, je ne serai pas lâche: les
robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Blanche
Simon seront délivrées!