La Mayeux, émue, attentive, inquiète, penchée à l'une des fenêtres
du couvent, suivait des yeux les mouvements de Mlle de Cardoville
et de Rose Simon, qu'elle s'attendait si peu à trouver réunies
dans cet endroit.
L'orpheline, s'approchant tout à fait de la claire-voie qui
séparait le jardin de la communauté de celui de la maison du
docteur Baleinier, dit quelques mots à Adrienne, dont les traits
exprimèrent tout à coup l'étonnement, l'indignation et la pitié. À
ce moment une religieuse accourut en regardant de côté et d'autre,
comme si elle eût cherché quelqu'un avec inquiétude; puis
apercevant Rose, qui, timide et craintive, se serrait contre la
claire-voie, elle la saisit par le bras, eut l'air de lui faire de
graves reproches, et, malgré quelques vives paroles que Mlle de
Cardoville sembla lui adresser, la religieuse emmena rapidement
l'orpheline, qui, éplorée, se retourna deux ou trois fois vers
Adrienne; celle-ci, après lui avoir encore témoigné de son intérêt
par des gestes expressifs, se retourna brusquement, comme si elle
eût voulu cacher ses larmes.
Le corridor où se tenait la Mayeux pendant cette scène touchante
était situé au premier étage; l'ouvrière eut la pensée de
descendre au rez-de-chaussée, de tâcher de s'introduire dans le
jardin, afin de parler à cette belle jeune fille aux cheveux d'or,
de bien s'assurer si elle était Mlle de Cardoville, et alors, si
elle la croyait dans un moment lucide, de lui apprendre qu'Agricol
avait à lui communiquer des choses du plus grand intérêt, mais
qu'il ne savait comment l'en instruire.
La journée s'avançait, le soleil allait bientôt se coucher; la
Mayeux, craignant que Florine ne se lassât de l'attendre, se hâta
d'agir; marchant d'un pas léger, prêtant l'oreille de temps à
autre avec inquiétude, elle gagna l'extrémité du corridor; là, un
petit escalier de trois ou quatre marches conduisait au palier de
la lingerie, puis, formant une spirale étroite, aboutissait à
l'étage inférieur. L'ouvrière, entendant des voix, se hâta de
descendre, et se trouva dans un long corridor du rez-de-chaussée
vers le milieu duquel s'ouvrait une porte vitrée donnant sur une
partie du jardin réservée à la supérieure. Une allée, bordée d'un
côté par une haute charmille de buis, pouvant protéger la Mayeux
contre les regards, elle s'y glissa et arriva jusqu'à la clôture
en claire-voie, qui à cet endroit séparait le jardin du couvent de
celui de la maison du docteur Baleinier. À quelques pas d'elle
l'ouvrière vit Mlle de Cardoville assise et accoudée sur un banc
rustique.
La fermeté du caractère d'Adrienne avait été un moment ébranlée
par la fatigue, par le saisissement, par l'effroi, par le
désespoir, lors de cette nuit terrible où elle s'était vue
conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier; enfin celui-
ci, profitant avec une astuce diabolique de l'état
d'affaiblissement, d'accablement, où se trouvait la jeune fille,
était même parvenu à la faire un instant douter d'elle-même. Mais
le calme qui succède forcément aux émotions les plus pénibles, les
plus violentes, mais la réflexion, mais le raisonnement d'un
esprit juste et fin, rassurèrent bientôt Adrienne sur les craintes
que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne
crut même pas à une _erreur_ du savant docteur; elle lut
clairement dans la conduite de cet homme, conduite d'une
détestable hypocrisie et d'une rare audace, servie par une non
moins rare habileté; trop tard enfin, elle reconnut dans
M. Baleinier un aveugle instrument de Mme de Saint-Dizier. Dès
lors elle se renferma dans un silence, dans un calme remplis de
dignité; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa
bouche... elle attendit. Pourtant quoiqu'on lui laissât une assez
grande liberté de promenade et d'action (en la privant toutefois
de toute communication avec le dehors), la situation présente
d'Adrienne était dure, pénible, surtout pour elle, si amoureuse
d'un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait néanmoins que
cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l'action
et la surveillance des lois; mais le simple bon sens lui disait
qu'une séquestration de quelques jours, adroitement appuyée sur
des apparences de dérangement d'esprit plus ou moins plausibles,
pouvait, à la rigueur, être tentée et même impunément exécutée;
mais à la condition de ne pas se prolonger au-delà de certaines
limites, parce qu'après tout une jeune fille de sa condition ne
disparaissait pas brusquement du monde, sans qu'au bout d'un
certain temps l'on s'en informât; et alors un prétendu accès de
folie soudaine donnait lieu à de sérieuses investigations. Juste
ou fausse, cette conviction avait suffi pour redonner au caractère
d'Adrienne son ressort et son énergie accoutumés. Cependant, elle
s'était quelquefois en vain demandé la cause de cette
séquestration; elle connaissait trop Mme de Saint-Dizier pour la
croire capable d'agir sans un but arrêté et d'avoir seulement
voulu lui causer un tourment passager... En cela Mlle de
Cardoville ne se trompait pas; le père d'Aigrigny et la princesse
étaient persuadés qu'Adrienne, plus instruite qu'elle ne voulait
le paraître, savait combien il lui importait de se trouver, le 13
février, rue Saint-François, et qu'elle était résolue à faire
valoir ses droits. En faisant enfermer Adrienne comme folle, ils
portaient donc un coup funeste à son avenir; mais disons que cette
dernière précaution était inutile, car Adrienne, quoique sur la
voie du secret de famille qu'on avait voulu lui cacher, et dont on
la croyait informée, ne l'avait pas entièrement pénétré, faute de
quelques pièces cachées ou égarées. Quel que fût le motif de la
conduite odieuse des ennemis de Mlle de Cardoville, elle n'en
était pas moins révoltée. Rien n'était moins haineux, moins avide
de vengeance que cette généreuse jeune fille; mais en songeant à
tout ce que Mme de Saint-Dizier, l'abbé d'Aigrigny et le docteur
Baleinier lui faisaient souffrir, elle se promettait, non des
représailles, mais d'obtenir, par tous les moyens possibles, une
réparation éclatante. Si on la lui refusait, elle était décidée à
poursuivre, à combattre sans repos ni trêve tant d'astuce, tant
d'hypocrisie, tant de cruauté, non par ressentiment de ses
douleurs, mais pour épargner les mêmes tourments à d'autres
victimes, qui ne pourraient, comme elle, lutter et se défendre.
Adrienne, sans doute encore sous la pénible impression que venait
de lui causer son entrevue avec Rose Simon, s'accoudait
languissamment sur l'un des supports du banc rustique où elle
était assise, et tenait ses yeux cachés sous sa main gauche. Elle
avait déposé son chapeau à ses côtés, et la position inclinée de
sa tête ramenait sur ses joues fraîches et polies, qu'elles
cachaient presque entièrement, les longues boucles de ses cheveux
d'or. Dans cette attitude, penchée, remplie de grâce et d'abandon,
le charmant et riche contour de sa taille se dessinait sous sa
robe de moire d'un vert d'émail; un large col fixé par un noeud de
satin rose et des manchettes plates en guipure magnifique
empêchaient que la couleur de sa robe tranchât trop vivement sur
l'éblouissante blancheur de son cou de cygne et de ses mains
raphaélesques imperceptiblement veinées de petits sillons d'azur;
sur son cou-de-pied, très haut et très nettement détaché, se
croisaient les minces cothurnes d'un petit soulier de satin noir,
car le docteur Baleinier lui avait permis de s'habiller avec son
goût habituel: et nous l'avons dit, la recherche, l'élégance,
n'étaient pas pour Adrienne coutume de coquetterie, mais devoir
envers elle-même que Dieu s'était complu à faire si belle.
À l'aspect de cette jeune fille, dont elle admira naïvement la
mise et la tournure charmantes, sans retour amer sur les haillons
qu'elle portait et sur sa difformité à elle, pauvre ouvrière, la
Mayeux se dit tout d'abord, avec autant de bon sens que de
sagacité, qu'il était extraordinaire qu'une folle se vêtit si
_sagement_ et si gracieusement; aussi ce fut avec autant de
surprise que d'émotion qu'elle s'approcha doucement de la claire-
voie qui la séparait d'Adrienne, réfléchissant, néanmoins, que
peut-être cette infortunée était véritablement insensée, mais
qu'elle se trouvait dans un jour lucide. Alors d'une voix timide,
mais assez élevée pour être entendue, la Mayeux, afin de s'assurer
de l'identité d'Adrienne, dit avec un grand battement de coeur:
-- Mademoiselle de Cardoville!
-- Qui m'appelle! dit Adrienne. Puis redressant vivement la tête,
et apercevant la Mayeux, elle ne put retenir un léger cri de
surprise, presque d'effroi. En effet, cette pauvre créature, pâle,
difforme, misérablement vêtue, lui apparaissant ainsi brusquement,
devait inspirer à Mlle de Cardoville, si amoureuse de grâce et de
beauté, une sorte de répugnance, de frayeur... et ces deux
sentiments se trahirent sur sa physionomie expressive. La Mayeux
ne s'aperçut pas de l'impression qu'elle causait; immobile, les
yeux fixes, les mains jointes avec une sorte d'admiration ou
plutôt d'adoration profonde, elle contemplait l'éblouissante
beauté d'Adrienne, qu'elle avait seulement entrevue à travers le
grillage de sa croisée; ce que lui avait dit Agricol du charme de
sa protectrice lui paraissait mille fois au-dessous de la réalité;
jamais la Mayeux, même dans ses secrètes inspirations de poète,
n'avait rêvé une si rare perfection. Par un rapprochement
singulier, l'aspect du beau idéal jetait dans une sorte de divine
extase ces deux jeunes filles si dissemblables, ces deux types
extrêmes de laideur et de beauté, de richesse et de misère.
Après cet hommage, pour ainsi dire involontaire, rendu à Adrienne,
la Mayeux fit un mouvement vers la claire-voie.
-- Que voulez-vous!... s'écria Mlle de Cardoville en se levant,
avec un sentiment de répulsion qui ne put échapper à la Mayeux.
Aussi, baissant timidement les yeux, celle-ci dit de sa voix la
plus douce:
-- Pardon, mademoiselle, de me présenter ainsi devant vous, mais
les moments sont précieux... je viens de la part d'Agricol...
En prononçant ces mots la jeune ouvrière releva les yeux avec
inquiétude, craignant que Mlle de Cardoville n'eût oublié le nom
du forgeron; mais à sa grande surprise et à sa plus grande joie,
l'effroi d'Adrienne sembla diminuer au nom d'Agricol. Elle se
rapprocha de la claire-voie, et regarda la Mayeux avec une
curiosité bienveillante.
-- Vous venez de la part de M. Agricol Baudoin! lui dit-elle. Et
qui êtes-vous!
-- Sa soeur adoptive, mademoiselle... une pauvre ouvrière qui
demeure dans sa maison.
Adrienne parut rassembler ses souvenirs, se rassurer tout à fait,
et dit en souriant avec bonté, après un moment de silence:
-- C'est vous qui avez engagé M. Agricol à s'adresser à moi pour
la caution, n'est-ce pas?
-- Comment! mademoiselle, vous vous souvenez?...
-- Je n'oublie jamais ce qui est généreux et noble. M. Agricol m'a
parlé avec attendrissement de votre dévouement pour lui; je m'en
souviens... rien de plus simple... Mais comment êtes-vous ici,
dans ce couvent?
-- On m'avait dit que peut-être l'on m'y procurerait de
l'occupation, car je me trouve sans ouvrage. Malheureusement, j'ai
éprouvé un refus de la part de la supérieure.
-- Et comment m'avez-vous reconnue?
-- À votre beauté, mademoiselle... dont Agricol m'avait parlé.
-- Ne m'avez-vous pas plutôt reconnue... à ceci? dit Adrienne; et,
souriant, elle prit du bout de ses doigts rosés l'extrémité d'une
des longues et soyeuses boucles de ses cheveux dorés.
-- Il faut pardonner à Agricol, mademoiselle, dit la Mayeux avec
un de ces demi-sourires qui effleuraient si rarement ses lèvres;
il est poète, et en me faisant, avec une respectueuse admiration,
le portrait de sa protectrice... il n'a omis aucune de ses rares
perfections.
-- Et qui vous a donné l'idée de venir me parler?
-- L'espoir de pouvoir peut-être vous servir, mademoiselle... Vous
avez recueilli Agricol avec tant de bonté, que j'ai osé partager
sa reconnaissance envers vous...
-- Osez, osez, ma chère enfant, dit Adrienne avec une grâce
indéfinissable, ma récompense sera double... quoique jusqu'ici je
n'aie pu être utile que d'intention à votre digne frère adoptif.
Pendant l'échange de ces paroles, Adrienne et la Mayeux s'étaient
tour à tour regardées avec une surprise croissante.
D'abord la Mayeux ne comprenait pas qu'une femme qui passait pour
folle s'exprimât comme s'exprimait Adrienne; puis elle s'étonnait
elle-même de la liberté ou plutôt de l'aménité d'esprit avec
laquelle elle venait de répondre à Mlle de Cardoville, ignorant
que celle-ci partageait ce précieux privilège des natures élevées
et bienveillantes, de mettre en valeur tout ce qui les approche
avec sympathie.
De son côté, Mlle de Cardoville était à la fois profondément émue
et étonnée d'entendre cette jeune fille du peuple, vêtue comme une
mendiante, s'exprimer en termes choisis avec un à-propos parfait.
À mesure qu'elle considérait la Mayeux, l'impression désagréable
que celle-ci lui avait fait éprouver se transformait en un
sentiment tout contraire. Avec ce tact de rapide et minutieuse
observation naturel aux femmes, elle remarquait sous le mauvais
bonnet de crêpe noir de la Mayeux, une belle chevelure châtain,
lisse et brillante. Elle remarquait encore que ses mains blanches,
longues et maigres, quoique sortant des manches d'une robe en
guenilles, étaient d'une netteté parfaite, preuve que le soin, la
propreté, le respect de soi, luttaient du moins contre une
horrible détresse. Adrienne trouvait enfin dans la pâleur des
traits mélancoliques de la jeune ouvrière, dans l'expression à la
fois intelligente, douce et timide de ses yeux bleus, un charme
touchant et triste, une dignité modeste qui faisaient oublier sa
difformité. Adrienne aimait passionnément la beauté physique; mais
elle avait l'esprit trop supérieur, l'âme trop noble, le coeur
trop sensible, pour ne pas savoir apprécier la beauté morale qui
rayonne souvent sur une figure humble et souffrante. Seulement,
cette appréciation était toute nouvelle pour Mlle de Cardoville;
jusqu'alors sa haute fortune, ses habitudes élégantes, l'avaient
tenue éloignée des personnes de la classe de la Mayeux.
Après un moment de silence, pendant lequel la belle patricienne et
l'ouvrière misérable s'étaient mutuellement examinées avec une
surprise croissante, Adrienne dit à la Mayeux:
-- La cause de notre étonnement à toutes deux est, je crois,
facile à deviner; vous trouvez sans doute que je parle assez
raisonnablement pour une folle, si l'on vous a dit que je l'étais.
Et moi, ajouta Mlle de Cardoville d'un ton de commisération pour
ainsi dire respectueuse, et moi je trouve que la délicatesse de
votre langage et de vos manières contraste si douloureusement avec
la position où vous semblez être, que ma surprise doit encore
surpasser la vôtre.
-- Ah! mademoiselle, s'écria la Mayeux avec une expression de
bonheur tellement sincère et profond, que ses yeux se voilèrent de
larmes de joie, il est donc vrai! On m'avait trompée: aussi tout à
l'heure, en vous voyant si belle, si bienveillante, en entendant
votre voix si douce, je ne pouvais croire qu'un tel malheur vous
eût frappée... Mais, hélas! comment se fait-il mademoiselle, que
vous soyez ici?
-- Pauvre enfant! reprit Adrienne tout émue de l'affection que lui
témoignait cette excellente créature. Et comment se fait-il
qu'avec tant de coeur, qu'avec un esprit si distingué vous soyez
si malheureuse? Mais rassurez-vous je ne serai pas toujours ici...
c'est vous dire que vous et moi reprendrons bientôt la place qui
nous convient... Croyez-moi, je n'oublierai jamais que malgré la
pénible préoccupation où vous deviez être en vous voyant privée de
travail, votre seule ressource, vous ayez songé à venir à moi pour
tâcher de m'être utile... Vous pouvez, en effet, me servir
beaucoup... ce qui me ravit, parce que je vous devrai beaucoup...
Aussi vous verrez combien j'abuserai de ma reconnaissance, dit
Adrienne avec un sourire adorable. Mais, reprit-elle, avant de
penser à moi, pensons aux autres. Votre frère adoptif n'est-il pas
en prison?
-- À cette heure, sans doute, mademoiselle, il n'y est plus, grâce
à la générosité d'un de ses camarades; son père a pu aller hier
offrir une caution, et on lui a promis qu'aujourd'hui il serait
libre... Mais, de sa prison, il m'avait écrit qu'il avait les
choses les plus importantes à vous révéler.
-- À moi?
-- Oui, mademoiselle... Agricol sera, je l'espère, libre
aujourd'hui. Par quels moyens pourra-t-il vous en instruire?
-- Il a des révélations à me faire, à moi! répéta Mlle de
Cardoville d'un air pensif. Je cherche en vain ce que cela peut
être; mais tant que je serai enfermée dans cette maison, privée de
toute communication avec le dehors, M. Agricol ne peut songer à
s'adresser directement ou indirectement à moi: il doit donc
attendre que je sois hors d'ici; ce n'est pas tout, il faut aussi
arracher de ce couvent deux pauvres enfants bien plus à plaindre
que moi... Les filles du maréchal Simon sont retenues ici malgré
elles.
-- Vous savez leur nom, mademoiselle?
-- M. Agricol, en apprenant leur arrivée à Paris, m'avait dit
qu'elles avaient quinze ans et qu'elles se ressemblaient d'une
manière frappante... Aussi, lorsque avant-hier, faisant ma
promenade accoutumée, j'ai remarqué deux pauvres petites figures
éplorées venir de temps à autre se coller aux croisées des
cellules qu'elles habitent séparément, l'une au rez-de-chaussée,
l'autre au premier étage, un secret pressentiment m'a dit que je
voyais en elles les orphelines dont M. Agricol m'avait parlé, et
qui déjà m'intéressaient vivement, car elles sont mes parentes.
-- Elles, vos parentes, mademoiselle?
-- Sans doute... Aussi, ne pouvant faire plus, j'avais tâché de
leur exprimer par signes combien leur sort me touchait; leurs
larmes, l'altération de leurs charmants visages, me disaient assez
qu'elles étaient prisonnières dans le couvent comme je le suis
moi-même dans cette maison.
-- Ah! je comprends, mademoiselle, victime de l'animosité de votre
famille, peut-être?...
-- Quel que soit mon sort je suis bien moins à plaindre que ces
deux enfants... dont le désespoir est alarmant... Leur séparation
est surtout ce qui les accable davantage; d'après quelques mots
que l'une d'elles m'a dits tout à l'heure, je vois qu'elles sont
comme moi victimes d'une odieuse machination... Mais, grâce à
vous... il sera possible de les sauver. Depuis que je suis dans
cette maison, il m'a été impossible, je vous l'ai dit, d'avoir la
moindre communication avec le dehors... On ne m'a laissé ni plume
ni papier, il m'est donc impossible d'écrire. Maintenant, écoutez-
moi attentivement, et nous pourrons combattre une odieuse
persécution.
-- Oh! parlez! parlez, mademoiselle!
-- Le soldat qui a amené les orphelines en France, le père de
M. Agricol est ici?
-- Oui, mademoiselle... Ah! si vous saviez son désespoir, sa
fureur, lorsqu'à son retour il n'a pas retrouvé les enfants qu'une
mère mourante lui avait confiés!
-- Il faut surtout qu'il se garde d'agir avec la moindre violence,
tout serait perdu... Prenez cette bague, et Adrienne tira une
bague de son doigt, remettez-la-lui... Il ira aussitôt... Mais
êtes-vous sûre de vous rappeler un nom et une adresse?
-- Oh! oui, mademoiselle... soyez tranquille; Agricol m'a dit
votre nom une seule fois... je ne l'ai pas oublié: le coeur a sa
mémoire.
-- Je le vois, ma chère enfant... Rappelez-vous donc le nom du
comte de Montbron...
-- Le comte de Montbron... Je ne l'oublierai pas.
-- C'est un de mes bons vieux amis; il demeure place Vendôme,
numéro 7.
-- Place Vendôme, numéro 7... Je retiendrai cette adresse.
-- Le père de M. Agricol ira chez lui ce soir; s'il n'y est pas,
il l'attendra jusqu'à son retour. Alors il le demandera de ma
part, en lui faisant remettre cette bague pour preuve de ce qu'il
avance; une fois auprès de lui, il lui dira tout, l'enlèvement des
jeunes filles, l'adresse du couvent où elles sont retenues; il
ajoutera que je suis moi-même renfermée comme folle dans la maison
de santé du docteur Baleinier... La vérité a un accent que
M. de Montbron reconnaîtra... C'est un homme d'infiniment
d'expérience et d'esprit, dont l'influence est grande; à l'instant
il s'occupera des démarches nécessaires, et demain ou après-
demain, j'en suis certaine, ces pauvres orphelines et moi nous
serons libres... cela... grâce à vous. Mais les moments sont
précieux, on pourrait nous surprendre... Hâtez-vous, ma chère
enfant...
Puis, au moment de se retirer, Adrienne dit à la Mayeux, avec un
sourire si touchant et avec un accent si pénétré, si affectueux,
qu'il fut impossible à l'ouvrière de ne pas le croire sincère:
-- M. Agricol m'a dit que je vous valais par le coeur... Je
comprends maintenant tout ce qu'il y avait pour moi d'honorable...
de flatteur dans ces paroles... Je vous en prie... donnez-moi vite
votre main, ajouta Mlle de Cardoville, dont les yeux devinrent
humides; puis, passant sa main charmante à travers deux des ais de
la claire-voie, elle la tendit à la Mayeux.
Les mots et le geste de la belle patricienne furent empreints
d'une cordialité si vraie, que l'ouvrière, sans fausse honte, mit
en tremblant dans la ravissante main d'Adrienne sa pauvre main
amaigrie...
Alors Mlle de Cardoville, par un moment de pieux respect, la porta
spontanément à ses lèvres en disant:
-- Puisque je ne puis vous embrasser comme une soeur, vous qui me
sauvez... que je baise au moins cette noble main glorifiée par le
travail.
Tout à coup des pas se firent entendre dans le jardin du docteur
Baleinier; Adrienne se redressa brusquement et disparut derrière
des arbres verts, en disant à la Mayeux:
-- Courage, souvenir... et espoir! Tout ceci s'était passé si
rapidement, que la jeune ouvrière n'avait pu faire un pas; les
larmes, mais des larmes cette fois bien douces, coulaient
abondamment sur ses joues pâles. Une jeune fille comme Adrienne de
Cardoville la traiter de soeur, lui baiser la main, et se dire
fière de lui ressembler par le coeur, à elle, pauvre créature
végétant au plus profond de l'abîme de la misère, c'était montrer
un sentiment de fraternelle égalité aussi divin que la parole
évangélique. Il est des mots, des impressions, qui font oublier à
une belle âme des années de souffrances, et qui semblent, par un
éclat fugitif, lui révéler à elle-même sa propre grandeur; il en
fut ainsi de la Mayeux: grâce à de généreuses paroles, elle eut un
moment la conscience de sa valeur... Et quoique ce ressentiment
fût aussi rapide qu'ineffable, elle joignit les mains et leva les
yeux au ciel avec une expression de fervente reconnaissance; car
si l'ouvrière ne pratiquait pas, pour nous servir de l'argot
ultramontain, personne plus qu'elle n'était doué de ce sentiment
profondément, sincèrement religieux, qui est au dogme ce que
l'immensité des cieux étoilés est au profond d'une église.
* * * *
Cinq minutes après avoir quitté Mlle de Cardoville, la Mayeux,
sortant du jardin sans être aperçue, était remontée au premier
étage et frappait discrètement à la porte de la lingerie.
Une soeur vint lui ouvrir.
-- Mlle Florine, qui m'a amenée, n'est-elle pas ici, ma soeur?
demanda-t-elle.
-- Elle n'a pu vous attendre plus longtemps; vous venez sans doute
de chez Mme notre mère la supérieure?
-- Oui... oui, ma soeur... dit l'ouvrière en baissant les yeux;
auriez-vous la bonté de me dire par où je dois sortir?
-- Venez avec moi. La Mayeux suivit la soeur, tremblant à chaque
pas de rencontrer la supérieure, qui se fût à bon droit étonnée et
informée de la cause de son long séjour dans le couvent. Enfin, la
première porte du couvent se referma sur la Mayeux. Après avoir
traversé rapidement la vaste cour, s'approchant de la loge du
portier, afin de demander qu'on lui ouvrit la porte extérieure,
l'ouvrière entendit ces mots prononcés d'une voix rude:
-- Il paraît, mon vieux Jérôme, qu'il faudra cette nuit redoubler
de surveillance... Quant à moi, je vais mettre deux balles de plus
dans mon fusil; Mme la supérieure a ordonné de faire deux rondes
au lieu d'une...
-- Moi, Nicolas, je n'ai pas de fusil, dit l'autre voix, j'ai ma
faux bien aiguisée, bien tranchante, emmanchée à revers... C'est
une arme de jardinier; elle n'en est pas plus mauvaise.
Involontairement inquiète de ces paroles, qu'elle n'avait pas
cherché à entendre, la Mayeux s'approcha de la loge du concierge
et demanda le cordon.
-- D'où venez-vous comme ça? dit le portier en sortant à demi de
sa loge, tenant à la main un fusil à deux coups qu'il s'occupait
de charger, et en examinant l'ouvrière d'un regard soupçonneux.
-- Je viens de parler à Mme la supérieure, répondit timidement la
Mayeux.
-- Bien vrai?... dit brutalement Nicolas; c'est que vous m'avez
l'air d'une mauvaise pratique; enfin, c'est égal... filez, et plus
vite que ça!!
La porte cochère s'ouvrit, la Mayeux sortit. À peine avait-elle
fait quelques pas dans la rue qu'à sa grande surprise elle vit
Rabat-Joie accourir à elle... et plus loin, derrière lui, Dagobert
arrivait aussi précipitamment. La Mayeux allait au-devant du
soldat, lorsqu'une voix pleine et sonore, criant de loin: «Hé! ma
bonne Mayeux!» fit retourner la jeune fille...
Du côté opposé d'où venait Dagobert, elle vit accourir Agricol.