II. Le cabinet du ministre.

La voiture était arrivée devant un petit perron couvert de neige

et exhaussé de quelques marches qui conduisaient à un vestibule

éclairé par une lampe.

Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s'appuya sur

le bras du docteur.

-- Mon Dieu! comme vous tremblez... dit celui-ci.

-- Oui... dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid

mortel. Dans ma précipitation, je suis sortie sans châle... Mais

comme cette maison a l'air triste! ajouta-t-elle en montant le

perron.

-- C'est ce que l'on appelle le petit hôtel du ministère, le

_sanctus sanctorum _où notre homme d'État se retire loin du bruit

des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine

d'entrer.

Et il poussa la porte d'un assez grand vestibule complètement

désert.

-- On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez

vive émotion sous une apparence de gaieté, maison de ministre...

maison de parvenu... pas un valet de pied (pas un garçon de

bureau, devrais-je dire) à l'antichambre... Mais heureusement,

ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une pièce qui communiquait au

vestibule,

_Nourri dans le sérail, j'en connais les détours._

Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier

vert à dessins veloutés, et modestement meublé de chaises et de

fauteuils d'acajou recouverts en velours d'Utrecht jaune; le

parquet était brillant, soigneusement ciré: une lampe circulaire,

qui ne donnait au plus que le tiers de sa clarté, était suspendue

beaucoup plus haut qu'on ne les suspend ordinairement. Trouvant

cette demeure singulièrement modeste pour l'habitation d'un

ministre, Adrienne, quoiqu'elle n'eût aucun soupçon, ne put

s'empêcher de faire un mouvement de surprise, et s'arrêta une

minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le

bras, devina la cause de son étonnement, et lui dit en souriant:

-- Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n'est-ce

pas? Mais si vous saviez ce que c'est que l'économie

constitutionnelle!... Du reste, vous allez voir un _monseigneur

_qui a l'air aussi... mesquin que son mobilier... Mais veuillez

m'attendre une seconde... je vais prévenir le ministre et vous

annoncer à lui. Je reviens dans l'instant. Et dégageant doucement

son bras de celui d'Adrienne, qui se serrait involontairement

contre lui, le médecin alla ouvrir une petite porte latérale par

laquelle il s'esquiva.

Adrienne de Cardoville resta seule. La jeune fille, bien qu'elle

ne pût s'exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre

cette grande chambre froide, nue, aux croisées sans rideaux; puis,

peu à peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularités

qu'elle n'avait pas d'abord aperçues, elle se sentit saisie d'une

inquiétude indéfinissable. Ainsi, s'étant approchée du foyer

éteint, elle vit avec surprise qu'il était fermé par un treillis

de fer qui condamnait complètement l'ouverture de la cheminée, et

que les pincettes et la pelle étaient attachées par des chaînettes

de fer. Déjà assez étonnée de cette bizarrerie, elle voulut, par

un mouvement machinal, attirer à elle un fauteuil placé près de la

boiserie... Ce fauteuil resta immobile... Adrienne s'aperçut alors

que le dossier de ce meuble était, comme celui des autres sièges,

attaché à l'un des panneaux par deux petites pattes de fer.

Ne pouvant s'empêcher de sourire, elle se dit:

-- Aurait-on assez peu de confiance dans l'homme d'État chez qui

je suis pour attacher les meubles aux murailles?

Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu

forcée afin de lutter contre sa pénible préoccupation, qui

augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le

plus morne, régnait dans cette demeure, où rien ne révélait le

mouvement, l'activité qui entourent ordinairement un grand centre

d'affaires. Seulement, de temps à autre, la jeune fille entendait

les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.

Plus d'un quart d'heure s'était passé, M. Baleinier ne revenait

pas. Dans son impatience inquiète, Adrienne voulut appeler

quelqu'un afin de s'informer de M. Baleinier et du ministre; elle

leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux côtés de la

glace; elle n'en vit pas, mais elle s'aperçut que ce qu'elle avait

pris jusqu'alors pour une glace, grâce à la demi-obscurité de

cette pièce, était une grande feuille de fer-blanc très luisant.

En s'approchant plus près, elle heurta un flambeau de bronze... ce

flambeau était, comme la pendule, scellé au marbre de la cheminée.

Dans certaines dispositions d'esprit, les circonstances les plus

insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes; ainsi

ce flambeau immobile, ces meubles attachés à la boiserie, cette

glace remplacée par une feuille de fer-blanc, ce profond silence,

l'absence de plus en plus prolongée de M. Baleinier,

impressionnèrent si vivement Adrienne, qu'elle commença de

ressentir une sourde frayeur. Telle était pourtant sa confiance

absolue dans le médecin, qu'elle en vint à se reprocher son

effroi, se disant que, après tout, ce qui le causait n'avait

aucune importance réelle, et qu'il était déraisonnable de se

préoccuper de si peu de chose. Quant à l'absence de M. Baleinier,

elle se prolongeait sans doute parce qu'il attendait que les

occupations du ministre le laissassent libre de recevoir.

Néanmoins, quoiqu'elle tâchât de se rassurer ainsi, la jeune

fille, dominée par sa frayeur, se permit ce qu'elle n'aurait

jamais osé sans cette occurrence: elle s'approcha peu à peu de la

petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et prêta

l'oreille.

Elle suspendit sa respiration, écouta... et n'entendit rien.

Tout à coup un bruit à la fois sourd et pesant, comme celui d'un

corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tête... il lui sembla

même entendre un gémissement étouffé. Levant vivement les yeux,

elle vit tomber quelques parcelles de peinture écaillée, détachées

sans doute par l'ébranlement du plancher supérieur.

Ne pouvant résister davantage à son effroi, Adrienne courut à la

porte par laquelle elle était entrée avec le docteur, afin

d'appeler quelqu'un. À sa grande surprise, elle trouva cette porte

fermée en dehors. Pourtant, depuis son arrivée, elle n'avait

entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste était

extérieure. De plus en plus effrayée, la jeune fille se précipita

vers la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et

auprès de laquelle elle venait d'écouter... Cette porte était

aussi extérieurement fermée... Voulant cependant lutter contre la

terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela à son aide

la fermeté de son caractère, et voulut, comme on le dit

vulgairement, se raisonner.

-- Je me serai trompée, dit-elle; je n'aurai entendu qu'une chute,

le gémissement n'existe que dans mon imagination... Il y a mille

raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu'un qui

soit tombé... mais ces portes fermées... Peut-être on ignore que

je suis ici, on aura cru qu'il n'y avait personne dans cette

chambre.

En disant ces mots, Adrienne regarda autour d'elle avec anxiété;

puis elle ajouta d'une voix ferme:

-- Pas de faiblesse, il ne s'agit pas de chercher à m'étourdir sur

ma situation... et de vouloir me tromper moi-même; il faut au

contraire la voir en face. Évidemment je ne suis pas ici chez un

ministre... mille raisons me le prouvent maintenant...

M. Baleinier m'a donc trompée... Mais alors dans quel but,

pourquoi m'a-t-il amenée ici, et où suis-je?

Ces deux questions semblèrent à Adrienne aussi insolubles l'une

que l'autre; seulement il lui resta démontré qu'elle était victime

de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette âme loyale, généreuse,

une telle certitude était si horrible, qu'elle voulut encore

essayer de la repousser en songeant à la confiante amitié qu'elle

avait toujours témoignée à cet homme; aussi Adrienne se dit avec

amertume:

-- Voilà comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent

souvent à des suppositions injustes, odieuses; oui, car il n'est

permis de croire à une tromperie si infernale qu'à la dernière

extrémité... et lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Appelons

quelqu'un, c'est le seul moyen de m'éclairer complètement.

Puis se souvenant qu'il n'y avait pas de sonnette, elle dit:

-- Il n'importe, frappons; on viendra sans doute. Et, de son petit

poing délicat, Adrienne heurta plusieurs fois à la porte. Au bruit

sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu'elle

était fort épaisse. Rien ne répondit à la jeune fille. Elle courut

à l'autre porte. Même appel de sa part, même silence profond...

interrompu çà et là au dehors par les mugissements du vent.

-- Je ne suis pas plus peureuse qu'une autre, dit Adrienne en

tressaillant; je ne sais si c'est le froid mortel qu'il fait

ici... mais je frissonne malgré moi; je tâche bien de me défendre

de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde

trouverait comme moi ce qui se passe ici... étrange...

effrayant...

Tout à coup, des cris, ou plutôt des hurlements sauvages, affreux,

éclatèrent avec furie dans la pièce située au-dessus de celle où

elle se trouvait, et peu de temps après une sorte de piétinement

sourd, violent, saccadé, ébranla le plafond, comme si plusieurs

personnes se fussent livrées à une lutte énergique. Dans son

saisissement, Adrienne poussa un cri d'effroi, devint pâle comme

une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s'élança à

l'une des fenêtres fermées par des volets, et l'ouvrit

brusquement. Une violente rafale de vent mêlée de neige fondue

fouetta le visage d'Adrienne, s'engouffra dans le salon, et après

avoir fait vaciller et flamboyer la lumière fumeuse de la lampe,

l'éteignit... Ainsi plongée dans une profonde obscurité, les mains

crispées aux barreaux dont la fenêtre était garnie, Mlle de

Cardoville, cédant enfin à sa frayeur si longtemps contenue,

allait appeler au secours, lorsqu'un spectacle inattendu la rendit

muette de terreur pendant quelques minutes.

Un corps de logis parallèle à celui où elle se trouvait s'élevait

à peu de distance. Au milieu des noires ténèbres qui remplissaient

l'espace, une large fenêtre rayonnait, éclairée... À travers ses

vitres sans rideaux, Adrienne aperçut une figure blanche, hâve,

décharnée, traînant après soi une sorte de linceul, et qui sans

cesse passait et repassait précipitamment devant la fenêtre,

mouvement à la fois brusque et continu.

Le regard attaché sur cette fenêtre qui brillait dans l'ombre,

Adrienne resta comme fascinée par cette lugubre vision; puis ce

spectacle portant sa terreur à son comble, elle appela au secours

de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fenêtre où

elle se tenait cramponnée. Au bout de quelques secondes, et

pendant qu'elle appelait à son secours, deux grandes femmes

entrèrent silencieusement dans le salon où se trouvait Mlle de

Cardoville, qui, toujours cramponnée à la fenêtre, ne put les

apercevoir. Ces deux femmes, âgées de quarante à quarante-cinq

ans, robustes, viriles, étaient négligemment et sordidement

vêtues, comme des chambrières de basse condition; par-dessus leurs

habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant

jusqu'au cou, où ils s'échancraient, tombaient jusqu'à leurs

pieds.

L'une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante,

un gros nez bourgeonné, des petits yeux verts et des cheveux d'une

couleur de filasse ébouriffés sous un bonnet d'un blanc sale.

L'autre, jaune, sèche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui

encadrait étroitement sa maigre figure terreuse, parcheminée,

marquée de petite vérole et durement accentuée par deux gros

sourcils noirs; quelques longs poils gris ombrageaient sa lèvre

supérieure. Cette femme tenait à la main, à demi déployé, une

sorte de vêtement de forme étrange en épaisse toile grise.

Toutes deux étaient donc silencieusement entrées par la petite

porte au moment où Adrienne, dans son épouvante, s'attachait au

grillage de la fenêtre en criant:

-- Au secours!...

D'un signe ces femmes se montrèrent la jeune fille, et pendant que

l'une posait la lampe sur la cheminée, l'autre (celle qui portait

le bonnet de deuil), s'approchant de la croisée, appuya sa grande

main osseuse sur l'épaule de Mlle de Cardoville. Se retournant

brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d'effroi à la vue de

cette sinistre figure. Ce premier mouvement de stupeur passé,

Adrienne se rassura presque; si repoussante que fût cette femme,

c'était du moins quelqu'un à qui elle pouvait parler; elle s'écria

donc vivement d'une voix altérée:

-- Où est M. Baleinier?

Les deux femmes se regardèrent, échangèrent un signe

d'intelligence et ne répondirent pas.

-- Je vous demande, madame, reprit Adrienne, où est M. Baleinier,

qui m'a amenée ici?... je veux le voir à l'instant...

-- Il est parti, dit la grosse femme.

-- Parti!... s'écria Adrienne, parti sans moi!... Mais qu'est-ce

que cela signifie? mon Dieu!...

Puis, après un moment de réflexion, elle reprit:

-- Allez me chercher une voiture. Les deux femmes se regardèrent

en haussant les épaules.

-- Je vous prie, madame, reprit Adrienne d'une voix contenue, de

m'aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans

moi; je veux sortir d'ici.

-- Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l'appelait la

Thomas) n'ayant pas l'air d'entendre ce que disait Adrienne, voilà

l'heure... il faut venir vous coucher.

-- Me coucher! s'écria Mlle de Cardoville avec épouvante.

Mais, mon Dieu! c'est à en devenir folle... Puis, s'adressant aux

deux femmes:

-- Quelle est cette maison? où suis-je? répondez.

-- Vous êtes dans une maison, dit la Thomas d'une voix rude, où il

ne faut pas crier par la fenêtre, comme tout à l'heure.

-- Et où il ne faut pas non plus éteindre les lampes, comme vous

venez de le faire... sans ça, reprit l'autre femme appelée

Gervaise, nous nous fâcherons.

Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d'épouvante,

regardait tout à tour ces horribles femmes avec stupeur; sa raison

s'épuisait en vain à comprendre ce qui se passait. Tout à coup

elle crut avoir deviné et s'écria:

-- Je le vois, il y a ici méprise... je ne me l'explique pas...

mais enfin, il y a une méprise... vous me prenez pour une autre...

Savez-vous qui je suis?... Je me nomme Adrienne de Cardoville!...

Ainsi vous le voyez... je suis libre de sortir d'ici; personne n'a

le droit de me retenir de force... Ainsi, je vous l'ordonne; allez

à l'instant me chercher une voiture... S'il n'y en a pas dans ce

quartier, donnez-moi quelqu'un qui m'accompagne et me conduise

chez moi, rue de Babylone, à l'hôtel Saint-Dizier. Je

récompenserai généreusement cette personne, et vous aussi...

-- Ah çà, aurons-nous bientôt fini? dit la Thomas; à quoi bon nous

dire tout ça?

-- Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours à tous

les moyens, si vous me reteniez de force ici... ce serait bien

grave... vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez!

-- Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non? dit la Gervaise

d'un air impatient et dur.

-- Écoutez, madame, reprit précipitamment Adrienne, laissez-moi

sortir... et je vous donne à chacune deux mille francs... N'est-ce

pas assez? je vous en donne dix... vingt... ce que vous voudrez...

je suis riche... mais que je sorte... mon Dieu!... que je sorte...

je ne veux pas rester... j'ai peur ici, moi!... s'écria la

malheureuse jeune fille avec un accent déchirant.

-- Vingt mille francs!... comme c'est ça, dis donc, la Thomas!

-- Laisse donc tranquille, Gervaise, c'est toujours leur même

chanson à toutes...

-- Eh bien!... puisque raisons, prières, menaces sont vaines, dit

Adrienne puisant une grande énergie dans sa position désespérée,

je vous déclare que je veux sortir, moi... et à l'instant... Nous

allons voir si l'on a l'audace d'employer la force contre moi!

Et Adrienne fit résolument un pas vers la porte.

À ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient précédé le

bruit de lutte dont Adrienne avait été si effrayée retentirent de

nouveau; mais cette fois les hurlements affreux ne furent

accompagnés d'aucun piétinement.

-- Oh! quels cris! dit Adrienne en s'arrêtant; et, dans sa

frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris... les

entendez-vous?... Mais qu'est-ce donc que cette maison, mon Dieu,

où l'on entend cela? Et puis là-bas, ajouta-t-elle presque avec

égarement en montrant l'autre corps de logis, dont une fenêtre

brillait éclairée dans l'obscurité, fenêtre devant laquelle la

figure blanche passait et repassait toujours, là-bas! voyez-

vous... Qu'est-ce que cela?...

-- Eh bien! dit la Thomas, c'est des personnes qui, comme vous,

n'ont pas été sages...

-- Que dites-vous? s'écria Mlle de Cardoville en joignant les

mains avec terreur. Mais... mon Dieu! qu'est-ce donc que cette

maison? qu'est-ce qu'on leur fait donc?...

-- On leur fait ce qu'on vous fera si vous êtes méchante et si

vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise.

-- On leur met... ça, dit la Thomas en montrant l'objet qu'elle

tenait sous son bras; oui, on leur met la _camisole..._

_-- _Ah!!! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains

avec terreur. Une révélation terrible venait de l'éclairer...

Enfin elle comprenait tout...

Après les vives émotions de la journée, ce dernier coup devait

avoir une réaction terrible: la jeune fille se sentit défaillir;

ses mains retombèrent, son visage devint d'une effrayante pâleur,

tout son corps trembla, et elle eut à peine la force de dire d'une

voix éteinte en tombant à genoux et désignant la camisole d'un

regard terrifié:

-- Oh! non... par pitié pas cela!... Grâce... madame!... Je

ferai... ce... que... vous voudrez...

Puis les forces lui manquant, elle s'affaissa sur elle-même, et,

sans ces femmes, qui coururent à elle et la reçurent évanouie dans

leurs bras, elle tombait sur le parquet.

-- Un évanouissement, ça n'est pas dangereux... dit la Thomas;

portons-la sur son lit... nous la déshabillerons pour la coucher,

et ça ne sera rien.

-- Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la

lampe.

Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme

elle eût soulevé un enfant endormi, l'emporta dans ses bras et

suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait

disparu.

Cette chambre, d'une propreté parfaite, était d'une nudité

glaciale; un papier verdâtre couvrait les murs; un petit lit de

fer très bas, à chevet formant tablette, se dressait à l'un des

angles; un poêle, placé dans la cheminée, était entouré d'un

grillage de fer qui en défendait l'approche; une table attachée au

mur, une chaise placée devant cette table et aussi fixée au

parquet, une commode d'acajou et un fauteuil de paille composaient

ce triste mobilier; la croisée, sans rideaux, était intérieurement

garnie d'un grillage destiné à empêcher le bris des carreaux.

C'est dans ce sombre réduit, qui offrait un si pénible contraste

avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu'Adrienne

fut apportée par la Thomas, qui, aidée de Gervaise, assit sur le

lit Mlle de Cardoville inanimée. La lampe fut placée sur la

tablette du chevet.

Pendant que l'une des gardiennes la soutenait, l'autre dégrafait

et ôtait la robe de drap de la jeune fille; celle-ci penchait

languissamment sa tête sur sa poitrine. Quoique évanouie, deux

grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux fermés, dont

les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d'une pâleur

transparente... Son cou et son sein d'ivoire étaient inondés des

flots de soie dorée de sa magnifique chevelure dénouée lors de sa

chute... Lorsque, délaçant le corset de satin, moins doux, moins

frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple

et svelte, s'arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une

statue d'albâtre légèrement rosée, l'horrible mégère toucha de ses

grosses mains rouges, calleuses et gercées, les épaules et les

bras nus de la jeune fille... celle-ci, sans revenir complètement

à elle, tressaillit involontairement à ce contact rude et brutal.

-- A-t-elle des petits pieds! dit la gardienne, qui, s'étant

ensuite agenouillée, déchaussait Adrienne; ils tiendraient tous

deux dans le creux de ma main.

En effet, un petit pied vermeil et satiné comme un pied d'enfant,

çà et là veiné d'azur, fut bientôt mis à nu, ainsi qu'une jambe à

cheville et à genou roses, d'un contour aussi fin, aussi pur que

celui de la Diane antique.

-- Et ses cheveux, sont-ils longs! dit la Thomas, sont-ils longs

et doux!... elle pourrait marcher dessus... Ça serait pourtant

dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crâne.

Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique

chevelure derrière la tête d'Adrienne. Hélas! ce n'était plus la

légère et blanche main de Georgette, de Florine ou d'Hébé, qui

coiffaient leur belle maîtresse avec tant d'amour et d'orgueil!

Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la

gardienne, le même tressaillement nerveux dont la jeune fille

avait été saisie se renouvela, mais plus fréquent et plus fort.

Fût-ce, pour ainsi dire, une sorte de répulsion instinctive,

magnétiquement perçue pendant son évanouissement, fût-ce le froid

de la nuit... bientôt Adrienne frissonna de nouveau, et peu à peu

revint à elle...

Il est impossible de peindre son épouvante, son horreur, son

indignation chastement courroucée, lorsque, écartant de ses deux

mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage

baigné de larmes, elle se vit, en reprenant tout à fait ses

esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mégères.

Adrienne poussa d'abord un cri de honte, de pudeur et d'effroi;

puis, afin d'échapper aux regards de ces deux femmes, par un

mouvement plus rapide que la pensée, elle renversa brusquement la

lampe qui était placée sur la tablette du chevet de son lit, et

qui s'éteignit en se brisant sur le parquet.

Alors, au milieu des ténèbres, la malheureuse enfant,

s'enveloppant dans ses couvertures, éclata en sanglots

déchirants...

Les gardiennes s'expliquèrent le cri et la violente action

d'Adrienne en les attribuant à un accès de folie furieuse.

-- Ah! vous recommencez à éteindre et à briser les lampes... il

paraît que c'est là votre idée, à vous! s'écria la Thomas

courroucée en marchant à tâtons dans l'obscurité. Bon... je vous

ai avertie... vous allez avoir cette nuit la camisole comme la

folle de là-haut.

-- C'est ça, dit l'autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller

chercher de la lumière... à nous deux nous en viendrons à bout.

-- Dépêche-toi... car avec son petit air doucereux... il paraît

qu'elle est tout bonnement furieuse... et qu'il faudra passer la

nuit à côté d'elle.

Triste et douloureux contraste:

Le matin Adrienne s'était levée libre, souriante, heureuse, au

milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entourée des

soins délicats et empressés de trois jeunes filles qui la

servaient... Dans sa généreuse et folle humeur elle avait ménagé à

un jeune prince indien, son parent, une surprise d'une

magnificence splendide et féerique; elle avait pris la plus noble

résolution au sujet des deux orphelines ramenées par Dagobert...

Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier... elle s'était

montrée tour à tour fière et sensible, mélancolique et gaie,

ironique et grave... loyale et courageuse... enfin, si elle venait

dans cette maison maudite, c'était pour demander la grâce d'un

honnête et laborieux artisan...

Et le soir... Mlle de Cardoville, livrée par une trahison infâme

aux mains grossières de deux ignobles gardiennes de folles,

sentait ses membres délicats durement emprisonnés dans cet

abominable vêtement de fous appelé la camisole.

* * * *

Mlle de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux

mégères. Le lendemain matin, à neuf heures, quelle fut la stupeur

de la jeune fille lorsqu'elle vit entrer dans sa chambre le

docteur Baleinier toujours souriant, toujours bienveillant,

toujours paterne!

-- Eh bien, mon enfant, lui dit-il d'une voix affectueuse et

douce, comment avons-nous passé la nuit?

Le juif errant - Tome I · 第 64 / 101 题