M. Baleinier sourit avec malice:

-- Tous les hommes, dit-il, ont leurs faiblesses, et un ministre

en a beaucoup plus qu'un autre; celui que nous allons solliciter a

l'inconvénient de tenir ridiculement à son titre, et sa première

impression serait fâcheuse... si vous ne le saluiez pas d'un

_monsieur le ministre _bien accentué.

-- Qu'à cela ne tienne... mon cher monsieur Baleinier, dit

Adrienne en souriant à son tour. J'irai même jusqu'à l'Excellence,

qui est aussi, je crois, un des titres adoptés.

-- Non pas maintenant... mais raison de plus; et si vous pouviez

même laisser échapper un ou deux _monseigneur, _notre affaire

serait emportée d'emblée.

-- Soyez tranquille, puisqu'il y a des _bourgeois-ministres _comme

il y a des _bourgeois-gentilshommes, _je me souviendrai de

M. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanité de votre homme

d'État.

-- Je vous l'abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le

médecin en voyant avec joie la voiture alors engagée dans les rues

sombres qui conduisent de la place de l'Odéon au quartier du

Panthéon; mais, dans cette circonstance, je n'ai pas le courage de

reprocher à mon ami le ministre d'être orgueilleux puisque son

orgueil peut nous venir en aide.

-- Cette petite ruse est d'ailleurs assez innocente, ajouta Mlle

de Cardoville, et je n'ai aucun scrupule d'y avoir recours, je

vous l'avoue...

Puis, se penchant vers la portière, elle dit:

-- Mon Dieu, que ces rues sont noires!... quel vent! quelle

neige!... dans quel quartier sommes-nous donc?

-- Comment! habitante ingrate et dénaturée... vous ne connaissez

pas, à cette absence de boutiques, notre cher quartier, le

faubourg Saint-Germain?

-- Je croyais que nous l'avions quitté depuis longtemps.

-- Moi aussi, dit le médecin en se penchant à la portière comme

pour reconnaître le lieu où il se trouvait, mais nous y sommes

encore!... Mon malheureux cocher, aveuglé par la neige qui lui

fouette la figure, se sera tout à l'heure trompé; mais nous voici

en bon chemin... oui... je m'y reconnais, nous sommes dans la rue

Saint-Guillaume, rue qui n'est pas gaie, par parenthèse; du reste,

dans dix minutes nous arriverons à l'entrée particulière du

ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilège

d'échapper aux honneurs de la grande porte.

Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement

en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les

habitudes ministérielles, qu'elle ne douta pas un moment de ce que

lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d'ailleurs la

confiance la plus extrême.

Depuis le départ de l'hôtel Saint-Dizier, le docteur avait sur les

lèvres une question qu'il hésitait pourtant à poser, craignant de

se compromettre aux yeux d'Adrienne. Lorsque celle-ci avait parlé

d'intérêts très importants dont on lui aurait caché l'existence,

le docteur, très fin, très habile observateur, avait parfaitement

remarqué l'embarras et les angoisses de la princesse et de

M. d'Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirigé contre

Adrienne (complot qu'il servait aveuglément par soumission aux

volontés de _l'ordre_) ne fût relatif à ces intérêts qu'on lui

avait cachés, et que par cela même il brûlait de connaître; car,

ainsi que chaque membre de la ténébreuse congrégation dont il

faisait partie, ayant forcément l'habitude de la délation, il

sentait nécessairement se développer en lui les vices odieux

inhérents à tout état de _complicité, _à savoir: l'envie, la

défiance et une curiosité jalouse. On comprendra que le docteur

Baleinier, quoique parfaitement résolu de servir les projets de

M. d'Aigrigny, était fort avide de savoir ce qu'on lui avait

dissimulé: aussi, surmontant ses hésitations, trouvant l'occasion

opportune et surtout pressante, il dit à Adrienne après un moment

de silence:

-- Je vais peut-être vous faire une demande très indiscrète. En

tout cas, si vous la trouvez telle... n'y répondez pas...

-- Continuez... je vous en prie.

-- Tantôt... quelques minutes avant que l'on vînt annoncer à

madame votre tante l'arrivée du commissaire de police, vous avez,

ce me semble, parlé de grands intérêts qu'on vous aurait cachés

jusqu'ici...

-- Oui, sans doute...

-- Ces mots, reprit M. Baleinier en accentuant lentement ses

paroles, ces mots ont paru faire une vive impression sur la

princesse...

-- Une impression si vive, dit Adrienne, que certains soupçons que

j'avais se sont changés en certitude.

-- Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère amie, reprit

M. Baleinier d'un ton patelin, que si je rappelle cette

circonstance c'est pour vous offrir mes services dans le cas où

ils pourraient vous être bons à quelque chose; sinon... si vous

voyiez l'ombre d'un inconvénient à m'en apprendre davantage...

supposez que je n'ai rien dit.

Adrienne devint sérieuse, pensive, et, après un silence de

quelques instants, elle répondit à M. Baleinier:

-- Il est à ce sujet des choses que j'ignore... d'autres que je

puis vous apprendre... d'autres enfin que je dois vous taire...

Vous êtes si bon aujourd'hui que je suis heureuse de vous donner

une nouvelle marque de ma confiance.

-- Alors je ne veux rien savoir, dit le docteur d'un air contrit

et pénétré, car j'aurais l'air d'accepter une sorte de

récompense... tandis que je suis mille fois payé par le plaisir

même que j'éprouve à vous servir.

-- Écoutez... dit Adrienne sans paraître s'occuper des scrupules

délicats de M. Baleinier, j'ai de puissantes raisons de croire

qu'un immense héritage doit être dans un temps plus ou moins

prochain partagé entre les membres de ma famille... que je ne

connais pas tous... car, après la révocation de l'édit de Nantes,

ceux dont elle descend se sont dispersés dans les pays étrangers,

et ont subi des fortunes bien diverses.

-- Vraiment! s'écria le docteur, on ne peut plus intéressé. Cet

héritage, où est-il? de qui vient-il? entre les mains de qui est-

il?

-- Je l'ignore...

-- Et comment faire valoir vos droits?

-- Je le saurai bientôt.

-- Et qui vous en instruira?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Et qui vous a appris que cet héritage existait?

-- Je ne puis non plus vous le dire... reprit Adrienne d'un ton

mélancolique et doux qui contrasta avec la vivacité habituelle de

son entretien. C'est un secret... un secret étrange... et dans ces

moments d'exaltation où vous m'avez quelquefois surprise... je

songeais à des circonstances extraordinaires qui se rapportaient à

ce secret... Oui... et alors de bien grandes, de bien magnifiques

pensées s'éveillaient en moi...

Puis Adrienne se tut, profondément absorbée dans ses souvenirs.

M. Baleinier n'essaya pas de l'en distraire. D'abord Mlle de

Cardoville ne s'apercevait pas de la direction que suivait la

voiture; puis le docteur n'était pas fâché de réfléchir à ce qu'il

venait d'apprendre. Avec sa perspicacité habituelle, il pressentit

vaguement qu'il s'agissait pour l'abbé d'Aigrigny d'une affaire

d'héritage: il se promit d'en faire immédiatement le sujet d'un

rapport secret; de deux choses l'une: ou M. d'Aigrigny agissait

dans cette circonstance d'après les instructions de _l'ordre, _ou

il agissait selon son inspiration personnelle; dans le premier

cas, le rapport secret du docteur à qui de droit constatait un

fait; dans le second, il en révélait un autre. Pendant quelque

temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardèrent donc un profond

silence, qui n'était même plus interrompu par le bruit des roues

de la voiture, roulant alors sur une épaisse couche de neige, car

les rues devenaient de plus en plus désertes. Malgré sa perfide

habileté, malgré son audace, malgré l'aveuglement de sa dupe, le

docteur n'était pas absolument rassuré sur le résultat de sa

machination; le moment critique approchait, et le moindre soupçon,

maladroitement éveillé chez Adrienne, pouvait ruiner les projets

du docteur. Adrienne, déjà fatiguée des émotions de cette pénible

journée, tressaillait de temps à autre, car le froid devenait de

plus en plus pénétrant, et, dans sa précipitation à accompagner

M. Baleinier, elle avait oublié de prendre un châle ou un manteau.

Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très élevé,

qui, à travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel

complètement noir. Le silence était profond et morne.

La voiture s'arrêta.

Le valet de pied alla heurter à une grande porte cochère d'une

façon particulière; d'abord il frappa deux coups précipités, puis

un autre séparé par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua

pas cette circonstance, car les coups avaient été peu bruyants, et

d'ailleurs le docteur avait aussitôt pris la parole afin de

couvrir par sa voix le bruit de cette espèce de signal.

-- Enfin, nous voici arrivés, avait-il dit gaiement à Adrienne:

soyez bien séduisante, c'est-à-dire, soyez vous-même.

-- Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant

Adrienne.

Puis elle ajouta, frissonnant malgré elle:

-- Quel froid noir!... Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier,

qu'après avoir été chercher mes pauvres petites parentes chez la

mère de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif

plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment éclairé; car

vous savez mon aversion pour le froid et pour l'obscurité.

-- C'est tout simple, dit galamment le docteur; les plus

charmantes fleurs ne s'épanouissent qu'à la lumière et à la

chaleur.

Pendant que le médecin et Mlle de Cardoville échangeaient ces

paroles, la lourde porte cochère avait crié sur ses gonds et la

voiture était entrée dans la cour. Le docteur descendit le premier

pour offrir son bras à Adrienne.

Le juif errant - Tome I · 第 63 / 101 题