Après la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne
était restée dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le
baron Tripeaud.
En entendant annoncer l'arrivée du commissaire, Mlle de Cardoville
avait ressenti une vive inquiétude, car sans doute, ainsi que
l'avait craint Agricol, le magistrat venait demander
l'autorisation de faire des recherches dans l'intérieur de l'hôtel
et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l'on y croyait
caché. Quoiqu'elle regardât comme très secrète la retraite
d'Agricol, Adrienne n'était pas complètement rassurée; aussi, dans
la prévision d'une éventualité fâcheuse, elle trouvait une
occasion très opportune de recommander instamment son protégé au
docteur, ami fort intime, nous l'avons dit, de l'un des ministres
les plus influents de l'époque. La jeune fille s'approcha donc du
médecin, qui causait à voix basse avec le baron, et de sa voix la
plus douce, la plus câline:
-- Mon bon monsieur Baleinier... je désirerais vous dire deux
mots...
Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d'une
croisée.
-- À vos ordres... mademoiselle... répondit le médecin en se
levant pour suivre Adrienne auprès de la fenêtre.
M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la présence de
l'abbé, craignait la jeune fille comme le feu, fut très satisfait
de cette diversion: pour se donner une contenance, il alla se
remettre en contemplation devant un tableau de sainteté qu'il
semblait ne pas se lasser d'admirer.
Lorsque Mlle de Cardoville fut assez éloignée du baron pour n'être
pas entendue de lui, elle dit au médecin, qui, toujours souriant,
toujours bienveillant, attendait qu'elle s'expliquât:
-- Mon bon docteur, vous êtes mon ami, vous avez été celui de mon
père... Tout à l'heure, malgré la difficulté de votre position,
vous vous êtes courageusement montré mon seul partisan...
-- Mais pas du tout, mademoiselle, n'allez pas dire de pareilles
choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste!
vous me feriez de belles affaires... Voulez-vous bien vous
taire... _Vade retro, Satanas!! _ce qui veut dire: Laissez-moi
tranquille, charmant petit démon que vous êtes!
-- Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous
compromettrai pas; mais permettez-moi seulement de vous rappeler
que bien souvent vous m'avez fait des offres de service... vous
m'avez parlé de votre dévouement...
-- Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez si je m'en tiens à des
paroles.
-- Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement
Adrienne.
-- À la bonne heure, voilà comme j'aime à être pris au mot... Que
faut-il faire pour vous?
-- Vous êtes toujours fort lié avec votre ami le ministre?
-- Sans doute: je le soigne justement d'une extinction de voix: il
en a toujours, la veille du jour où on doit l'interpeller; il aime
mieux ça...
-- Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de
très important pour moi.
-- Pour vous?... et quel rapport?...
Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre à
M. Baleinier, et lui dit:
-- Un domestique étranger vient d'apporter à l'instant cette
lettre pour monsieur le docteur; c'est très pressé...
Le médecin prit la lettre, le valet de chambre sortit.
-- Voici les désagréments du métier, lui dit en souriant Adrienne;
on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur.
-- Ne m'en parlez pas, mademoiselle, dit le médecin, qui ne put
cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l'écriture de
M. d'Aigrigny; ces diables de malades croient en vérité que nous
sommes de fer et que nous accaparons toute la santé qui leur
manque... ils sont impitoyables. Mais vous permettez,
mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard
avant de décacheter la lettre.
Mlle de Cardoville répondit par un gracieux signe de tête. La
lettre du marquis d'Aigrigny n'était pas longue; le médecin la lut
d'un trait; et, malgré sa prudence habituelle, il haussa les
épaules et dit vivement:
-- Aujourd'hui... mais c'est impossible... il est fou...
-- Il s'agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous
tout son espoir... qui vous attend, qui vous appelle... Allons,
mon cher monsieur Baleinier, soyez bon... ne repoussez pas sa
prière... il est si doux de justifier la confiance qu'on
inspire!...
Il y avait à la fois un rapprochement et une contradiction si
extraordinaires entre l'objet de cette lettre écrite à l'instant
même au médecin par le plus implacable ennemi d'Adrienne, et les
paroles de commisération que celle-ci venait de prononcer d'une
voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frappé. Il regarda
Mlle de Cardoville d'un air presque embarrassé et répondit:
-- Il s'agit, en effet... de l'un de mes clients qui compte
beaucoup sur moi... beaucoup trop même... car il me demande une
chose impossible... Mais pourquoi vous intéresser à un inconnu?
-- S'il est malheureux... je le connais... Mon protégé pour qui je
vous demande l'appui du ministre m'était aussi à peu près
inconnu... et maintenant je m'y intéresse on ne peut plus
vivement; car, puisqu'il faut vous le dire, mon protégé est le
fils de ce digne soldat qui a ramené ici, du fond de la Sibérie,
les filles du maréchal Simon.
-- Comment!... votre protégé est...
-- Un brave artisan... le soutien de sa famille... Mais je dois
tout vous dire... voici comment les choses se sont passées...
La confidence qu'Adrienne allait faire au docteur fut interrompue
par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d'Aigrigny, ouvrit
violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie
de la princesse une expression de joie infernale, à peine
dissimulée par un faux semblant d'indignation courroucée.
M. d'Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jeté rapidement un
regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci
répondit par un mouvement de tête négatif. L'abbé se mordit les
lèvres de rage muette; ayant mis ses dernières espérances dans le
docteur, il dut considérer ses projets comme à jamais ruinés,
malgré le nouveau coup que la princesse allait porter à Adrienne.
-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix brève,
précipitée, car elle suffoquait de satisfaction méchante,
messieurs, veuillez prendre place... j'ai de nouvelles et
curieuses choses à vous apprendre au sujet de cette demoiselle.
Et elle désigna sa nièce d'un regard de haine et de mépris
impossible à rendre.
-- Allons... ma pauvre enfant, qu'y a-t-il? que vous veut-on
encore? dit M. Baleinier d'un ton patelin avant de quitter la
fenêtre où il se tenait à côté d'Adrienne; quoi qu'il arrive,
comptez toujours sur moi.
Et ce disant, le médecin alla prendre place à côté de
M. d'Aigrigny et de M. Tripeaud.
À l'insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait
fièrement redressé la tête... La rougeur lui monta au front;
impatientée, irritée des nouvelles attaques dont on la menaçait,
elle s'avança vers la table où la princesse était assise, et dit
d'une voix émue à M. Baleinier:
-- Je vous attends chez moi le plus tôt possible... mon cher
docteur; vous le savez, j'ai absolument besoin de vous parler.
Et Adrienne fit un pas vers la bergère où était son chapeau.
La princesse se leva brusquement et s'écria:
-- Que faites-vous, mademoiselle?
-- Je me retire, madame... Vous m'avez signifié vos volontés, je
vous ai signifié les miennes; cela suffit. Quant aux affaires
d'intérêt, je chargerai quelqu'un de mes réclamations.
Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant
sa proie lui échapper, courut précipitamment à sa nièce, et, au
mépris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d'une
main convulsive en lui disant:
-- Restez!!!
-- Ah!... madame..., fit Adrienne avec un accent de douloureux
dédain, où sommes-nous donc ici?...
-- Vous voulez vous échapper... vous avez peur! lui dit
Mme de Saint-Dizier en la toisant d'un air de dédain.
Avec ces mots: _Vous avez peur... _on aurait fait marcher Adrienne
de Cardoville dans la fournaise. Dégageant son bras de l'étreinte
de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fierté, elle
jeta sur le fauteuil le chapeau qu'elle tenait à la main, et,
revenant auprès de la table, elle dit impérieusement à la
princesse:
-- Il y a quelque chose de plus fort que le profond dégoût que
tout ceci m'inspire... c'est la crainte d'être accusée de lâcheté;
parlez, madame... je vous écoute.
Et la tête haute, le teint légèrement coloré, le regard à demi
voilé par une larme d'indignation, les bras croisés sur son sein,
qui, malgré elle, palpitait d'une vive émotion, frappant
convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha
sur sa tante un coup d'oeil assuré. La princesse voulut alors
distiller goutte à goutte le venin dont elle était gonflée, et
faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine
qu'elle ne lui échapperait pas.
-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix contenue, voici
ce qui vient de se passer... On m'a avertie que le commissaire de
police désirait me parler; je me suis rendue auprès de ce
magistrat, il s'est excusé d'un air peiné du devoir qu'il avait à
remplir. Un homme sous le coup d'un mandat d'amener avait été vu
entrant dans le pavillon du jardin...
Adrienne tressaillit; plus de doute, il s'agissait d'Agricol. Mais
elle redevint impassible en songeant à la sûreté de la cachette où
elle l'avait fait conduire.
-- Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procéder à
la recherche de cet homme, soit dans l'hôtel, soit dans le
pavillon. C'était son droit. Je le priai de commencer par le
pavillon, et je l'accompagnai... Malgré la conduite inqualifiable
de mademoiselle, il ne me vint pas un moment à la pensée, je
l'avoue, de croire qu'elle fût mêlée en quelque chose à cette
déplorable affaire de police... Je me trompais.
-- Que voulez-vous dire, madame? s'écria Adrienne.
-- Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d'un air
triomphant. Chacun son tour... Vous vous êtes, tout à l'heure, un
peu trop hâtée de vous montrer si railleuse et si altière...
J'accompagne donc le commissaire dans ses recherches... Nous
arrivons au pavillon... Je vous laisse à penser l'étonnement, la
stupeur de ce magistrat à la vue de ces trois créatures, costumées
comme des filles de théâtre... Le fait a été d'ailleurs, à ma
demande, consigné dans le procès-verbal; car on ne saurait trop
montrer aux yeux de tous... de pareilles extravagances.
-- Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud
en s'inclinant. Il était bon d'édifier aussi la justice à ce
sujet.
Adrienne, trop vivement préoccupée du sort de l'artisan pour
songer à répondre vertement à Tripeaud ou à Mme de Saint-Dizier,
écoutait en silence, cachant son inquiétude.
-- Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commencé par
interroger sévèrement ces jeunes filles, et leur a demandé si
aucun homme ne s'était, à leur connaissance, introduit dans le
pavillon occupé par mademoiselle... elles ont répondu avec une
incroyable audace qu'elles n'avaient vu personne entrer...
-- Les braves et honnêtes filles! pensa Mlle de Cardoville avec
joie; ce pauvre ouvrier est sauvé... la protection du docteur
Baleinier fera le reste.
-- Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes,
Mme Grivois, m'avait accompagnée; cette excellente personne se
rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin à huit
heures, dit _naïvement _au magistrat qu'il se pourrait fort bien
que l'homme que l'on cherchait se fût introduit par la petite
porte du jardin, laissée involontairement ouverte... par
mademoiselle... en revenant.
-- Il eût été bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire
aussi consigner au procès-verbal que mademoiselle était rentrée
chez elle à huit heures du matin...
-- Je n'en vois pas la nécessité, dit le docteur, fidèle à son
rôle, ceci était complètement en dehors des recherches auxquelles
se livrait le commissaire.
-- Mais, docteur, dit Tripeaud...
-- Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d'un ton ferme,
c'est mon opinion.
-- Et ce n'est pas la mienne, docteur, dit la princesse; ainsi que
M. Tripeaud, j'ai pensé qu'il était important que la chose fût
établie au procès-verbal et j'ai vu au regard confus et douloureux
du magistrat combien il lui était pénible d'avoir à enregistrer la
scandaleuse conduite d'une jeune personne placée dans une si haute
position sociale.
-- Sans doute, madame, dit Adrienne impatientée, je crois votre
pudeur à peu près égale à celle de ce candide commissaire de
police; mais il me semble que votre commune innocence s'alarmait
un peu trop promptement: vous et lui auriez pu réfléchir qu'il n'y
avait rien d'extraordinaire à ce que, étant sortie, je suppose, à
six heures du matin, je fusse rentrée à huit.
-- L'excuse, quoique tardive... est du moins adroite, dit la
princesse avec dépit.
-- Je ne m'excuse pas, madame, répondit fièrement Adrienne; mais,
comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par
amitié pour moi, je donne l'interprétation possible d'un fait
qu'il ne me convient pas d'expliquer devant vous...
-- Alors le fait demeure acquis au procès-verbal... jusqu'à ce que
mademoiselle en donne l'explication, dit le Tripeaud.
L'abbé d'Aigrigny, le front appuyé sur sa main, restait pour ainsi
dire étranger à cette scène, effrayé qu'il était des suites
qu'allait avoir l'entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles
du maréchal Simon, car il ne fallait pas songer à empêcher
matériellement Adrienne de sortir ce soir-là.
Mme de Saint-Dizier reprit:
-- Le fait qui avait si cruellement scandalisé le commissaire
n'est rien encore... auprès de ce qui me reste à vous apprendre,
messieurs... Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les
sens sans trouver personne... nous allions quitter la chambre à
coucher de mademoiselle, car nous avions visité cette pièce en
dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l'une des
moulures dorées d'une fausse porte ne rejoignait pas
hermétiquement... nous attirons l'attention du magistrat sur cette
singularité; ses agents examinent... cherchent... un panneau
glisse sur lui-même... et alors... savez-vous ce que l'on
découvre?... Non... non, cela est tellement odieux, tellement
révoltant... que je n'oserai jamais...
-- Eh bien! j'oserai, moi, madame, dit résolument Adrienne, qui
vit avec un profond chagrin la retraite d'Agricol découverte;
j'épargnerai, madame, à votre candeur le récit de ce nouveau
scandale... et ce que je vais dire n'est d'ailleurs nullement pour
me justifier.
-- La chose en vaudrait pourtant la peine... mademoiselle, dit
Mme de Saint-Dizier avec un sourire méprisant: un homme caché par
vous dans votre chambre à coucher.
-- Un homme caché dans sa chambre à coucher!... s'écria le marquis
d'Aigrigny en redressant la tête avec un indignation qui cachait à
peine une joie cruelle.
-- Un homme dans la chambre à coucher de mademoiselle! ajouta le
baron Tripeaud. Et cela a été, je l'espère, aussi consigné au
procès-verbal?
-- Oui, oui, monsieur, dit la princesse d'un air triomphant.
-- Mais cet homme, dit le docteur d'un air hypocrite, était sans
doute un voleur? Cela s'explique ainsi de soi-même... tout autre
soupçon n'est pas vraisemblable...
-- Votre indulgence pour mademoiselle vous égare, monsieur
Baleinier, dit sèchement la princesse.
-- On connaît cette espèce de voleurs-là, dit Tripeaud; ce sont
ordinairement de beaux jeunes gens très riches...
-- Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier,
mademoiselle n'élève pas ses vues si haut... elle prouve qu'une
erreur peut être non seulement criminelle, mais encore ignoble...
Aussi, je ne m'étonne plus des sympathies que mademoiselle
affichait tout à l'heure pour le populaire... C'est d'autant plus
touchant et attendrissant que cet homme, caché par mademoiselle
chez elle, portait une blouse.
-- Une blouse!... s'écria le baron avec l'air du plus profond
dégoût; mais alors... c'était donc un homme du peuple? C'est à
faire dresser les cheveux sur la tête...
-- Cet homme est un ouvrier forgeron, il l'a avoué, dit la
princesse; mais il faut être juste, c'est un assez beau garçon, et
sans doute mademoiselle, dans la singulière religion qu'elle
professe pour le beau...
-- Assez, madame... assez, dit tout à coup Adrienne, qui,
dédaignant de répondre, avait jusqu'alors écouté sa tante avec une
indignation croissante et douloureuse; j'ai été tout à l'heure sur
le point de me justifier à propos d'une de vos odieuses
insinuations... je ne m'exposerai pas une seconde fois à une
pareille faiblesse... Un mot seulement, madame... Cet honnête et
loyal artisan est arrêté, sans doute?
-- Certes, il a été arrêté et conduit sous bonne escorte... Cela
vous fend le coeur, n'est-ce pas, mademoiselle?... dit la
princesse d'un air triomphant; il faut, en effet, que votre tendre
pitié pour cet intéressant forgeron soit bien grande, car vous
perdez votre assurance ironique.
-- Oui, madame, car j'ai mieux à faire que de railler ce qui est
odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de
larmes en songeant aux inquiétudes cruelles de la famille
d'Agricol prisonnier; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa
tête, en noua les rubans, et s'adressant au docteur:
-- Monsieur Baleinier, je vous ai tout à l'heure demandé votre
protection auprès du ministre...
-- Oui, mademoiselle... et je me ferai un plaisir d'être votre
intermédiaire auprès de lui.
-- Votre voiture est en bas?
-- Oui, mademoiselle... dit le docteur, singulièrement surpris.
-- Vous allez être assez bon pour me conduire à l'instant chez le
ministre... Présentée par vous, il ne me refusera pas la grâce ou
plutôt la justice que j'ai à solliciter de lui.
-- Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une
telle détermination sans mes ordres après ce qui vient de se
passer?... C'est inouï!
-- Cela fait pitié, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s'attendre à
tout.
Au moment où Adrienne avait demandé au docteur si sa voiture était
en bas, l'abbé d'Aigrigny avait tressailli... Un éclair de
satisfaction radieuse, inespérée, avait brillé dans son regard, et
c'est à peine s'il put contenir sa violente émotion lorsque,
adressant un coup d'oeil aussi rapide que significatif au médecin,
celui-ci lui répondit en baissant par deux fois les paupières en
signe d'intelligence et de consentement. Aussi lorsque la
princesse reprit d'un ton courroucé en s'adressant à Adrienne:
«Mademoiselle, je vous défends de sortir», M. d'Aigrigny dit à
Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulière:
-- Il me semble, madame, que l'on peut confier mademoiselle _aux
soins de M. le docteur._
Le marquis prononça ces mots: _aux soins de M. le docteur, _d'une
manière si significative, que la princesse, ayant regardé tour à
tour le médecin et M. d'Aigrigny, comprit tout, et sa figure
rayonna. Non seulement ceci s'était passé très rapidement, mais la
nuit était déjà presque venue, aussi Adrienne, plongée dans la
préoccupation pénible que lui causait le sort d'Agricol, ne put
s'apercevoir des différents signes échangés entre la princesse, le
docteur et l'abbé, signes qui d'ailleurs eussent été pour elle
incompréhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant
paraître céder trop facilement à l'observation du marquis, reprit:
-- Quoique M. le docteur me semble avoir été d'une grande
indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-être pas
d'inconvénient à la lui confier... Pourtant... je ne voudrais pas
laisser établir un pareil précédent, car d'aujourd'hui
mademoiselle ne doit avoir d'autre volonté que la mienne.
-- Madame la princesse, dit gravement le médecin, feignant d'être
un peu choqué des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas
avoir été indulgent pour mademoiselle, mais juste... Je suis à ses
ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le désire;
j'ignore ce qu'elle veut solliciter, mais je la crois incapable
d'abuser de la confiance que j'ai en elle, et de me faire appuyer
une recommandation imméritée.
Adrienne, émue, tendit cordialement la main au docteur, et lui
dit:
-- Soyez tranquille, mon digne ami; vous me saurez gré de la
démarche que je vous fais faire, car vous serez de moitié dans une
noble action...
Le Tripeaud, qui n'était pas dans le secret des nouveaux desseins
du docteur et de l'abbé, dit tout bas à celui-ci d'un air
stupéfait:
-- Comment! on la laisse partir?
-- Oui, oui, répondit brusquement M. d'Aigrigny en lui faisant
signe d'écouter la princesse, qui allait parler.
En effet, celle-ci s'avança vers sa nièce, et lui dit d'une voix
lente et mesurée, appuyant sur chacune de ses paroles:
-- Un mot encore, mademoiselle... un dernier mot devant ces
messieurs. Répondez: malgré les charges terribles qui pèsent sur
vous, êtes-vous toujours décidée à méconnaître mes volontés
formelles?
-- Oui, madame.
-- Malgré le scandaleux éclat qui vient d'avoir lieu, vous
prétendez toujours vous soustraire à mon autorité?
-- Oui, madame.
-- Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre à la vie
décente et sévère que je veux vous imposer?
-- Je vous ai dit tantôt, madame, que je quitterais cette demeure
pour vivre seule et à ma guise.
-- Est-ce votre dernier mot?
-- C'est mon dernier mot.
-- Réfléchissez!... ceci est bien grave... prenez garde!...
-- Je vous ai dit, madame, mon dernier mot... je ne le dis jamais
deux fois.
-- Messieurs... vous l'entendez, reprit la princesse, j'ai fait
tout au monde et en vain pour arriver à une conciliation;
mademoiselle n'aura donc qu'à s'en prendre à elle-même des mesures
auxquelles une si audacieuse révolte me force de recourir.
-- Soit, madame, dit Adrienne.
Puis, s'adressant à M. Baleinier, elle lui dit vivement:
-- Venez... venez, mon cher docteur, je meurs d'impatience;
partons vite... chaque minute perdue peut coûter des larmes bien
amères à une honnête famille.
Et Adrienne sortit précipitamment du salon avec le médecin.
Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de
M. Baleinier; aidée par lui, Adrienne y monta sans s'apercevoir
qu'il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait
ouvert la portière. Lorsque le docteur fut assis à côté de Mlle de
Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d'une seconde,
il dit à haute voix au cocher:
-- À l'hôtel du ministre, par la petite entrée! Les chevaux
partirent rapidement.
Septième partie
Un Jésuite de robe courte