X. Le piège.

Après la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne

était restée dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le

baron Tripeaud.

En entendant annoncer l'arrivée du commissaire, Mlle de Cardoville

avait ressenti une vive inquiétude, car sans doute, ainsi que

l'avait craint Agricol, le magistrat venait demander

l'autorisation de faire des recherches dans l'intérieur de l'hôtel

et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l'on y croyait

caché. Quoiqu'elle regardât comme très secrète la retraite

d'Agricol, Adrienne n'était pas complètement rassurée; aussi, dans

la prévision d'une éventualité fâcheuse, elle trouvait une

occasion très opportune de recommander instamment son protégé au

docteur, ami fort intime, nous l'avons dit, de l'un des ministres

les plus influents de l'époque. La jeune fille s'approcha donc du

médecin, qui causait à voix basse avec le baron, et de sa voix la

plus douce, la plus câline:

-- Mon bon monsieur Baleinier... je désirerais vous dire deux

mots...

Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d'une

croisée.

-- À vos ordres... mademoiselle... répondit le médecin en se

levant pour suivre Adrienne auprès de la fenêtre.

M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la présence de

l'abbé, craignait la jeune fille comme le feu, fut très satisfait

de cette diversion: pour se donner une contenance, il alla se

remettre en contemplation devant un tableau de sainteté qu'il

semblait ne pas se lasser d'admirer.

Lorsque Mlle de Cardoville fut assez éloignée du baron pour n'être

pas entendue de lui, elle dit au médecin, qui, toujours souriant,

toujours bienveillant, attendait qu'elle s'expliquât:

-- Mon bon docteur, vous êtes mon ami, vous avez été celui de mon

père... Tout à l'heure, malgré la difficulté de votre position,

vous vous êtes courageusement montré mon seul partisan...

-- Mais pas du tout, mademoiselle, n'allez pas dire de pareilles

choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste!

vous me feriez de belles affaires... Voulez-vous bien vous

taire... _Vade retro, Satanas!! _ce qui veut dire: Laissez-moi

tranquille, charmant petit démon que vous êtes!

-- Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous

compromettrai pas; mais permettez-moi seulement de vous rappeler

que bien souvent vous m'avez fait des offres de service... vous

m'avez parlé de votre dévouement...

-- Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez si je m'en tiens à des

paroles.

-- Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement

Adrienne.

-- À la bonne heure, voilà comme j'aime à être pris au mot... Que

faut-il faire pour vous?

-- Vous êtes toujours fort lié avec votre ami le ministre?

-- Sans doute: je le soigne justement d'une extinction de voix: il

en a toujours, la veille du jour où on doit l'interpeller; il aime

mieux ça...

-- Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de

très important pour moi.

-- Pour vous?... et quel rapport?...

Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre à

M. Baleinier, et lui dit:

-- Un domestique étranger vient d'apporter à l'instant cette

lettre pour monsieur le docteur; c'est très pressé...

Le médecin prit la lettre, le valet de chambre sortit.

-- Voici les désagréments du métier, lui dit en souriant Adrienne;

on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur.

-- Ne m'en parlez pas, mademoiselle, dit le médecin, qui ne put

cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l'écriture de

M. d'Aigrigny; ces diables de malades croient en vérité que nous

sommes de fer et que nous accaparons toute la santé qui leur

manque... ils sont impitoyables. Mais vous permettez,

mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard

avant de décacheter la lettre.

Mlle de Cardoville répondit par un gracieux signe de tête. La

lettre du marquis d'Aigrigny n'était pas longue; le médecin la lut

d'un trait; et, malgré sa prudence habituelle, il haussa les

épaules et dit vivement:

-- Aujourd'hui... mais c'est impossible... il est fou...

-- Il s'agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous

tout son espoir... qui vous attend, qui vous appelle... Allons,

mon cher monsieur Baleinier, soyez bon... ne repoussez pas sa

prière... il est si doux de justifier la confiance qu'on

inspire!...

Il y avait à la fois un rapprochement et une contradiction si

extraordinaires entre l'objet de cette lettre écrite à l'instant

même au médecin par le plus implacable ennemi d'Adrienne, et les

paroles de commisération que celle-ci venait de prononcer d'une

voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frappé. Il regarda

Mlle de Cardoville d'un air presque embarrassé et répondit:

-- Il s'agit, en effet... de l'un de mes clients qui compte

beaucoup sur moi... beaucoup trop même... car il me demande une

chose impossible... Mais pourquoi vous intéresser à un inconnu?

-- S'il est malheureux... je le connais... Mon protégé pour qui je

vous demande l'appui du ministre m'était aussi à peu près

inconnu... et maintenant je m'y intéresse on ne peut plus

vivement; car, puisqu'il faut vous le dire, mon protégé est le

fils de ce digne soldat qui a ramené ici, du fond de la Sibérie,

les filles du maréchal Simon.

-- Comment!... votre protégé est...

-- Un brave artisan... le soutien de sa famille... Mais je dois

tout vous dire... voici comment les choses se sont passées...

La confidence qu'Adrienne allait faire au docteur fut interrompue

par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d'Aigrigny, ouvrit

violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie

de la princesse une expression de joie infernale, à peine

dissimulée par un faux semblant d'indignation courroucée.

M. d'Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jeté rapidement un

regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci

répondit par un mouvement de tête négatif. L'abbé se mordit les

lèvres de rage muette; ayant mis ses dernières espérances dans le

docteur, il dut considérer ses projets comme à jamais ruinés,

malgré le nouveau coup que la princesse allait porter à Adrienne.

-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix brève,

précipitée, car elle suffoquait de satisfaction méchante,

messieurs, veuillez prendre place... j'ai de nouvelles et

curieuses choses à vous apprendre au sujet de cette demoiselle.

Et elle désigna sa nièce d'un regard de haine et de mépris

impossible à rendre.

-- Allons... ma pauvre enfant, qu'y a-t-il? que vous veut-on

encore? dit M. Baleinier d'un ton patelin avant de quitter la

fenêtre où il se tenait à côté d'Adrienne; quoi qu'il arrive,

comptez toujours sur moi.

Et ce disant, le médecin alla prendre place à côté de

M. d'Aigrigny et de M. Tripeaud.

À l'insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait

fièrement redressé la tête... La rougeur lui monta au front;

impatientée, irritée des nouvelles attaques dont on la menaçait,

elle s'avança vers la table où la princesse était assise, et dit

d'une voix émue à M. Baleinier:

-- Je vous attends chez moi le plus tôt possible... mon cher

docteur; vous le savez, j'ai absolument besoin de vous parler.

Et Adrienne fit un pas vers la bergère où était son chapeau.

La princesse se leva brusquement et s'écria:

-- Que faites-vous, mademoiselle?

-- Je me retire, madame... Vous m'avez signifié vos volontés, je

vous ai signifié les miennes; cela suffit. Quant aux affaires

d'intérêt, je chargerai quelqu'un de mes réclamations.

Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant

sa proie lui échapper, courut précipitamment à sa nièce, et, au

mépris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d'une

main convulsive en lui disant:

-- Restez!!!

-- Ah!... madame..., fit Adrienne avec un accent de douloureux

dédain, où sommes-nous donc ici?...

-- Vous voulez vous échapper... vous avez peur! lui dit

Mme de Saint-Dizier en la toisant d'un air de dédain.

Avec ces mots: _Vous avez peur... _on aurait fait marcher Adrienne

de Cardoville dans la fournaise. Dégageant son bras de l'étreinte

de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fierté, elle

jeta sur le fauteuil le chapeau qu'elle tenait à la main, et,

revenant auprès de la table, elle dit impérieusement à la

princesse:

-- Il y a quelque chose de plus fort que le profond dégoût que

tout ceci m'inspire... c'est la crainte d'être accusée de lâcheté;

parlez, madame... je vous écoute.

Et la tête haute, le teint légèrement coloré, le regard à demi

voilé par une larme d'indignation, les bras croisés sur son sein,

qui, malgré elle, palpitait d'une vive émotion, frappant

convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha

sur sa tante un coup d'oeil assuré. La princesse voulut alors

distiller goutte à goutte le venin dont elle était gonflée, et

faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine

qu'elle ne lui échapperait pas.

-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix contenue, voici

ce qui vient de se passer... On m'a avertie que le commissaire de

police désirait me parler; je me suis rendue auprès de ce

magistrat, il s'est excusé d'un air peiné du devoir qu'il avait à

remplir. Un homme sous le coup d'un mandat d'amener avait été vu

entrant dans le pavillon du jardin...

Adrienne tressaillit; plus de doute, il s'agissait d'Agricol. Mais

elle redevint impassible en songeant à la sûreté de la cachette où

elle l'avait fait conduire.

-- Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procéder à

la recherche de cet homme, soit dans l'hôtel, soit dans le

pavillon. C'était son droit. Je le priai de commencer par le

pavillon, et je l'accompagnai... Malgré la conduite inqualifiable

de mademoiselle, il ne me vint pas un moment à la pensée, je

l'avoue, de croire qu'elle fût mêlée en quelque chose à cette

déplorable affaire de police... Je me trompais.

-- Que voulez-vous dire, madame? s'écria Adrienne.

-- Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d'un air

triomphant. Chacun son tour... Vous vous êtes, tout à l'heure, un

peu trop hâtée de vous montrer si railleuse et si altière...

J'accompagne donc le commissaire dans ses recherches... Nous

arrivons au pavillon... Je vous laisse à penser l'étonnement, la

stupeur de ce magistrat à la vue de ces trois créatures, costumées

comme des filles de théâtre... Le fait a été d'ailleurs, à ma

demande, consigné dans le procès-verbal; car on ne saurait trop

montrer aux yeux de tous... de pareilles extravagances.

-- Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud

en s'inclinant. Il était bon d'édifier aussi la justice à ce

sujet.

Adrienne, trop vivement préoccupée du sort de l'artisan pour

songer à répondre vertement à Tripeaud ou à Mme de Saint-Dizier,

écoutait en silence, cachant son inquiétude.

-- Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commencé par

interroger sévèrement ces jeunes filles, et leur a demandé si

aucun homme ne s'était, à leur connaissance, introduit dans le

pavillon occupé par mademoiselle... elles ont répondu avec une

incroyable audace qu'elles n'avaient vu personne entrer...

-- Les braves et honnêtes filles! pensa Mlle de Cardoville avec

joie; ce pauvre ouvrier est sauvé... la protection du docteur

Baleinier fera le reste.

-- Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes,

Mme Grivois, m'avait accompagnée; cette excellente personne se

rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin à huit

heures, dit _naïvement _au magistrat qu'il se pourrait fort bien

que l'homme que l'on cherchait se fût introduit par la petite

porte du jardin, laissée involontairement ouverte... par

mademoiselle... en revenant.

-- Il eût été bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire

aussi consigner au procès-verbal que mademoiselle était rentrée

chez elle à huit heures du matin...

-- Je n'en vois pas la nécessité, dit le docteur, fidèle à son

rôle, ceci était complètement en dehors des recherches auxquelles

se livrait le commissaire.

-- Mais, docteur, dit Tripeaud...

-- Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d'un ton ferme,

c'est mon opinion.

-- Et ce n'est pas la mienne, docteur, dit la princesse; ainsi que

M. Tripeaud, j'ai pensé qu'il était important que la chose fût

établie au procès-verbal et j'ai vu au regard confus et douloureux

du magistrat combien il lui était pénible d'avoir à enregistrer la

scandaleuse conduite d'une jeune personne placée dans une si haute

position sociale.

-- Sans doute, madame, dit Adrienne impatientée, je crois votre

pudeur à peu près égale à celle de ce candide commissaire de

police; mais il me semble que votre commune innocence s'alarmait

un peu trop promptement: vous et lui auriez pu réfléchir qu'il n'y

avait rien d'extraordinaire à ce que, étant sortie, je suppose, à

six heures du matin, je fusse rentrée à huit.

-- L'excuse, quoique tardive... est du moins adroite, dit la

princesse avec dépit.

-- Je ne m'excuse pas, madame, répondit fièrement Adrienne; mais,

comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par

amitié pour moi, je donne l'interprétation possible d'un fait

qu'il ne me convient pas d'expliquer devant vous...

-- Alors le fait demeure acquis au procès-verbal... jusqu'à ce que

mademoiselle en donne l'explication, dit le Tripeaud.

L'abbé d'Aigrigny, le front appuyé sur sa main, restait pour ainsi

dire étranger à cette scène, effrayé qu'il était des suites

qu'allait avoir l'entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles

du maréchal Simon, car il ne fallait pas songer à empêcher

matériellement Adrienne de sortir ce soir-là.

Mme de Saint-Dizier reprit:

-- Le fait qui avait si cruellement scandalisé le commissaire

n'est rien encore... auprès de ce qui me reste à vous apprendre,

messieurs... Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les

sens sans trouver personne... nous allions quitter la chambre à

coucher de mademoiselle, car nous avions visité cette pièce en

dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l'une des

moulures dorées d'une fausse porte ne rejoignait pas

hermétiquement... nous attirons l'attention du magistrat sur cette

singularité; ses agents examinent... cherchent... un panneau

glisse sur lui-même... et alors... savez-vous ce que l'on

découvre?... Non... non, cela est tellement odieux, tellement

révoltant... que je n'oserai jamais...

-- Eh bien! j'oserai, moi, madame, dit résolument Adrienne, qui

vit avec un profond chagrin la retraite d'Agricol découverte;

j'épargnerai, madame, à votre candeur le récit de ce nouveau

scandale... et ce que je vais dire n'est d'ailleurs nullement pour

me justifier.

-- La chose en vaudrait pourtant la peine... mademoiselle, dit

Mme de Saint-Dizier avec un sourire méprisant: un homme caché par

vous dans votre chambre à coucher.

-- Un homme caché dans sa chambre à coucher!... s'écria le marquis

d'Aigrigny en redressant la tête avec un indignation qui cachait à

peine une joie cruelle.

-- Un homme dans la chambre à coucher de mademoiselle! ajouta le

baron Tripeaud. Et cela a été, je l'espère, aussi consigné au

procès-verbal?

-- Oui, oui, monsieur, dit la princesse d'un air triomphant.

-- Mais cet homme, dit le docteur d'un air hypocrite, était sans

doute un voleur? Cela s'explique ainsi de soi-même... tout autre

soupçon n'est pas vraisemblable...

-- Votre indulgence pour mademoiselle vous égare, monsieur

Baleinier, dit sèchement la princesse.

-- On connaît cette espèce de voleurs-là, dit Tripeaud; ce sont

ordinairement de beaux jeunes gens très riches...

-- Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier,

mademoiselle n'élève pas ses vues si haut... elle prouve qu'une

erreur peut être non seulement criminelle, mais encore ignoble...

Aussi, je ne m'étonne plus des sympathies que mademoiselle

affichait tout à l'heure pour le populaire... C'est d'autant plus

touchant et attendrissant que cet homme, caché par mademoiselle

chez elle, portait une blouse.

-- Une blouse!... s'écria le baron avec l'air du plus profond

dégoût; mais alors... c'était donc un homme du peuple? C'est à

faire dresser les cheveux sur la tête...

-- Cet homme est un ouvrier forgeron, il l'a avoué, dit la

princesse; mais il faut être juste, c'est un assez beau garçon, et

sans doute mademoiselle, dans la singulière religion qu'elle

professe pour le beau...

-- Assez, madame... assez, dit tout à coup Adrienne, qui,

dédaignant de répondre, avait jusqu'alors écouté sa tante avec une

indignation croissante et douloureuse; j'ai été tout à l'heure sur

le point de me justifier à propos d'une de vos odieuses

insinuations... je ne m'exposerai pas une seconde fois à une

pareille faiblesse... Un mot seulement, madame... Cet honnête et

loyal artisan est arrêté, sans doute?

-- Certes, il a été arrêté et conduit sous bonne escorte... Cela

vous fend le coeur, n'est-ce pas, mademoiselle?... dit la

princesse d'un air triomphant; il faut, en effet, que votre tendre

pitié pour cet intéressant forgeron soit bien grande, car vous

perdez votre assurance ironique.

-- Oui, madame, car j'ai mieux à faire que de railler ce qui est

odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de

larmes en songeant aux inquiétudes cruelles de la famille

d'Agricol prisonnier; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa

tête, en noua les rubans, et s'adressant au docteur:

-- Monsieur Baleinier, je vous ai tout à l'heure demandé votre

protection auprès du ministre...

-- Oui, mademoiselle... et je me ferai un plaisir d'être votre

intermédiaire auprès de lui.

-- Votre voiture est en bas?

-- Oui, mademoiselle... dit le docteur, singulièrement surpris.

-- Vous allez être assez bon pour me conduire à l'instant chez le

ministre... Présentée par vous, il ne me refusera pas la grâce ou

plutôt la justice que j'ai à solliciter de lui.

-- Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une

telle détermination sans mes ordres après ce qui vient de se

passer?... C'est inouï!

-- Cela fait pitié, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s'attendre à

tout.

Au moment où Adrienne avait demandé au docteur si sa voiture était

en bas, l'abbé d'Aigrigny avait tressailli... Un éclair de

satisfaction radieuse, inespérée, avait brillé dans son regard, et

c'est à peine s'il put contenir sa violente émotion lorsque,

adressant un coup d'oeil aussi rapide que significatif au médecin,

celui-ci lui répondit en baissant par deux fois les paupières en

signe d'intelligence et de consentement. Aussi lorsque la

princesse reprit d'un ton courroucé en s'adressant à Adrienne:

«Mademoiselle, je vous défends de sortir», M. d'Aigrigny dit à

Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulière:

-- Il me semble, madame, que l'on peut confier mademoiselle _aux

soins de M. le docteur._

Le marquis prononça ces mots: _aux soins de M. le docteur, _d'une

manière si significative, que la princesse, ayant regardé tour à

tour le médecin et M. d'Aigrigny, comprit tout, et sa figure

rayonna. Non seulement ceci s'était passé très rapidement, mais la

nuit était déjà presque venue, aussi Adrienne, plongée dans la

préoccupation pénible que lui causait le sort d'Agricol, ne put

s'apercevoir des différents signes échangés entre la princesse, le

docteur et l'abbé, signes qui d'ailleurs eussent été pour elle

incompréhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant

paraître céder trop facilement à l'observation du marquis, reprit:

-- Quoique M. le docteur me semble avoir été d'une grande

indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-être pas

d'inconvénient à la lui confier... Pourtant... je ne voudrais pas

laisser établir un pareil précédent, car d'aujourd'hui

mademoiselle ne doit avoir d'autre volonté que la mienne.

-- Madame la princesse, dit gravement le médecin, feignant d'être

un peu choqué des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas

avoir été indulgent pour mademoiselle, mais juste... Je suis à ses

ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le désire;

j'ignore ce qu'elle veut solliciter, mais je la crois incapable

d'abuser de la confiance que j'ai en elle, et de me faire appuyer

une recommandation imméritée.

Adrienne, émue, tendit cordialement la main au docteur, et lui

dit:

-- Soyez tranquille, mon digne ami; vous me saurez gré de la

démarche que je vous fais faire, car vous serez de moitié dans une

noble action...

Le Tripeaud, qui n'était pas dans le secret des nouveaux desseins

du docteur et de l'abbé, dit tout bas à celui-ci d'un air

stupéfait:

-- Comment! on la laisse partir?

-- Oui, oui, répondit brusquement M. d'Aigrigny en lui faisant

signe d'écouter la princesse, qui allait parler.

En effet, celle-ci s'avança vers sa nièce, et lui dit d'une voix

lente et mesurée, appuyant sur chacune de ses paroles:

-- Un mot encore, mademoiselle... un dernier mot devant ces

messieurs. Répondez: malgré les charges terribles qui pèsent sur

vous, êtes-vous toujours décidée à méconnaître mes volontés

formelles?

-- Oui, madame.

-- Malgré le scandaleux éclat qui vient d'avoir lieu, vous

prétendez toujours vous soustraire à mon autorité?

-- Oui, madame.

-- Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre à la vie

décente et sévère que je veux vous imposer?

-- Je vous ai dit tantôt, madame, que je quitterais cette demeure

pour vivre seule et à ma guise.

-- Est-ce votre dernier mot?

-- C'est mon dernier mot.

-- Réfléchissez!... ceci est bien grave... prenez garde!...

-- Je vous ai dit, madame, mon dernier mot... je ne le dis jamais

deux fois.

-- Messieurs... vous l'entendez, reprit la princesse, j'ai fait

tout au monde et en vain pour arriver à une conciliation;

mademoiselle n'aura donc qu'à s'en prendre à elle-même des mesures

auxquelles une si audacieuse révolte me force de recourir.

-- Soit, madame, dit Adrienne.

Puis, s'adressant à M. Baleinier, elle lui dit vivement:

-- Venez... venez, mon cher docteur, je meurs d'impatience;

partons vite... chaque minute perdue peut coûter des larmes bien

amères à une honnête famille.

Et Adrienne sortit précipitamment du salon avec le médecin.

Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de

M. Baleinier; aidée par lui, Adrienne y monta sans s'apercevoir

qu'il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait

ouvert la portière. Lorsque le docteur fut assis à côté de Mlle de

Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d'une seconde,

il dit à haute voix au cocher:

-- À l'hôtel du ministre, par la petite entrée! Les chevaux

partirent rapidement.

Septième partie

Un Jésuite de robe courte

Le juif errant - Tome I · 第 61 / 101 题