La princesse de Saint-Dizier, accompagnée de M. d'Aigrigny et
suivie du valet de chambre, s'arrêta dans une pièce voisine de son
cabinet, où étaient restés Adrienne, M. Tripeaud et le médecin.
-- Où est le commissaire de police? demanda la princesse à celui
de ses gens qui était venu lui annoncer l'arrivée de ce magistrat.
-- Madame, il est là dans le salon bleu.
-- Priez-le de ma part de vouloir bien m'attendre quelques
instants.
Le valet de chambre s'inclina et sortit. Dès qu'il fut dehors,
Mme de Saint-Dizier s'approcha vivement de M. d'Aigrigny dont la
physionomie, ordinairement fière et hautaine, était pâle et
sombre.
-- Vous le voyez, s'écria-t-elle d'une voix précipitée, Adrienne
sait tout maintenant; que faire?... que faire?...
-- Je ne sais... dit l'abbé, le regard fixe et absorbé; cette
révélation est un coup terrible.
-- Tout est-il donc perdu?
-- Il n'y aurait qu'un moyen de salut, dit M. d'Aigrigny, ce
serait... le docteur...
-- Mais comment? s'écria la princesse, si vite? aujourd'hui même?
-- Dans deux heures il sera trop tard; cette fille diabolique aura
vu les filles du général Simon...
-- Mais... mon Dieu... Frédérik... c'est impossible...
M. Baleinier ne pourra jamais... il aurait fallu préparer cela de
longue main, comme nous devions le faire après l'interrogatoire
d'aujourd'hui.
-- Il n'importe, reprit vivement l'abbé, il faut que le docteur
essaye à tout prix.
-- Mais sous quel prétexte?
-- Je vais tâcher d'en trouver un...
-- En admettant que vous trouviez ce prétexte, Frédérik, s'il faut
agir aujourd'hui, rien ne sera préparé... _là-bas._
_-- _Rassurez-vous, par habitude de prévoir, on est toujours
prêt.
-- Et comment prévenir le docteur à l'instant même? reprit la
princesse.
-- Le faire demander... cela éveillerait les soupçons de votre
nièce, dit M. d'Aigrigny pensif, et c'est, avant tout, ce qu'il
faut éviter.
-- Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l'une de
nos plus grandes ressources.
-- Un moyen! dit vivement l'abbé; je vais écrire quelques mots à
la hâte à Baleinier; un de vos gens les lui portera, comme si
cette lettre venait du dehors... d'un malade pressant...
-- Excellente idée! s'écria la princesse, vous avez raison...
Tenez... là, sur cette table... il y a tout ce qui est nécessaire
pour écrire... Vite, vite... Mais le docteur réussira-t-il?
-- À vrai dire, je n'ose l'espérer, dit le marquis en s'asseyant
près de la table avec un courroux contenu. Grâce à cet
interrogatoire, qui, du reste, a été au-delà de nos espérances, et
que notre homme caché par nos soins derrière la portière de la
chambre voisine a fidèlement sténographié, grâce aux scènes
violentes qui doivent avoir nécessairement lieu demain et après,
le docteur, en s'entourant d'habiles précautions, aurait pu agir
avec la plus entière certitude... Mais lui demander cela
aujourd'hui... tout à l'heure... Tenez... Herminie... c'est folie
que d'y penser!
Et le marquis jeta brusquement la plume qu'il avait à la main,
puis il ajouta avec un accent d'irritation amère et profonde:
-- Au moment de réussir, voir toutes nos espérances anéanties...
Ah! les conséquences de tout ceci seront incalculables... Votre
nièce... nous fait bien du mal... oh! bien du mal...
Il est impossible de rendre l'expression de sourde colère, de
haine implacable, avec laquelle M. d'Aigrigny prononça ces
derniers mots.
-- Frédérik! s'écria la princesse avec anxiété en appuyant
vivement sa main sur la main de l'abbé, je vous en conjure, ne
désespérez pas encore... l'esprit du docteur est si fécond en
ressources, il nous est si dévoué... essayons toujours.
-- Enfin, c'est du moins une chance, dit l'abbé en reprenant la
plume.
-- Mettons la chose au pis... dit la princesse: qu'Adrienne aille
ce soir... chercher les filles du maréchal Simon... Peut-être ne
les trouvera-t-elle plus...
-- Il ne faut pas espérer cela; il est impossible que les ordres
de Rodin aient été si promptement exécutés... nous en aurions été
avertis.
-- Il est vrai... écrivez alors au docteur... je vais vous envoyer
Dubois; il lui portera votre lettre. Courage, Frédérik! nous
aurons raison de cette fille intraitable...
Puis Mme de Saint-Dizier ajouta avec une rage concentrée:
-- Oh! Adrienne... Adrienne... vous payerez bien cher vos
insolents sarcasmes et les angoisses que vous nous causez!
Au moment de sortir, la princesse se retourna et dit à
M. d'Aigrigny:
-- Attendez-moi ici; je vous dirai ce que signifie la visite du
commissaire, et nous rentrerons ensemble.
La princesse disparut. M. d'Aigrigny écrivit quelques mots à la
hâte, d'une main convulsive.