III. Les naufragés.

Pendant que le régisseur était allé sur le bord de la mer pour

porter secours à ceux des passagers qui auraient pu échapper à un

naufrage inévitable, M. Rodin, conduit par Catherine à la chambre

verte, y avait pris les objets qu'il devait rapporter à Paris.

Après deux heures passées dans cette chambre, fort indifférent au

sauvetage qui préoccupait les habitants du château, Rodin revint

dans la pièce occupée par le régisseur, pièce qui aboutissait à

une longue galerie.

Lorsqu'il y entra, il n'y trouva personne; il tenait sous son bras

une petite cassette de bois des îles, garnie de fermoirs en argent

noircis par les années. Sa redingote, à demi boutonnée, laissait

voir la partie supérieure d'un grand portefeuille de maroquin

rouge placé dans sa poche de côté. M. Rodin demeura pensif pendant

quelques minutes; l'entrée de Mme Dupont, qui s'occupait avec zèle

de tous les préparatifs de secours, l'interrompit dans ses

réflexions.

-- Maintenant, dit Mme Dupont à une servante, faites du feu dans

la pièce voisine, mettez là ce vin chaud: M. Dupont peut rentrer

d'un moment à l'autre.

-- Eh bien, ma chère madame, lui dit Rodin, espère-t-on sauver

quelqu'un de ces malheureux?

-- Hélas! monsieur... je l'ignore; voilà près de deux heures que

mon mari est parti... Je suis dans une inquiétude mortelle; il est

si courageux, si imprudent, une fois qu'il s'agit d'être utile...

-- Courageux... jusqu'à l'imprudence, se dit Rodin avec

impatience... Je n'aime pas cela.

-- Enfin, reprit Catherine, je viens de faire mettre ici à côté du

linge bien chaud... des cordiaux... Pourvu que cela, mon Dieu!

serve à quelque chose!

-- Il faut toujours l'espérer, ma chère madame. J'ai bien regretté

que mon âge, ma faiblesse, ne m'aient pas permis de me joindre à

votre excellent mari... Je regrette aussi de ne pouvoir attendre

pour savoir l'issue de ses efforts, et l'en féliciter s'ils sont

heureux... car je suis malheureusement forcé de repartir... mes

moments sont comptés. Je vous serai très obligé de faire atteler

mon cabriolet.

-- Oui, monsieur... j'y vais aller.

-- Un mot... ma chère, ma bonne madame Dupont... vous êtes une

femme de tête et d'excellent conseil... J'ai mis votre mari à même

de garder, s'il le veut, la place de régisseur de cette terre.

-- Il serait possible! Que de reconnaissance! Sans cette place,

vieux comme nous sommes, nous ne saurions que devenir!

-- J'ai seulement mis à cette promesse... deux conditions... des

misères... il vous expliquera cela.

-- Ah! monsieur, vous êtes notre sauveur...

-- Vous êtes trop bonne... Mais à deux petites conditions.

-- Il y en aurait cent monsieur, que nous les accepterions. Jugez

donc, monsieur... sans ressources... si nous n'avions pas cette

place... sans ressources.

-- Je compte donc sur vous; dans l'intérêt de votre mari, tâchez

de le décider.

-- Madame... madame! voilà monsieur qui arrive, dit une servante

en accourant dans la chambre.

-- Y a-t-il beaucoup de monde avec lui?

-- Non, madame... il est seul...

-- Seul? comment, seul?

-- Oui, madame.

Quelques moments après, M. Dupont entrait dans la salle. Ses

habits ruisselaient d'eau; pour maintenir son chapeau, malgré la

tourmente, il l'avait fixé sur sa tête au moyen de sa cravate

nouée en forme de mentonnière; ses guêtres étaient couvertes d'une

boue crayeuse.

-- Enfin, mon ami, te voilà! j'étais si inquiète! s'écria sa femme

en l'embrassant tendrement.

-- Jusqu'à présent... trois de sauvés.

-- Dieu soit loué! mon cher monsieur Dupont, dit Rodin, au moins

vos efforts n'auront pas été vains.

-- Trois... seulement trois, mon Dieu! dit Catherine.

-- Je ne te parle que de ceux que j'ai vus... près de la petite

anse aux Goélands. Il faut espérer que dans les autres endroits de

la côte un peu accessibles il y a eu d'autres sauvetages.

-- Tu as raison... car heureusement la côte n'est pas partout

également mauvaise.

-- Et où sont ces intéressants naufragés, mon cher monsieur?

demanda Rodin, qui ne pouvait s'empêcher de rester quelques

instants de plus.

-- Ils montent la falaise... soutenus par nos gens. Comme ils ne

marchent guère vite, je suis accouru en avant pour rassurer ma

femme et pour prendre quelques mesures nécessaires; d'abord, il

faut tout de suite préparer des vêtements de femme.

-- Il y a donc une femme parmi les personnes sauvées?

-- Il y a deux jeunes filles... quinze ou seize ans, tout au

plus... des enfants... et si jolies!

-- Pauvres petites! dit M. Rodin avec componction.

-- Celui à qui elles doivent la vie est avec elles... Oh! pour

celui-là, on peut le dire, c'est un héros!...

-- Un héros?

-- Oui. Figure-toi...

-- Tu me diras cela tout à l'heure. Passe donc au moins cette robe

de chambre, qui est bien sèche, car tu es trempé d'eau... bois un

peu de ce vin chaud... tiens.

-- Ce n'est pas de refus, car je suis gelé... Je te disais donc

que celui qui avait sauvé ces jeunes filles était un héros... le

courage qu'il a montré est au-dessus de ce qu'on peut imaginer...

Nous partons d'ici avec les hommes de la ferme, nous descendons le

petit sentier à pic, et nous arrivons enfin au pied de la

falaise... à la petite anse des Goélands, heureusement un peu

abritée des lames par cinq ou six énormes blocs de roches assez

avancés dans la mer. Au fond de l'anse... qu'est-ce que nous

trouvons? les deux jeunes filles dont je te parle, évanouies, les

pieds trempant dans l'eau, mais adossées à une roche, comme si

elles eussent été placées là après avoir été retirées de la mer.

-- Chers enfants... c'est à fendre le coeur, dit M. Rodin en

portant, selon son habitude, le bout de son petit doigt gauche à

l'angle de son oeil droit pour y essuyer une larme qui s'y

montrait rarement.

-- Ce qui m'a frappé, c'est qu'elles se ressemblaient tellement,

dit le régisseur, qu'il faut certainement l'habitude de les voir

pour les reconnaître...

-- Deux jumelles sans doute, dit Mme Dupont.

-- L'une de ces pauvres jeunes filles, reprit le régisseur, tenait

entre ses deux mains jointes une petite médaille en bronze, qui

était suspendue à son cou par une chaînette de même métal.

M. Rodin se tenait ordinairement très voûté. À ces derniers mots

du régisseur, il se redressa brusquement, une légère rougeur

colora ses joues livides... pour tout autre, ces symptômes eussent

paru assez insignifiants; mais chez M. Rodin, habitué depuis

longues années à contraindre, à dissimuler toutes ses émotions,

ils annonçaient une profonde stupeur; s'approchant du régisseur,

il lui dit d'une voix légèrement altérée, mais de l'air le plus

indifférent du monde:

-- C'était sans doute une pieuse relique... Vous n'avez pas vu ce

qu'il y avait sur cette médaille?

-- Non, monsieur... je n'y ai pas songé.

-- Et ces deux jeunes filles se ressemblaient... beaucoup...

dites-vous?

-- Oui, monsieur... à s'y méprendre... Probablement elles sont

orphelines, car elles sont vêtues de deuil...

-- Ah!... elles sont vêtues de deuil... dit M. Rodin avec un

nouveau mouvement.

-- Hélas! si jeunes et orphelines! reprit Mme Dupont en essuyant

ses larmes.

-- Comme elles étaient évanouies... nous les transportions plus

loin, dans un endroit où le sable était bien sec... Pendant que

nous nous occupions de ce soin, nous voyons paraître la tête d'un

homme au-dessous d'une roche; il essayait de la gravir en s'y

cramponnant d'une main; on court à lui, et bien heureusement

encore! car ses forces étaient à bout: il est tombé épuisé entre

les mains de nos hommes. C'est de lui que je te disais: c'est un

héros, car, non content d'avoir sauvé les deux jeunes filles avec

un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une

troisième personne, et il était retourné au milieu des rochers

battus par la mer... mais ses forces étaient à bout, et, sans nos

hommes, il aurait été bien certainement enlevé des roches

auxquelles il se cramponnait.

-- Tu as raison, c'est un fier courage...

M. Rodin, la tête baissée sur sa poitrine, semblait étranger à la

conversation; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la

réflexion: les deux jeunes filles qu'on venait de sauver avaient

quinze ans; elles étaient vêtues de deuil; elles se ressemblaient

à s'y méprendre; l'une portait au cou une médaille de bronze: il

n'en pouvait plus douter, il s'agissait des filles du général

Simon. Comment les deux soeurs étaient-elles au nombre des

naufragés? Comment étaient-elles sorties de la prison de Leipzig?

Comment n'en avait-il pas été instruit? S'étaient-elles évadées?

Avaient-elles été mises en liberté? Comment n'en avait-il pas été

averti? Ces pensées secondaires, qui se présentaient en foule à

l'esprit de M. Rodin, s'effaçaient devant ce fait: «Les filles du

général Simon étaient là.» Sa trame, laborieusement ourdie, était

anéantie.

-- Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit

le régisseur en s'adressant à sa femme et sans remarquer la

préoccupation de M. Rodin, tu t'attends peut-être, d'après cela, à

voir un hercule; et bien! tu n'y est pas... c'est presque un

enfant, tant il a l'air jeune, avec sa jolie figure douce et ses

grands cheveux blonds... Enfin, je lui ai laissé un manteau, car

il n'avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas

de laine noirs aussi... ce qui m'a semblé singulier.

-- C'est vrai, les marins ne sont guère habillés de la sorte.

-- Du reste, quoique le navire où il était fût anglais, je crois

que mon héros est Français, car il parle notre langue comme toi et

moi... Ce qui m'a fait venir les larmes aux yeux, c'est quand les

jeunes filles sont revenues à elles... En le voyant, elles se sont

jetées à ses genoux; elles avaient l'air de le regarder avec

religion et de le remercier comme on prie Dieu... Puis après,

elles ont jeté les yeux autour d'elles comme si elles avaient

cherché quelqu'un; elles se sont dit quelques mots, et ont éclaté

en sanglots en se jetant dans les bras l'une de l'autre.

-- Quel sinistre, mon Dieu! combien de victimes il doit y avoir!

-- Quand nous avons quitté les falaises, la mer avait déjà rejeté

sept cadavres... des débris, des caisses... J'ai fait prévenir les

douaniers garde-côtes... Ils resteront là toute la journée pour

veiller; et si, comme je l'espère, d'autres naufragés échappent,

on les enverrait ici... Mais, écoute donc, on dirait un bruit de

voix... Oui, ce sont nos naufragés.

Et le régisseur et sa femme coururent à la porte de la salle, qui

s'ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant

convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquiétude

courroucée l'arrivée des naufragés; un tableau touchant s'offrit à

sa vue.

Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement percée d'un

côté de plusieurs fenêtres en ogive, trois personnes conduites par

un paysan s'avançaient lentement. Ce groupe se composait de deux

jeunes filles et de l'homme intrépide à qui elles devaient la

vie... Rose et Blanche étaient à droite et à gauche de leur

sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s'appuyait

légèrement sur leurs bras. Quoiqu'il eût vingt-cinq ans accomplis,

la figure juvénile de cet homme n'annonçait pas cet âge; ses longs

cheveux blond cendré, séparés au milieu de son front, tombaient

lisses et humides sur le collet d'un ample manteau brun dont on

l'avait couvert. Il serait difficile de rendre l'adorable bonté de

cette pâle et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de

Raphaël a produit de plus idéal; car seul ce divin artiste aurait

pu rendre la grâce mélancolique de ce visage enchanteur, la

sérénité de son regard céleste, limpide et bleu comme celui d'un

archange... ou d'un martyr monté au ciel. Oui, d'un martyr, car

une sanglante auréole ceignait déjà cette tête charmante...

Chose douloureuse à voir... au-dessus de ses sourcils blonds, et

rendus par le froid d'un coloris plus vif, une étroite cicatrice,

qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front

d'un cordon de pourpre; chose plus triste encore, ses mains

avaient été cruellement transpercées par un crucifiement; ses

pieds avaient subi la même mutilation... et s'il marchait avec

tant de peine, c'est que ses blessures venaient de se rouvrir sur

les rochers aigus où il avait couru pendant le sauvetage.

Ce jeune homme était Gabriel, prêtre attaché aux missions

étrangères et fils adoptif de la femme de Dagobert. Gabriel était

prêtre et martyr... car, de nos jours, il y a encore des

martyrs... comme du temps où les Césars livraient les premiers

chrétiens aux lions et aux tigres du Cirque; car de nos jours, des

enfants du peuple, c'est presque toujours chez lui que se

recrutent les dévouements héroïques et désintéressés, des enfants

du peuple, poussés par une vocation respectable, comme ce qui est

courageux et sincère, s'en vont dans toutes les parties du monde

tenter de propager leur foi, et braver la torture, la mort, avec

une bienveillance ingénue. Combien d'eux, victimes de barbares,

ont péri, obscurs et ignorés, au milieu des solitudes des deux

mondes! Et pour ces simples soldats de la croix, qui n'ont que

leur croyance et que leur intrépidité, jamais au retour (et ils

reviennent rarement), jamais de fructueuses et somptueuses

dignités ecclésiastiques. Jamais la pourpre ou la mitre ne cachent

leur front cicatrisé, leurs membres mutilés: comme le plus grand

nombre des soldats du drapeau, ils meurent oubliés...[8]

Dans leur reconnaissance ingénue, les filles du général Simon, une

fois revenues à elles après le naufrage, et se trouvant en état de

gravir les rochers, n'avaient voulu laisser à personne le soin de

soutenir la démarche chancelante de celui qui venait de les

arracher à une mort certaine.

Les vêtements noirs de Rose et de Blanche ruisselaient d'eau; leur

figure, d'une grande pâleur, exprimait une douleur profonde; des

larmes récentes sillonnaient leurs joues; les yeux mornes,

baissés, tremblantes d'émotion et de froid, les orphelines

songeaient avec désespoir qu'elles ne reverraient plus Dagobert,

leur guide, leur ami... car c'était à lui que Gabriel avait tendu

en vain une main secourable pour l'aider à gravir les rochers;

malheureusement les forces leur avaient manqué à tous deux... et

le soldat s'était vu emporter par le retrait d'une lame.

La vue de Gabriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui

s'était retiré à l'écart, afin de tout examiner; mais cette

surprise était si heureuse... il éprouva tant de joie de voir le

missionnaire sauvé d'une mort certaine, que la cruelle impression

qu'il avait ressentie à la vue des filles du général Simon

s'adoucit un peu. (On n'a pas oublié qu'il fallait pour les

projets de M. Rodin que Gabriel fût à Paris le 13 février.)

Le régisseur et sa femme, tendrement émus à l'aspect des

orphelines, s'approchèrent d'elles avec empressement.

-- Monsieur... monsieur... bonne nouvelle, s'écria un garçon de

ferme en entrant. Encore deux naufragés de sauvés!

-- Dieu soit loué! Dieu soit béni! dit le missionnaire.

-- Où sont-ils? demanda le régisseur en se dirigeant vers la

porte.

-- Il y en a un qui peut marcher... il me suit avec Justin, qui

l'amène... L'autre a été blessé contre les rochers, on le

transporte ici sur un brancard fait de branches d'arbres...

-- Je cours le faire placer dans la salle basse, dit le régisseur

en sortant; toi, ma femme, occupe-toi de ces jeunes demoiselles.

-- Et le naufragé qui peut marcher... où est-il? demanda la femme

du régisseur...

-- Le voilà, dit le paysan en montrant quelqu'un qui s'avançait

assez rapidement du fond de la galerie. Dès qu'il a su que les

deux jeunes demoiselles que l'on a sauvées étaient ici, quoiqu'il

soit vieux et blessé à la tête, il a fait de si grandes enjambées

que c'est tout au plus si j'ai pu le devancer.

Le paysan avait à peine prononcé ces paroles, que Rose et Blanche,

se levant par un mouvement spontané, s'étaient précipitées vers la

porte. Elles y arrivèrent en même temps que Dagobert. Le soldat,

incapable de prononcer une parole, tomba à genoux sur le seuil en

tendant ses bras aux filles du général Simon, pendant que Rabat-

Joie, courant à elles, leur léchait les mains. Mais l'émotion

était trop violente pour Dagobert; lorsqu'il eut serré entre ses

bras les orphelines, sa tête se pencha en arrière, et il fut tombé

à la renverse sans les soins des paysans. Malgré les observations

de la femme du régisseur sur leur faiblesse et sur leur émotion,

les deux jeunes filles voulurent accompagner Dagobert évanoui, que

l'on transporta dans une chambre voisine.

À la vue du soldat, la figure de M. Rodin s'était violemment

contractée, car jusqu'alors il avait cru à la mort du guide des

filles du général Simon.

Le missionnaire, accablé de fatigue, s'appuyait sur une chaise et

n'avait pas encore aperçu Rodin.

Un nouveau personnage, un homme au teint jaune et mat, entra dans

cette chambre, accompagné d'un paysan qui lui indiqua Gabriel.

L'homme au teint jaune, à qui on avait prêté une blouse et un

pantalon de paysan, s'approcha du missionnaire, et lui dit en

français, mais avec un accent étranger:

-- Le prince Djalma vient d'être transporté tout à l'heure ici.

Son premier mot a été pour vous appeler.

-- Que dit cet homme? s'écria Rodin en s'avançant vers Gabriel.

-- Monsieur Rodin! s'écria le missionnaire en reculant de

surprise.

-- Monsieur Rodin! s'écria l'autre naufragé; et, de ce moment, son

oeil ne quitta plus le correspondant de Josué.

-- Vous ici, monsieur! dit Gabriel en s'approchant de Rodin avec

une déférence mêlée de crainte.

-- Que vous a dit cet homme? répéta Rodin d'une voix altérée. N'a-

t-il pas prononcé le nom du prince Djalma?

-- Oui, monsieur; le prince Djalma est un des passagers du

vaisseau anglais qui venait d'Alexandrie et sur lequel nous avons

naufragé... Ce navire avait relâché aux Açores, où je me trouvais;

le bâtiment qui m'amenait de Charlestown ayant été obligé de

rester dans cette île à cause de grandes avaries, je me suis

embarqué sur le _Black-Eagle_, où se trouvait le prince Djalma.

Nous allions à Portsmouth; de là, mon intention était de revenir

en France.

Rodin ne songeait pas à interrompre Gabriel; cette nouvelle

secousse paralysait sa pensée. Enfin, comme un homme qui tente un

dernier effort, quoiqu'il en sache d'avance la vanité, il ajouta:

-- Et savez-vous quel est ce prince Djalma?

-- C'est un homme aussi bon que brave... le fils d'un roi

dépouillé de son territoire par les Anglais. Puis, se tournant

vers l'autre naufragé, le missionnaire lui dit avec intérêt:

-- Comment va le prince? Ses blessures sont-elles dangereuses?

-- Ce sont des contusions très violentes, mais qui ne seront pas

mortelles, dit l'autre.

-- Dieu soit loué! dit le missionnaire en s'adressant à Rodin,

voici, vous le voyez, encore un naufragé de sauvé.

-- Tant mieux, répondit Rodin d'un ton impérieux et bref.

-- Je vais aller auprès de lui, dit Gabriel avec soumission. Vous

n'avez aucun ordre à me donner?...

-- Serez-vous en état de partir... dans deux ou trois heures,

malgré vos fatigues?

-- S'il le faut... oui.

-- Il le faut... vous partirez avec moi.

Gabriel s'inclina devant Rodin, qui tomba anéanti sur une chaise,

pendant que le missionnaire sortait avec le paysan. L'homme au

teint jaune était resté dans un coin de la chambre, inaperçu de

Rodin. Cet homme était Faringhea, le métis, un des trois chefs des

Étrangleurs, qui avait échappé aux poursuites des soldats dans les

ruines de Tchandi; après avait tué Mahal le contrebandier, il lui

avait volé les dépêches écrites par M. Josué Van Daël à Rodin, et

la lettre grâce à laquelle le contrebandier devait être reçu comme

passager à bord du _Ruyter_. Faringhea s'étant échappé de la

cabane des ruines de Tchandi sans être vu de Djalma, celui-ci le

retrouvant à bord après une évasion (que l'on expliquera plus

tard), ignorant qu'il appartînt à la secte des Phansegars, l'avait

traité pendant la traversée comme un compatriote.

Rodin, l'oeil fixe, hagard, le teint livide de rage muette,

rongeant ses ongles jusqu'au vif, n'apercevait pas le métis qui,

après s'être silencieusement approché de lui, lui mit

familièrement la main sur l'épaule et lui dit:

-- Vous vous appelez Rodin?

-- Qu'est-ce? demanda celui-ci en tressaillant et en redressant

brusquement la tête.

-- Vous vous appelez Rodin? répéta Faringhea...

-- Oui... que voulez-vous?

-- Vous demeurez rue du Milieu-des-Ursins, à Paris?

-- Oui... mais encore une fois, que voulez-vous?

-- Rien... maintenant... frère... plus tard... beaucoup.

Et Faringhea, s'éloignant à pas lents, laissa Rodin effrayé; car

cet homme qui ne tremblait devant rien, avait été frappé du

sinistre regard et de la sombre physionomie de l'Étrangleur.

Le juif errant - Tome I · 第 39 / 101 题