La mer est affreuse... Des lames immenses, d'un vert sombre marbré
d'écume blanche dessinent leurs ondulations, tour à tour hautes et
profondes, sur une large bande de lumière rouge qui s'étend à
l'horizon. Au-dessus s'entassaient de lourdes masses de nuages
d'un noir bitumineux; chassées par la violence du vent, quelques
folles nuées d'un gris rougeâtre courent sur ce ciel lugubre. Le
pâle soleil d'hiver, avant de disparaître au milieu des grands
nuages derrière lesquels il monte lentement, jetant quelques
reflets obliques sur la mer en tourmente, dore çà et là les crêtes
transparentes des vagues les plus élevées.
Une ceinture d'écume neigeuse bouillonne et tourbillonne à perte
de vue sur les récifs dont cette côte âpre et dangereuse est
hérissée. Au loin, à mi-côte d'un promontoire de roches, assez
avancé dans la mer, s'élève le château de Cardoville; un rayon de
soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses
toits d'ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel chargé de
vapeurs. Un grand navire désemparé, ne naviguant plus que sous des
lambeaux de voile fixés à des tronçons de mât, dérive vers la
côte. Tantôt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantôt
il plonge au fond de leurs abîmes.
Un éclair brille... il est suivi d'un bruit sourd à peine
perceptible au milieu du fracas de la tempête. Ce coup de canon
est le dernier signal de détresse de ce bâtiment, qui se perd et
court malgré lui sur la côte. À ce moment, un bateau à vapeur,
surmonté de son panache de noire fumée, venait de l'est et allait
vers l'ouest; faisant tous ses efforts pour se maintenir éloigné
de la côte, il laissait les récifs à sa gauche. Le navire démâté
devait, d'un instant à l'autre, passer à l'avant du bateau à
vapeur, en courant sur les roches où le poussaient le vent et la
marée.
Tout à coup un violent coup de mer coucha le bateau à vapeur sur
le flanc: la vague énorme, furieuse, s'abattit sur le pont; en une
seconde la cheminée fut renversée, le tambour brisé, une des roues
de la machine mise hors de service... une seconde lame, succédant
à la première, prit encore le bâtiment par le travers, et augmenta
tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientôt à
la côte... dans la même direction que le trois-mâts. Mais celui-
ci, quoique plus éloigné des récifs, offrant au vent et à la mer
une plus grande surface que le bateau à vapeur, le gagnait de
vitesse dans leur dérive commune, et il s'en rapprocha bientôt
assez pour qu'il y eût à craindre un abordage entre les deux
bâtiments... nouveau danger ajouté à toutes les horreurs d'un
naufrage alors certain.
Le trois-mâts, navire anglais, nommé le _Black-Eagle_, venait
d'Alexandrie, d'où il amenait des passagers qui, arrivés de l'Inde
et de Java par la mer Rouge sur le bateau à vapeur le _Ruyter_,
avaient quitté ce bâtiment pour traverser l'isthme de Suez. Le
_Black-Eagle_, en sortant du détroit de Gibraltar, avait été
relâcher aux Açores, d'où il arrivait alors... Il faisait voile
pour Portsmouth lorsqu'il fut assailli par le vent du nord-ouest
qui régnait alors dans la Manche.
Le bateau à vapeur, nommé le _Guillaume-Tell_, arrivait
d'Allemagne, par l'Elbe; après avoir passé à Hambourg, il se
dirigeait vers le Havre.
Ces deux bâtiments, jouets de lames énormes, poussés par la
tempête, entraînés par la marée, couraient sur les récifs avec une
effrayante rapidité. Le pont de chaque navire offrait un spectacle
terrible; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car
une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d'une
falaise à pic.
Le capitaine du _Black-Eagle_, debout à l'arrière, se tenant sur
un débris de mâture, donnait dans cette extrémité terrible ses
derniers ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations
avaient été enlevées par les lames. Il ne fallait pas songer à
mettre la chaloupe à flot; la seule chance de salut, dans le cas
où le navire ne se briserait pas tout d'abord en touchant le banc
de roches, était d'établir, au moyen d'un câble porté sur les
roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus
dangereuses entre la terre et les débris d'un navire.
Le pont était couvert de passagers dont les cris et l'épouvante
augmentaient encore la confusion générale. Les uns, frappés de
stupeur, cramponnés aux râteliers des haubans, attendaient la mort
avec une insensibilité stupide; d'autres se tordaient les mains
avec désespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des
imprécations terribles.
Ici, des femmes priaient agenouillées; d'autres cachaient leur
figure dans leurs mains, comme pour ne pas voir les sinistres
approches de la mort; une jeune mère, pâle comme un spectre,
tenant son enfant étroitement serré contre son sein, allait,
suppliante, d'un matelot à l'autre, offrant à qui se chargerait de
son fils une bourse pleine d'or et des bijoux qu'elle venait
d'aller chercher.
Ces cris, ces frayeurs, ces larmes contrastaient avec la
résignation sombre et taciturne des marins.
Reconnaissant l'imminence d'un danger aussi effrayant
qu'inévitable, les uns, se dépouillant d'une partie de leurs
vêtements, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour
disputer leur vie à la fureur des vagues; d'autres, renonçant à
tout espoir, bravaient la mort avec une indifférence stoïque.
Çà et là des épisodes touchants ou terribles se dessinaient, si
cela peut se dire, sur un fond de sombre et morne désespoir.
Un jeune homme de dix-huit à vingt ans environ, aux cheveux noirs
et brillants, au teint cuivré, aux traits d'une régularité, d'une
beauté parfaites, contemplait cette scène de désolation et de
terreur avec ce calme triste, particulier à ceux qui ont souvent
bravé de grands périls; enveloppé d'un manteau, le dos appuyé aux
bastingages, il arc-boutait ses pieds sur une des pièces de bois
de la drome.
Tout à coup, la malheureuse mère, qui, son enfant dans ses bras,
et de l'or dans sa main, s'était déjà en vain adressée à quelques
matelots pour les supplier de sauver son fils, avisant le jeune
homme au teint cuivré, se jeta à ses genoux et lui tendit son
enfant avec un élan de désespoir inexprimable...
Le jeune homme le prit, secoua tristement la tête en montrant les
vagues furieuses à cette femme éplorée... mais d'un geste
expressif il sembla lui promettre d'essayer de le sauver...
Alors la jeune mère, dans une folle ivresse d'espoir, se mit à
baigner de larmes les mains du jeune homme au teint cuivré.
Plus loin, un autre passager du _Black-Eagle_ paraissait animé de
la pitié la plus active. On lui eût donné vingt-cinq ans à peine.
De longs cheveux blonds et bouclés flottaient autour de sa figure
angélique. Il portait une soutane noire et un rabat blanc.
S'attachant aux plus désespérés, allant de l'un à l'autre, il leur
disait de pieuses paroles d'espérance ou de résignation; à
l'entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-là, dans un langage
rempli d'onction, de tendresse et d'ineffable charité, on l'eût
dit étranger ou indifférent aux périls qu'il partageait. Sur cette
suave et belle figure, on lisait une intrépidité froide et sainte,
un religieux détachement de toute pensée terrestre; de temps à
autre, il levait ses grands yeux bleus rayonnant de
reconnaissance, d'amour et de sérénité, comme pour remercier Dieu
de l'avoir mis à une de ces épreuves formidables où l'homme,
rempli de coeur et de bravoure, peut se dévouer pour ses frères,
et, sinon les sauver tous, du moins mourir avec eux en leur
montrant le ciel... Enfin on eût dit un ange envoyé par le
Créateur pour rendre moins cruels les coups d'une inexorable
fatalité...
Opposition bizarre! non loin de ce jeune homme beau comme un
archange, on voyait un être qui ressemblait au démon du mal.
Hardiment monté sur le tronçon du mât de beaupré, où il se tenait
à l'aide de quelques débris de cordages, cet homme dominait la
scène terrible qui se passait sur le pont. Une joie sinistre,
sauvage, éclatait sur son front jaune et mat, teinte particulière
aux gens issus d'un blanc et d'une créole métisse; il ne portait
qu'une chemise et un caleçon de toile; à son cou était suspendu
par un cordon un rouleau de fer-blanc, pareil à celui dont se
servent les soldats pour serrer leur congé.
Plus le danger augmentait, plus le trois-mâts menaçait d'être jeté
sur les récifs ou d'aborder le bateau à vapeur, dont il approchait
rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux
bâtiments avant même qu'ils eussent échoué au milieu des roches),
plus la joie infernale de ce passager se révélait par d'effrayants
transports. Il semblait hâter avec une féroce impatience l'oeuvre
de destruction qui allait s'accomplir.
À le voir ainsi se repaître avidement de toutes les angoisses, de
toutes les terreurs, de tous les désespoirs qui s'agitaient devant
lui, on l'eût pris pour l'apôtre de l'une de ces divinités qui,
dans les pays barbares, président au meurtre et au carnage.
Bientôt le _Black-Eagle_, poussé par le vent et par des vagues
énormes, arriva si près du _Guillaume-Tell_, que de ce bâtiment
l'on pouvait distinguer les passagers rassemblés sur le pont du
bateau à vapeur, aussi presque désemparé. Ses passagers n'étaient
plus qu'en petit nombre. Le coup de mer, en emportant le tambour
et en brisant une des roues de la machine, avait aussi emporté
presque tout le plat-bord du même côté; les vagues, entrant à
chaque instant par cette large brèche, balayaient le pont avec une
violence irrésistible, et chaque fois enlevaient quelque victime.
Parmi les passagers, qui semblaient n'avoir échappé que pour être
broyés contre les rochers ou écrasés sous le choc des deux
navires, dont la rencontre devenait de plus en plus imminente, un
groupe était surtout digne du plus tendre, du plus douloureux
intérêt.
Réfugié à l'arrière, un grand vieillard au front chauve, à la
moustache grise, avait enroulé autour de son corps un bout de
cordage, et, ainsi solidement amarré le long de la muraille du
navire, il enlaçait de ses bras et serrait avec force contre sa
poitrine deux jeunes filles de quinze à seize ans, à demi
enveloppées dans une pelisse de peau de renne... Un grand chien
fauve, ruisselant d'eau et aboyant avec fureur contre les lames,
était à leurs pieds.
Ces jeunes filles, entourées du bras du vieillard, se pressaient
encore l'une contre l'autre; mais, loin de s'égarer autour d'elles
avec épouvante, leurs yeux se levaient vers le ciel, comme si,
pleines d'une espérance ingénue, elles se fussent attendues à être
sauvées par l'intervention d'une puissance surnaturelle.
Un épouvantable cri d'horreur, de désespoir, poussé à la fois par
tous les passagers des deux navires, retentit tout à coup au-
dessus du fracas de la tempête.
Au moment où, plongeant profondément entre deux lames, le bateau à
vapeur offrait son travers à l'avant du trois-mâts, celui-ci,
enlevé à une hauteur prodigieuse par une montagne d'eau, se trouva
pour ainsi dire suspendu au-dessus du _Guillaume-Tell_ pendant la
seconde qui précéda le choc de ces deux bâtiments...
Il est de ces spectacles d'une horreur sublime... impossibles à
rendre. Mais, durant ces catastrophes promptes comme la pensée, on
surprend parfois des tableaux si rapides, que l'on croirait les
avoir aperçus à la lueur d'un éclair.
Ainsi, lorsque le_ Black-Eagle_, soulevé par les flots, allait
s'abattre sur le _Guillaume-Tell_, le jeune homme à figure
d'archange, aux cheveux blonds flottants, se tenait debout à
l'avant du trois-mâts, prêt à se précipiter à la mer pour sauver
quelque victime...
Tout à coup il aperçut à bord du bateau à vapeur, qu'il dominait
de toute l'élévation d'une vague immense, il aperçut les deux
jeunes filles étendant vers lui leurs bras suppliants... Elles
semblaient le reconnaître et le contemplaient avec une sorte
d'extase, d'adoration religieuse!
Pendant une seconde, malgré le fracas de la tempête, malgré
l'approche du naufrage, les regards de ces trois êtres se
rencontrèrent...
Les traits du jeune homme exprimèrent alors une commisération
subite, profonde; car les deux jeunes filles, les mains jointes,
l'imploraient comme un sauveur attendu...
Le vieillard, renversé par la chute d'un bordage, gisait sur le
pont.
Bientôt tout disparut. Une effrayante masse d'eau lança
impétueusement le_ Black-Eagle_ sur le _Guillaume-Tell_ au milieu
d'un nuage d'écume bouillonnante.
À l'effroyable écrasement de ces deux masses de bois et de fer,
qui, broyées l'une contre l'autre, sombrèrent aussitôt, se joignit
seulement un grand cri... un cri d'agonie et de mort... un seul
cri poussé par cent créatures humaines s'abîmant à la fois dans
les flots...
Et puis l'on ne vit plus rien.
Quelques moments après, dans le creux ou sur la cime des vagues...
on put apercevoir les débris des deux bâtiments; et çà et là, les
bras crispés, la figure livide et désespérée de quelques
malheureux tâchant de gagner les récifs de la côte au risque d'y
être écrasés sous le choc des lames qui s'y brisaient avec fureur.