À la fin du dîner, qui avait été fort gai et où le fameux refrain

_Portier, je veux_

_De tes cheveux!_

avait été chanté en choeur, Eugène Sue et Desmares résolurent de

donner une réalité à ce rêve de l'imagination d'Adolphe de Leuven

et de Langlé, et, entrant dans la maison n° 8 de la rue de la

Chaussée-d'Antin, dont Eugène Sue connaissait le concierge de nom,

ils demandèrent au brave homme s'il ne se nommait pas M. Pipelet.

Le concierge répondit affirmativement.

Alors, au nom d'une princesse polonaise qui l'avait vu et qui

était devenue amoureuse de lui, ils lui demandèrent avec tant

d'instances une boucle de ses cheveux, que, pour se débarrasser

d'eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu'il n'eût

la tête que médiocrement garnie.

À partir du moment où il eut commis cette imprudence, le pauvre

Pipelet fut un homme perdu.

Dès le même soir, trois autres demandes lui furent adressées de la

part d'une princesse russe, d'une baronne allemande et d'une

marquise italienne.

Et, à chaque fois qu'une semblable demande était adressée au brave

homme, un choeur invisible chantait sous ses fenêtres:

_Portier, je veux_

_De tes cheveux!_

Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens

de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet, qui ne

tirait plus le cordon qu'avec angoisse, et qui -- mais inutilement

-- avait enlevé de sa porte l'écriteau: _Parlez au portier!_

Le dimanche suivant, Eugène Sue et Desmares voulurent donner au

pauvre diable une sérénade en grand; ils entrèrent dans la cour à

cheval, chacun une guitare à la main, et se mirent à chanter l'air

persécuteur. Mais, nous l'avons dit, c'était un dimanche, les

maîtres étaient à la campagne; le portier, se doutant qu'on

chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait

pas même, ce jour-là, le repos que Dieu s'était accordé à lui-

même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça

derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal

convenu d'avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent

à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en

armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là

que le manche de leur guitare à la main.

Des détails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien,

les combattants les ayant gardés pour eux; mais on sut qu'il avait

eu lieu, et, dès lors, le portier du n° 8 de la rue de la

Chaussée-d'Antin fut mis au ban de la littérature.

À partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer

anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits; tout

littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile

par la rue de la Chaussée-d'Antin, ce domicile fût-il à la

barrière du Maine.

Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps,

comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande

accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son

mari, succombant à l'obsession, venait d'être conduit à l'hôpital

sous le coup d'une fièvre cérébrale.

Le malheureux avait le délire, et, dans son délire, ne cessait de

répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raison et

la santé.

Ce Pipelet n'est autre que le Pipelet des _Mystères de Paris, _et

Eugène Sue s'est peint lui-même dans le rapin Cabrion.

La campagne d'Alger arriva; Gudin partit pour l'Afrique; les deux

amis se trouvèrent séparés; Eugène Sue se remit à la littérature.

_Atar-Gull, _un de ses romans les plus complets, fut commencé à

cette époque.

Puis vint la révolution de juillet.

Eugène Sue fit alors, avec Desforges, une comédie intitulée _le

Fils de l'Homme._

Les souvenirs de jeunesse se réveillaient chez Eugène Sue; il se

rappelait que Joséphine avait été sa marraine et qu'il portait le

prénom du prince Eugène.

La comédie faite, elle resta là; la réaction orléaniste avait été

plus vite que les auteurs.

D'ailleurs, Desforges, l'un des coupables, était devenu le

secrétaire du maréchal Soult. On comprend que le maréchal Soult,

qui devait tout à Napoléon, aurait eu de grandes répugnances à

voir jouer une pièce en l'honneur de son fils.

Mais l'amour-propre d'auteur est une passion bien impérieuse; on a

vu de pauvres filles trahir leur maternité par leur amour

maternel.

Un jour, Desforges avait déjeuné avec Volnys; après ce déjeuner,

il tira la pièce incendiaire de son carton et la lut à Volnys.

Volnys était fils d'un général de l'Empire qui n'avait pas été

fait maréchal; son coeur se fondit à cette lecture.

-- Laissez-moi le manuscrit, dit-il; je veux relire cela.

Desforges laissa le manuscrit; six semaines s'écoulèrent. Le

bruit se répandit sourdement dans le monde littéraire qu'il se

préparait un grand événement au Vaudeville.

On demandait ce que pouvait être cet événement; Bossange était

alors directeur du Vaudeville; Bossange, le collaborateur de

Soulié dans deux ou trois drames; Bossange, qui était alors et qui

est encore aujourd'hui un des hommes les plus spirituels de Paris,

Déjazet était un des principaux sujets de son théâtre.

On les savait capables de tout à eux deux.

Un soir, Desforges, curieux de savoir quel était cet événement

littéraire que couvait le Vaudeville, était venu dans les

coulisses. Il rencontre Bossange et veut l'interroger à ce sujet.

Mais Bossange était trop affairé.

-- Ah! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir:

imaginez-vous qu'Armand est malade et nous fait manquer le

spectacle, de sorte que nous sommes obligés de donner au pied levé

une pièce qui était en répétition et qui n'était pas sue. Voyons,

monsieur le régisseur, Déjazet est-elle prête?

-- Oui, monsieur Bossange.

-- Alors, frappez les trois coups et faites l'annonce que vous

savez.

On frappa les trois coups; on cria: «Place au théâtre!» et force

fut à Desforges de se ranger comme les autres derrière un châssis.

Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scène et

dit, après les trois saluts d'usage:

-- Messieurs, un de nos artistes se trouvant indisposé au moment

de lever le rideau, nous sommes forcés de vous donner, à la place

de la seconde pièce, une pièce nouvelle qui ne devait passer que

dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d'accepter

l'échange.

Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d'une

vieille, couvrit d'applaudissements le régisseur. La toile tomba

pour se relever presque aussitôt. En ce moment, Déjazet descendait

de sa loge en uniforme de colonel autrichien.

-- Ah! mon Dieu! s'écria Desforges, à qui un éclair traversa le

cerveau, que joues-tu donc là?

-- Ce que je joue? Je joue _Le Fils de l'Homme. _Allons, laisse-

moi passer, monsieur l'auteur. Les bras tombèrent à Desforges.

Déjazet passa. La pièce eut un succès énorme.

Après la représentation, Desforges se fit ouvrir la porte de

communication du théâtre avec la salle; il voulait porter la

nouvelle à Eugène Sue.

Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effaré. Ce

monsieur, c'était Eugène Sue.

Le hasard avait fait qu'il s'était trouvé dans la salle en même

temps que Desforges se trouvait dans les coulisses.

Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près

vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes à Eugène Sue.

Il était temps: les quatre-vingt mille francs du grand-père

maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.

Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature;

mais, une fois qu'on a revêtu cette tunique de Nessus, tissée

d'espérance et d'orgueil, on ne l'arrache plus facilement de ses

épaules.

Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par _La

Salamandre, _encore un de ses meilleurs romans; puis parut _La

Coucaratcha, _puis _La Vigie de «Koaut-Ven»._

Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au

rang des littérateurs modernes, mais soulevèrent contre lui la

grande question d'immoralité qui l'a si longtemps poursuivi.

Faisons halte un instant et examinons cette question.

Nous avons dit ailleurs qu'Alfred de Musset avait une maladie de

l'âme. Nous pourrions dire d'Eugène Sue qu'il avait une maladie de

l'imagination: ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve,

c'est que, avec sa maladie de l'âme, de Musset devint un méchant

garçon; tandis que, avec sa maladie de l'imagination, Eugène Sue

resta toujours un brave et excellent coeur.

Seulement, Eugène Sue se _croyait _dépravé.

Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour

éprouver certains désirs.

Il n'avait pas cherché cette accusation d'immoralité: il avait

écrit avec son imagination malade; avec cette imagination malade,

il avait créé les rôles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie; il eût

voulu être ces hommes-là, et, par malheur ou plutôt par bonheur,

n'avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s'était fait,

pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait;

abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies

horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la réalité, il

pleurait comme un enfant et faisait l'aumône comme un saint.

Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bonté;

pour être un peu excentriques, ils n'en sont pas moins vrais.

Eh bien, lorsque se dressa contre Eugène Sue cette action

d'immoralité, il fut au septième ciel.

-- Maintenant, me disait-il à cette époque, je suis lancé; toutes

les femmes vont vouloir de moi.

Alors, pour entretenir l'accusation, il y répondit et érigea en

système ce qui n'était chez lui qu'un accident du hasard, une

défaillance de son imagination.

Il déclara que c'était de son libre arbitre et à tête reposée que,

comme dans ce hideux roman de _Justine, _il faisait triompher le

crime et succomber la vertu; qu'il était selon les lois de la

religion, qui met au ciel la récompense des souffrances de ce

monde; et il soutint que, si la vertu était récompensée ici-bas,

elle n'aurait pas besoin de récompense au ciel.

Une fois entré dans ce système, tout ce qui pouvait concourir à

fausser l'idée du public sur lui était religieusement cultivé par

lui.

Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchanté de lui. Il

appelait une voiture pour aller plus vite.

-- Où courez-vous comme cela? lui demandai-je.

-- Ah! mon cher, ne m'arrêtez pas: je cours chez moi commencer une

nouvelle dont je viens de trouver...

-- Le dénouement? interrompis-je.

-- Non, la première phrase.

Je me mis à rire.

-- Et cette phrase est...? lui demandai-je.

-- _Depuis six mois, j'étais l'amant de la femme de mon meilleur

ami._

Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles

de_ La Coucaratcha._

Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langlé de

cette manie d'Eugène Sue de se _méphistophéliser, _nous riions à

coeur joie. Rien n'était moins diabolique que ce gai et charmant

garçon.

Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors sur la

France venaient l'une d'Allemagne et l'autre d'Angleterre: la

première disait Faust et Werther; la seconde, don Juan et Manfred.

Rien ne fâchait plus Eugène Sue que de se voir nier en face cette

prétendue corruption.

Souvent, à l'appui de cette corruption qu'il ambitionnait, il

racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui

dénonçaient le meilleur coeur de la terre.

Un jour que je le poussais à bout...

-- Tenez, me dit-il, je vais vous donner une idée du degré auquel

je suis usé et mauvais. Voici ce qui m'est arrivé il y a quelques

jours. Depuis un mois, j'aimais et désirais une femme du monde,

une honnête créature que j'avais l'idée de mettre à mal; mais,

comme elle était sévèrement gardée par son mari, nous n'avions

jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu'elle le désirât

autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d'elle;

elle était libre pour un jour ou deux, et m'attendait à sa

campagne. Vous comprenez que je pars; on m'attendait pour dîner;

j'arrive à l'heure dite, à six heures. C'était par une adorable

soirée d'automne, une de ces soirées d'automne qui rappellent le

printemps. Elle m'attendait sur le perron, vêtue de blanc, comme

une vestale antique. Elle me conduisit à une terrasse enveloppée

de fleurs; la table était servie pour nous deux. Je n'ai jamais vu

fête pareille, mon ami; toute la nature était en joie! Le soleil

était tiède, la brise caressante, l'atmosphère parfumée... Eh

bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honnêtes

excitations? Une véritable borne-fontaine! _J'ai pleuré, et tout

s'est borné là. _Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une

terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant,

cette femme m'eût donné rendez-vous dans quelque mauvais lieu,

j'eusse été un Hercule, au lieu d'être un Abélard.

Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption.

Comment arriver à raconter le pendant de cette anecdote? Je n'en

sais rien, mais je vais essayer.

Fermez-vous, oreilles chastes; voilez-vous, regards pudibonds.

Un soir, il est arrêté par une fille, et monte chez elle.

Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d'assemblage de

châles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps

un soupir.

-- Qu'est-ce que cela? demande Eugène Sue.

-- Ne fais pas attention, dit la fille, c'est une de mes amies.

-- C'est une femme, cela?

-- Sans doute.

-- Mais où est sa tête?

-- Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.

--Pourquoi la cache-t-elle?

La fille se penche à son oreille:

-- Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu'elle est

dévisagée.

La fille, accroupie, qui se doute que l'on raconte son aventure,

se met à pleurer. Eugène va à elle.

-- Ah çà! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus

pouvoir faire le métier?

-- Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts,

quand je vois un beau garçon comme toi.

Eugène Sue va aux bougies et les souffle.

Puis, s'en allant, il laisse deux louis sur la cheminée.

Il avait fait double aumône, et il donnait cette anecdote comme

une preuve de sa corruption.

En 1834, Eugène Sue fit paraître les premières livraisons de son

_Histoire de la marine française, _un de ses plus mauvais

ouvrages.

Le libraire n'acheva pas la publication.

Eugène Sue, par la nature de son talent, ne pouvait réussir ni

dans l'histoire, ni dans le roman historique. _Jean Cavalier _est

un livre médiocre, et c'est cependant le plus important de ses

ouvrages historiques. _Le Morne au diable, _moins long, est

infiniment meilleur; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu

que le bourreau s'y reprit à trois ou quatre fois pour lui couper

la tête, soit inadmissible.

En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succès

réel, Deleytar, Le Marquis de Létorières, Hercule Hardy, Le

Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti.

Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur. Il

avait, rue de la Pépinière, une charmante maison encombrée de

merveilles et qui n'avait qu'un défaut: c'était de ressembler à un

cabinet de curiosités; il avait trois domestiques, trois chevaux,

trois voitures; tout cela tenu à l'anglaise; il avait les plus

ruineuses de toutes les maîtresses, des femmes du monde; il avait

une argenterie que l'on estimait cent mille francs; il donnait

d'excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui

était d'autant plus facile que, lorsqu'il manquait d'argent, il

écrivait à son notaire: «Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix

mille francs» et que son notaire les lui envoyait.

Mais, un jour qu'il avait demandé cinq mille francs à son notaire,

son notaire lui répondit:

«Mon cher client,

«Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez; mais

je vous préviens qu'encore deux demandes pareilles et tout sera

fini.

«Vous avez mangé toute votre fortune, moins quinze mille francs.»

Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là. Nous devions faire une

pièce ensemble; il m'avait écrit plusieurs fois de venir le voir,

et j'étais venu.

Il était atterré.

Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant:

-- Je ne toucherai point à ces quinze mille francs-là;

j'emprunterai, je travaillerai et je rendrai.

-- Oh! lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami! Si vous

empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze

mille francs.

-- Non, me dit-il, j'ai quelqu'un, une excellente amie à moi...

-- Une femme?

-- Plus qu'une femme, une parente, une parente très riche; elle me

prêtera ce dont j'aurai besoin, fût-ce cinquante mille francs.

Venez demain, j'aurai sa réponse.

Je revins le lendemain. Je le trouvai anéanti. La personne avait

répondu par un refus motivé sur toutes ces banalités que l'on

invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui était

le plus curieux, c'était le post-scriptum qui terminait la lettre:

Vous parlez d'aller à la campagne; surtout n'y allez pas avant de

m'avoir présenté à l'ambassadeur d'Angleterre.

C'était surtout ce post-scriptum qui exaspérait le pauvre Eugène.

-- Et que l'on dise encore, s'écriait-il, que je peins la société

en laid! Le lendemain, je revins le voir, non point pour

travailler, mais pour savoir dans quel état il était.

Il était au lit avec une fièvre horrible. Il avait été à Châtenay,

petite maison de campagne qu'il avait, pour reposer un instant sa

pauvre tête brisée sur le coeur d'une femme qu'il aimait; mais

elle connaissait sa ruine et s'était excusée de ne pouvoir venir

au rendez-vous.

Il n'y avait cependant pas loin de Verrières à Châtenay. Passons

du jeune homme à l'homme. La douleur mûrit vite. D'ailleurs,

Eugène Sue avait trente-six à trente-huit ans à peu près, lors de

cette catastrophe.

L'homme.

Ce qui épouvanta surtout Eugène Sue, ce ne fut point seulement

qu'il ne lui restât plus que quinze mille francs, c'est qu'il

reconnut qu'il en devait à peu près cent trente mille.

Il tomba dans un profond marasme.

Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu.

Une autre société s'était faite autour de l'auteur de talent.

Au nombre des jeunes hommes qu'Eugène Sue voyait le plus à cette

époque était Ernest Legouvé.

Legouvé est un esprit sain, un coeur droit, une âme chrétienne.

Il se trouvait, sinon parent, du moins allié d'Eugène Sue. La

première femme du docteur Sue était devenue, après divorce, la

seconde femme du père de Legouvé, l'auteur du _Mérite des femmes._

Ernest Legouvé s'inquiéta de l'état dans lequel il voyait Eugène.

Il avait lui-même pour ami un homme non seulement à l'âme droite,

mais au coeur fort. C'était Goubaux.

Goubaux connaissait peu Eugène Sue, ne l'ayant vu que deux ou

trois fois et sans intimité; il n'en accepta pas moins cette

mission que lui confiait Legouvé et qui avait pour but de relever,

par la force, par la raison et par la droiture, cette âme brisée

qui n'avait la force que de gémir.

Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complète; tout

venait de lui manquer à la fois: fortune, amitié, amour!

Goubaux essaya de le renouveler par la gloire.

Mais lui, souriant tristement:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une

chose, c'est que je n'ai pas de talent.

-- Comment, vous n'avez pas de talent? dit Goubaux étonné.

-- Eh! non, j'ai eu quelques succès, mais médiocres; rien de tout

ce que j'ai fait n'est réellement une oeuvre. Je n'ai ni style, ni

imagination, ni fond, ni forme; mes romans maritimes sont de

mauvaises imitations de Cooper; mes romans historiques, de

mauvaises imitations de Walter Scott.

Quant à mes trois ou quatre pièces de théâtre, cela n'existe pas.

J'ai une façon de travailler déplorable: je commence mon livre

sans avoir ni milieu ni fin; je travaille au jour le jour, menant

ma charrue sans savoir où, ne connaissant pas même le terrain que

je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple: voilà deux mois que

j'ai fait les deux premiers feuilletons d'un roman nommé _Arthur;

_voilà deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans _La

Presse. _Je ne puis pas arriver à faire le troisième. Je suis un

homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n'étais pas

_poltron comme une vache, _je me brûlerais la cervelle.

-- Allons, dit Goubaux, vous êtes plus malade qu'on ne me l'avait

dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous

trouve doutant de vous-même. Je vais lire ce soir ces deux

premiers feuilletons d'_Arthur, _et je reviendrai demain en causer

avec vous.

Et il lui tendit la main. Eugène Sue prit la main que lui tendit

Goubaux, mais avec un sourire découragé et en secouant la tête.

Goubaux revint le lendemain; il avait lu les deux chapitres. Ces

deux chapitres, dont le premier est consacré à un voyage avec un

postillon qui raconte comment il a été dupe de la vieille

mystification d'un homme qui, voulant aller vite et ne payer que

vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d'aller

doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le

second contient la description d'une maison de campagne charmante,

espèce d'oasis perdue dans un désert du Midi, au milieu des

sables; ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n'entament

aucun sujet. Ils avaient donc pu, en effet, comme l'avait dit

Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces

deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.

-- Ah! vous voilà? dit Eugène Sue. Je vous avoue que je ne

comptais pas vous revoir.

-- Pourquoi cela?

-- Mais parce que je suis assommant, et qu'à votre place je ne

serais pas revenu. Goubaux haussa les épaules.

-- J'espère, au moins, reprit Eugène Sue, que vous n'avez pas lu

les deux chapitres?

-- C'est ce qui vous trompe, je les ai lus.

-- J'en fais compliment à votre patience. Goubaux lui prit la

main.

-- Écoutez-moi, lui dit-il.

-- Oh! parlez.

-- Vous dites que vous n'avez rien d'arrêté pour la suite de votre

roman?

-- Pas cela! Et Eugène jeta une chiquenaude en l'air.

-- Eh bien, je vais vous donner une idée.

-- Laquelle?

-- Vous doutez de tout, de vos amis, de vos maîtresses, de vous-

même?

-- J'ai quelques raisons pour cela.

-- Eh bien, faites le roman du doute: que ce voyageur qui visite

la maison abandonnée soit vous. Creusez votre coeur, faites-en

résonner toutes les fibres. L'autopsie que l'on fait de son propre

coeur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n'était

pas sans raison que les Grecs avaient écrit, sur le fronton du

temple de Delphes, cette maxime du sage: «Connais-toi toi-même.»

Vous serez tout étonné qu'autour de vous gravitera tout un monde

de personnages créés, non point par vous, mais, selon le côté où

vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence.

Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui

ressortent d'eux, ce sont eux qui ressortiront des caractères.

Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même,

trouvez quelque campagne; il n'est pas besoin qu'elle ait le

confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne

revenez que quand votre roman sera fini.

Eugène Sue poussa un soupir de doute.

-- Vous en avez le placement, n'est-ce pas?

-- J'ai un traité avec un libraire qui me donne trois mille francs

par volume; plus, _La Presse, _qui peut m'en rapporter deux mille.

-- Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes; vous aurez

gagné vingt mille francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois

mille; il vous restera dix-sept mille francs; vous paierez là-

dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez

comme cela fait du bien, de payer.

-- Mais...

-- Je vous dis d'aller. Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa

poitrine.

-- Je vous quitte, lui dit Goubaux.

-- Reviendrez-vous demain?

-- Non. J'attendrai de vos nouvelles. Et il sortit.

Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de

couleur. C'était une des faiblesses de notre ami.

Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera

fini. Votre bien reconnaissant, Eugène Sue. Si vous avez à

m'écrire, écrivez-moi à Châtenay; ayant cette maison de campagne,

j'ai jugé inutile de faire la dépense d'en louer une autre.

Trois mois après, il revint. _Arthur _était fait. Voyez, par cet

extrait de la préface, s'il avait bien suivi le conseil de

Goubaux.

«Le personnage d'_Arthur _n'est pas une fiction... son caractère,

une invention d'écrivain; les principaux événements de sa vie sont

racontés naïvement; presque toutes les particularités en sont

vraies.

«Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable

qu'irrésistible, mais souvent forcé de l'abandonner, tantôt avec

une sorte d'horreur, tantôt par un sentiment de pitié douloureuse,

j'ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours

profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

«Si, afin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque

stéréotypés dans ma mémoire, j'ai choisi ce cadre: _Journal d'un

inconnu, _c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation, pour ainsi

dire personnelle, donnerait encore plus d'autorité,

d'individualité au caractère neuf et bizarre d'Arthur, dont ces

pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

«En effet, _une puissance rare: l'attraction; un penchant peu

vulgaire: la défiance de soi, _servent de double pivot à cette

nature excentrique qui emprunte toute son originalité de la

combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.

«En d'autres termes: qu'un homme doué d'un très grand attrait,

soit, sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus

simple; qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant

de lui, rien de plus naturel.

«Qu'au contraire, un homme réunissant, par hasard, les dons de

l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais

qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire; et cela, parce

qu'ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que,

jugeant les autres d'après lui, il se défie de tous, parce qu'il

doute de son propre coeur; que, doué pourtant de penchants

généreux et élevés auxquels il se laisse parfois entraîner,

bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d'en être

dupe, parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les croit, sinon

ridicules, du moins funestes à celui qui s'y livre; ces contrastes

ne semblent-ils pas un curieux sujet d'étude?

«Qu'on joigne, enfin, à ces deux bases primordiales du caractère,

des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de

désoeuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable,

ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce

des plaies morales de l'espèce humaine; un esprit souvent accablé,

inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et

brillant; une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si

irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte jusqu'à

une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou

qu'elle s'épanche en regrets touchants et désespérés, lorsqu'elle

a reconnu l'injustice de ses soupçons; et on aura les principaux

traits de cette organisation.

«Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant

aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir,

l'auteur de ce livre en reconnaît d'avance la pauvreté stérile;

mais il pense que les moeurs de la société, aujourd'hui, n'en

présentent pas d'autres, ou, du moins, il avoue n'avoir pas su les

découvrir.

«Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop

longue peut-être, étude biographique, passons.

«Un écrivain n'ayant guère d'autre moyen de répondre à la critique

d'une oeuvre que dans la préface d'une autre, je dirai donc deux

mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage

_(Latréaumont), _et posée avec une flatteuse bienveillance par

ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là; ici, avec

amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

«Cette question est de savoir si je renonce à cette conviction,

taxée, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste

vérité, de misérable raillerie, ou de thèse inféconde; cette

question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction,

_que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas._

«Et, d'abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de

parler de soi, l'auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter

qu'il n'a pas la moindre des prétentions _philosophiques _qu'on

lui accorde, qu'on lui suppose ou qu'on lui reproche; que, dans

ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire, de

comédie ou de romans, il n'a jamais voulu _formuler de système;

_qu'il a toujours écrit selon ce qu'il a ressenti, ce qu'il a vu,

ce qu'il a lu, sans vouloir imposer sa foi à personne.

«Seulement, ce qui autrefois avait été, pour lui, plutôt la

prévision de l'instinct que le résultat de l'expérience, a pris, à

ses yeux, l'impérieuse autorité d'un fait.

«Que si, enfin, il semble renoncer, non à sa triste croyance, mais

à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou

les preuves irrécusables qu'il pourrait citer à l'appui de sa

conviction, c'est qu'à cette heure, plus avancé dans la vie, il

sait qu'une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une

erreur, mais que le privilège de consacrer, d'accréditer les

VÉRITÉS ÉTERNELLES est réservé au génie ou à la divinité.

«En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et

sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin

Sauveur _(véritable symbole de sa pensée), _il reconnaît

humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot: _E

pur si muove!»_

Le juif errant - Tome I · 第 6 / 101 题