VII. La mer et les sauvages.

Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants

firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec

délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre

normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et

il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant

qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins

heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire

affectueux.

On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main

du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul,

une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à

Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener

au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul

voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc,

le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire

tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant,

il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une

grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de

façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants

demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde

se groupa autour de lui, et il commença ainsi:

«Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas

comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le

vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis.

Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont,

nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer

les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à

s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première

chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui

restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant

passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et

ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous

chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le

tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les

jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous

appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau,

on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta

sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant;

mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la

chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au

vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma

pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut

presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon

oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me

sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui

représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une

planche ou un morceau de mât brisé.

» Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien

qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et

M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur

lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il

passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux

rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras

du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi

triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le

vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis

pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher

commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux

et reprit tout son courage.

» Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses

genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton

père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma

poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et

l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir,

mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je

dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg

n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je

n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant

les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai

de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud.

»--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la

lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable

de lune ne donne pas beaucoup de chaleur.

» Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non

sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait

vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y

avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser,

et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave

Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en

pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand

redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le

sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le

rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau

d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le

radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul,

tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce

monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a

bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la

suite de mon histoire.

» Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous

allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos

provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui

paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le

commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que

nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa

à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de

me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois

pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits;

mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le

chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait

avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient

d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand

le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses

épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le

commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en

marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta

peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis

est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?»

Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus

encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre

père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui

demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de

me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer

et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.»

Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à

cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et

uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de

ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des

palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco

et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une

noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait

qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit

manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je

regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec

moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs,

dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car

j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il

faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain

baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien

qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je

m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne

mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous

avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher

enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la

soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et

boire de bon appétit.--Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si

je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où

est-il?--Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en

trouver.»

» Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si

instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il

finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées

par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de

coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore

quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous

les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les

yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait

aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami,

répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été

rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi

près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit;

il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma

droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que

j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur

du soleil couchant.

» La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous

t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici

à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena

dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et

pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y

avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils

avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et

de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table,

étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de

terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour

les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il

avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et

avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon

pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au

lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux,

et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au

cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se

fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit

signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit

peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit

tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui

débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je

me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le

commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un

sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous

les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les

connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant

que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il

saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous

montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se

mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant

les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne

pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré

il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de

notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me

fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de

jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de

relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever

toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du

Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et

s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant

tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me

faisait signe de me taire.

» Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient

découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient

dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine.

Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne

revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait

prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir

apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près

de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se

tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes

immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix

s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à

coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me

raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait

pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une

seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le

nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle

aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et

avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!»

lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux

mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il

tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena

un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit

par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père

lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup

abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda

l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration;

il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main

le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre

cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il

appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il

ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer

hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon

pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers

la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il

entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête

était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria

le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous

reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en

rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit

voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache

couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et

l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre

examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun,

comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du

commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait

sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages

se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me

tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe

avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se

retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa

voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages,

jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui,

et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous

sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut

m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques

minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les

sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas

répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne

voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais.

Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon

évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.»

» Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se

retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de

le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi

du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les

canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se

faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et

les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se

précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient

le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le

Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous

fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand

de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots,

et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils

obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi,

suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne

sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait

contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se

précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y

eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et

brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et

gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent

et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer;

nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était

nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle

ni le commandant non plus.

» Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père

les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se

culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous

laisser passer.

» Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes

promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four.

Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande

frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une

exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques

pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher,

l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels

que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra

lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages

qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne

s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous

entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un

petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme

de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et

s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de

l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit

extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand

debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se

retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je

sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je

vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au

milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou

leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas

l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il

fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui

vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons,

dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour

avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur,

car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon

âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et

tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes

pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des

gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air

enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me

touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut

extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité,

revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main,

ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler

d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais

plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant:

_Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il

me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me

remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut

et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi

en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons;

il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à

mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des

petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils

faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me

faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir

compagnie et je me mis à chanter à tue-tête.

» Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles.

Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi

et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de

leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les

sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre

terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au

Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié

qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais

d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les

côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient

aussi et faisaient des gambades comiques.

SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais

savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es

resté longtemps ainsi.

PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que

c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux

amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas

défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su

depuis que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur

eussions déclaré la guerre. Mon père me dit: «Tant qu'ils ne te

feront pas de mal, mon garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas

risquer de les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils

n'ont vraiment pas l'air méchant.» Le roi fit alors signe à mon

père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en

attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en

touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et

l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi

parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent

à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous

une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec

eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à

rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait

tant qu'il pouvait.

» Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrêtant et

criant: «Halte-là! Assez pour aujourd'hui, sauvageons!» Sa voix

domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le

dis à mon père qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune

chak, _s'écria aussitôt le roi. _Pris kanine, _répondirent les

sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent

bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus,

des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit;

les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le

roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous.

» Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda

attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper

facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets,

il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire

essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa

main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon

père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne

fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. _Régite,

régite, _répétait-il. Ce qui veut dire: «Ça coupe.»

» Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père

attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes

amis. Le Normand venait ensuite. «Ne perds pas Paul des yeux, lui

avait dit mon père. Ma dignité me défend de me retourner trop

souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Emboîte son

pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher.

»--Soyez tranquille, mon commandant, lui répondit le Normand. Je

considère cet enfant comme le vôtre, et dès lors pas de danger

tant que j'ai l'oeil sur lui.»

» Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent

quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi

bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile, mais il leur

manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le

français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout

cela ne se passa que longtemps après.

» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes

basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du

village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait

au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants.

Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et

ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de

l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes,

à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des

huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand

nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester

parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les

femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient,

nous examinaient, nous touchaient.

» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre

par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en

bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire

le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre

hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami.

» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui

l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon

père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie

du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent

la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en

dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur

bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon

père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec

le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas

me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme.

Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos

haches au bout de nos bras.»

M. DE ROSBOURG.--Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de

Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et

Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma

pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin

à demain. Qu'en dit la société?

MADAME DE ROSBOURG.--Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre

Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet

intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants.

Les vacances · 第 13 / 26 题