M. de Traypi était parti depuis deux jours; on attendait avec
impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant
ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la
bande d'enfants, avaient été matin et soir passer quelques heures
à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un
habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent
nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle
aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de
Lecomte, depuis leur réunion; elle espérait de la bonté de Dieu
pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner
Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut
et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant,
racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas même à sa
femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les
enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à
faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de
noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient
Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les
groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour
dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de
son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à
force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les
petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses
belles boucles noires ou ses joues roses et potelées.
«Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux
de vous revoir!»
L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants
rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et
Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître
M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des
nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement
les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg
lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur;
Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et
en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle
embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était
bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants
de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme,
regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître
sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie.
«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de
Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il,
Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune
si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?»
Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père
qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.
Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et
son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras,
il l'embrassa deux ou trois fois.
«Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle!
Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?
--Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout
cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en
baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher
Paul, où est-il? Vit-il encore?»
M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garçon, ma chère
enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires.
SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans
quelle chambre est-il, que je coure le chercher?
M. DE ROSBOURG.--Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on
m'a donnée et où Paul a monté mes effets.
Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des
gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant
Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages
inconnus.
«Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des
sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi,
à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes
amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis...
Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en
pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront
leurs noms après.»
La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La
belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous
les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son
apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent
en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en
riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis.
«Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est
elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus
amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes
chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les
appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques
de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui
a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le
courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et
qui est notre aîné à tous; il a treize ans.»
Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis.
Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il
promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla
de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui
touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes.
MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous
aimerai bien aussi.
PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout
court et pas monsieur.
MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous
connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est
si gênant de dire _vous!_
PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te
connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi.
MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi.
PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oublié?
SOPHIE, _tristement.--_Oublié, non, mais tu dormais dans mon
coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis
j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai
pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux
qui m'avaient aimée.
JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et
très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie,
elle vous racontera ses trois années de malheur.
Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds
pour l'embrasser, il lui dit:
«Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma
petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous
deux quand elle en aura besoin.»
Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami
dévoué et celui de Marguerite.
Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait
ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa
pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et
attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier,
que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit
sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon.
Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari
qui tenait sa petite Marguerite par la main.
La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul
avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à
la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements
importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent
promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était
arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à
ces dames et à ces messieurs.
SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé
ici, à Fleurville?
PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au
Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et
expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une
demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et
Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi
très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie
et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton
papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une
tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.
SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que
je t'ai su vivant et chez les sauvages.
PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où
est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous
l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient
tué.
SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est
revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous
avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons
rencontré, par hasard, dans la forêt.
PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir!
MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons
le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il
l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi.
JACQUES.--Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté
cinq ans chez les sauvages?
PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il
est trop tard pour commencer.
--Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel
ami Paul doit être fatigué...
M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigué! Il en a fait bien
d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à
travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme
un vrai marin.
--Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si
terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant
Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une
part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle
besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de
force à lutter avec Paul.
M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant
à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.
«Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou,
que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher!
--Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon
enfant», répondit M. de Rosbourg.
Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre,
à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant:
«Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.»