M. DE RUGÈS.--Pour quoi faire?

LÉON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans

lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre jour.

M. DE RUGÈS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres

dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir?

LÉON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le

défendez, je ne le ferai pas.

M. DE RUGÈS.--Non, non, je ne te le défends pas; je te

recommande seulement d'être prudent.

LÉON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je

ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fâché de vous

causer quelque inquiétude. Je dirai à mes cousines, à Jean et à ce

petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose

raisonnable.

M. DE RUGÈS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux.

J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage...

inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui

t'accusent de poltronnerie.

LÉON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai

certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai...

certainement... certainement... très envie... de leur montrer...

qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit

pas contente... ne permette pas...

M. DE RUGÈS, _impatienté.--_Sac à papier! mon garçon, tu n'as

pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne,

moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec

nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère,

qui consentit en souriant.

Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient

un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne

trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet

arbre?»

M. DE RUGÈS.--Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous

avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon

de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet

acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas

s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant

toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois

comme il est pâle!

CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme

il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer

en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre.

M. DE RUGÈS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette

leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement

de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas

s'exposer à un pareil danger.

On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le

sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous

s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille

alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur

tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur

gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un

air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à

son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui

n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait

en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait

tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par

monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa

bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son

tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un

courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva

par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres

continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de

Léon et le dit tout bas à M. de Traypi.

«Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons

de là.»

M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu

lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à

grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de

Sophie a été très réel et très grand.

On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à

s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri

de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de

Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir

précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un

homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main.

L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux

chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il

arrivé à mon fils?»

L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune

monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais

au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit;

que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et

qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur

blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas

venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied.

Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la

vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur

lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son

coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme

s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le

diable courait après lui.

M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur.

Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait

pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si

brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand.

Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui

faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu,

resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le

regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à

recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage

brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui

semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après

avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux

sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à

l'émotion.

«Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon,

mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan?

--Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois

aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son

front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps...

N'êtes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je

me souviens... le _Normand._

L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous

échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa.

SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauvée, je ne sais

plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre

cousin Paul qui était resté près du capitaine.

L'HOMME.--Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de

vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite

mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine

de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie?

Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de

Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne

comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de

Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini.

Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à

peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid

et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention

générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua

à interroger celui qu'elle appelait le _Normand._

SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul;

a-t-il péri avec le vaisseau?

L'HOMME.--Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que

les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait

péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda

de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne

quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main,

regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas

et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me

dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une

heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix

minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce

que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le

commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous

mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul

dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il

pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames

sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une

larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le

bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il

examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content.

«Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand,

mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las,

je te relèverai de faction.»

SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il?

L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande

attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le

commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne

l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je

ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le

jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je

vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous

abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est

comme cela que le bon Dieu nous a sauvés.

SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il

devenu?

L'HOMME.--Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les

sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent

le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai

échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en

ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en

ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans

les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces

brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à

terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au

pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus

retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur

piste.

«Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux.

MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le

court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs

l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent

Sophie.

MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage?

MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noyés? Comment, toi,

as-tu été recueillie?

JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles?

CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela?

LÉON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Réan?

JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses été si malheureuse, ma

pauvre Sophie.

Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à tous ensemble.

SOPHIE.--Oui, j'ai été très malheureuse. Je n'en ai jamais parlé

parce que papa et ma belle-mère m'avaient défendu de jamais leur

rappeler le passé. J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par

l'oublier. J'avais à peine quatre ans quand tout cela est arrivé.

JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de

Réan?

SOPHIE.--Parce que c'était mon nom quand je suis née.

MARGUERITE.--Comment, quand tu es née? Et comment as-tu pu

changer de nom depuis?

CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous

étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta

maman qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et une

tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était ton

cousin.

SOPHIE.--Précisément et, après trois ans d'absence, je suis

revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai retrouvé

Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous.

JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini?

SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en

Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laissé

une grande fortune à la condition qu'il prendrait son nom.

JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Réan.

SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'après ce que m'a

dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore.

LÉON.--C'est impossible; depuis cinq ans!

JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est

revenu.

LÉON.--Le _Normand _n'est pas un enfant.

JEAN.--Mais Paul était avec le commandant.

«Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému,

rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la

rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai

à le voir.»

CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connaît

Mme de Rosbourg?

M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot à bord

de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et...

--Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh! laissez-moi lui

parler, lui demander des détails sur papa!

Le _Normand _s'approcha à un signe de M. de Traypi. «Voici, lui

dit-il, la fille de votre commandant.

--La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant!»

s'écria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna

trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se

reconnaître.

«Pardon, mam'selle, dit-il en la posant à terre. C'est le premier

mouvement, ça; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant!

Si je pouvais lui donner ma place!

Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle!

--Vous aimiez donc bien mon pauvre papa?» lui dit Marguerite en

essuyant ses yeux pleins de larmes.

LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle,

j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de

penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de

sauvages!...

--M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte,

dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre

femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle

Lucie?

LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à

quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard?

MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont

elles qui demeurent dans la maison blanche.

À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie.

«Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit

M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie

sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer.

Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous

croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous

revoir.»

LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis

bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que

Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq

ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et

ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de

mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan...

N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et

mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à

demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne

tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il

me semble que je ferais six lieues à l'heure!

«Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous

les enfants.

Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en

marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du

moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade

et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et

établies dans la maison blanche du village, quand elle avait

appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait

été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie,

qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa

mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre

incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge

chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre,

repasser, savonner.

Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison

blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter;

les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir,

pendant que ces messieurs allaient préparer sa femme au retour de

son mari.

Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs; il

répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune

fille de quatorze à quinze ans se trouva près d'eux; elle venait

d'un chemin creux bordé d'une haie qui aboutissait à celui où

attendaient Lecomte et les enfants.

«Lucie, s'écria Marguerite.

--Lucie, quelle Lucie? demanda d'une voix basse et tremblante le

pauvre Lecomte, qui croyait reconnaître sa fille et dont le visage

était d'une pâleur effrayante.

--Bonjour mesdemoiselles, bonjour messieurs, dit Lucie faisant

une révérence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu!

qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arrivé un malheur?

Vous avez tous l'air si effrayé que cela me fait peur.»

Camille fut la première à se remettre. «Non, Lucie, il n'est rien

arrivé de malheureux; ne t'effraye pas, lui dit-elle.

--Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air

tout drôle? _(Apercevant Lecomte:) _Ah! vous avez un étranger avec

vous? N'aurait-il pas besoin d'un verre de cidre et d'une croûte

de pain? Est-ce cela qui vous embarrasse?

--Lucie! s'écria Lecomte d'une voix étranglée par l'émotion.

Lucie tressaillit, regarda l'étranger avec surprise; elle rougit,

pâlit.

«Non, dit-elle, ce n'est pas possible... Je crois reconnaître...

Mais non, non... ce ne peut être... Serait-ce?...

--Ton père! s'écria Lecomte en s'élançant vers elle et la

saisissant dans ses bras.

--Mon père! mon père! répéta Lucie en se jetant à son cou. Ô mon

père, quelle joie! quel bonheur! Mon père, mon cher, mon bien-aimé

père!»

Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait en couvrant

sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette scène avec

attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de regarder,

d'embrasser son enfant que six années d'absence lui avaient rendue

plus chère encore. Lucie était fort grandie et embellie, mais il

lui trouvait le même visage.

«Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu

pu me reconnaître!»

LUCIE.--Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé non plus. J'ai

tant et si souvent pensé à vous! C'est comme si vous étiez parti

de la veille.

Se souvenant tout à coup de sa mère:

«Ah! ma pauvre mère! Ne voilà-t-il pas que je l'oublie dans mon

bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire...»

Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son père

lui saisit le bras, et la retenant fortement:

«Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement. Ces

messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il me

sera permis de serrer contre mon coeur ta mère, ma Lucie, ma chère

femme.»

Lucie promit à son père d'être bien raisonnable, bien calme; et,

courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute

haletante, mais si joyeuse, si éclatante de bonheur que sa mère la

regarda avec surprise.

«Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou, que je suis

contente, que je suis heureuse!

--Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc?»

Elle regarde avec inquiétude Lucie qui ne peut retenir ses larmes,

puis MM. de Rugès et de Traypi.

«Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à

l'heure de bonheur, de retour... de... Ah! je crois comprendre! On

a des nouvelles!... des nouvelles... de ton père!»

Lucie ne répondit pas; elle embrassait sa mère, riait, pleurait.

MADAME LECOMTE.--Mais réponds, réponds donc... Messieurs, par

pitié, dites-moi... Lucie, parle! Ton père?...

--Est près de toi, ma femme, ma Françoise! s'écria Lecomte qui

avait suivi Lucie.

Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout

entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé

vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir.

Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant

pâle et inanimée.

Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit

étendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage.

Lecomte, à genoux près d'elle, soutenait sa tête dans ses mains;

Lucie, à genoux de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes

de sa mère et en mouillait ses lèvres.

Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie,

lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna

la tête, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever,

se jeta à son cou et sanglota.

«Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous

sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la

présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.» Et, sans faire

leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte

après eux et emmenant les enfants qui s'étaient groupés à l'entrée

pour voir la scène de reconnaissance.

On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur

de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée

avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte

avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon.

Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses

amis: son naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa

tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les

dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi

de si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les

mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se

représentèrent si vivement à son souvenir, qu'elle ne comprit pas

comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le

désir d'en parler.

En approchant du château, MM. de Rugès et de Traypi recommandèrent

encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de

Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec

ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner

cette espérance.

«Car, dit M. de Traypi, il est très possible que M. de Rosbourg et

Paul aient pu s'échapper de leur côté, comme l'a fait Lecomte.

D'après le peu qu'il m'a raconté, les sauvages qui les ont pris ne

sont pas féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des

Européens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles à leur vie

sauvage.» Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister

ou émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux, Léon

heureux d'échapper aux reproches de son père, tous les autres fort

préoccupés des espérances que devait éveiller le retour de

Lecomte.

Les vacances · 第 9 / 26 题