«J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour Léon à ses
cousines et à ses amies.
--Et moi, je ne l'aime pas du tout», dit Sophie.
JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle.
SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette
forêt. Je n'aime pas quand on y va.
LÉON.--Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y amuse
toujours beaucoup.
SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te réponds
que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué étouffer
dans le creux de l'arbre...
LÉON.--Oh! mais c'était ta faute.
SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai
manqué tout de même d'y étouffer.
LÉON.--Est-ce que tu étais bien mal dans cet arbre?
SOPHIE.--Comment, si j'y étais mal? Puisque je te dis que
j'étouffais.
LÉON.--Tu ne pouvais pas étouffer! Tu avais de l'air par le
haut.
SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'étais tout au fond, le corps
serré par l'écorce.
LÉON.--Ah bah! Je m'en serais bien tiré, moi.
SOPHIE.--En vérité! J'aurais voulu t'y voir.
LÉON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en
sortir, je t'en réponds.
JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave.
JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons à la forêt,
monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons
pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu?
LÉON, _embarrassé.--_Je le ferais certainement, si..., si...
JACQUES, _riant.--_Si quoi?
LÉON, _embarrassé.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines
qui pourraient croire... qui pourraient craindre...
JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave.
LÉON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le
faire?
JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est très dangereux, et
j'aurais peur.
LÉON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi
qui te précipites toujours au milieu des dangers qui n'existent
pas, pour te donner la réputation d'un Gérard-tueur-de-lions. Tu
aurais peur, toi, Jacques le téméraire, le batailleur.
JEAN.--Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le vrai
courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le danger,
et non pas à le braver inutilement.
LÉON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux
que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le creux de
l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission à
papa.
JEAN.--Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière d'avoir
raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire.
LÉON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y
a aucun danger. Vous allez voir.
Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa,
qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en
demandant à Léon ce qu'il voulait.
LÉON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans
la forêt du moulin avec mes cousines.