Que parmi les nations européennes de nos jours, le pouvoir
souverain s'accroît, quoique les souverains soient moins stables.
Si l'on vient à réfléchir sur ce qui précède, on sera surpris et
effrayé de voir comment, en Europe, tout semble concourir à accroître
indéfiniment les prérogatives du pouvoir central et à rendre chaque
jour l'existence individuelle plus faible, plus subordonnée et plus
précaire.
Les nations démocratiques de l'Europe ont toutes les tendances
générales et permanentes qui portent les Américains vers la
centralisation des pouvoirs, et, de plus, elles sont soumises à une
multitude de causes secondaires et accidentelles que les Américains
ne connaissent point. On dirait que chaque pas qu'elles font vers
l'égalité les rapproche du despotisme.
Il suffit de jeter les yeux autour de nous et sur nous-mêmes, pour
s'en convaincre.
Durant les siècles aristocratiques qui ont précédé le nôtre, les
souverains de l'Europe avaient été privés ou s'étaient dessaisis de
plusieurs des droits inhérents à leur pouvoir. Il n'y a pas encore
cent ans que, chez la plupart des nations européennes, il se
rencontrait des particuliers ou des corps presque indépendants qui
administraient la justice, levaient et entretenaient des soldats,
percevaient des impôts, et souvent même faisaient ou expliquaient la
loi. L'état a partout repris pour lui seul ces attributs naturels de
la puissance souveraine; dans tout ce qui a rapport au gouvernement,
il ne souffre plus d'intermédiaire entre lui et les citoyens, et il
les dirige par lui-même dans les affaires générales. Je suis bien loin
de blâmer cette concentration des pouvoirs; je me borne à la montrer.
À la même époque il existait en Europe un grand nombre de pouvoirs
secondaires qui représentaient des intérêts locaux et administraient
les affaires locales. La plupart de ces autorités locales ont déjà
disparu; toutes tendent rapidement à disparaître ou à tomber dans la
plus complète dépendance. D'un bout de l'Europe à l'autre, les
priviléges des seigneurs, les libertés des villes, les administrations
provinciales, sont détruites ou vont l'être.
L'Europe a éprouvé, depuis un demi-siècle, beaucoup de révolutions et
contre révolutions qui l'ont remuée en sens contraires. Mais tous ces
mouvements se ressemblent en un point: tous ont ébranlé ou détruit les
pouvoirs secondaires. Des priviléges locaux, que la nation française
n'avait pas abolis dans les pays conquis par elle, ont achevé de
succomber sous les efforts des princes qui l'ont vaincue. Ces princes
ont rejeté toutes les nouveautés que la révolution avait créées chez
eux, excepté la centralisation: c'est la seule chose qu'ils aient
consenti à tenir d'elle.
Ce que je veux remarquer, c'est que tous ces droits divers qui ont été
arrachés successivement, de notre temps, à des classes, à des
corporations, à des hommes, n'ont point servi à élever sur une base
plus démocratique de nouveaux pouvoirs secondaires, mais se sont
concentrés de toutes parts dans les mains du souverain. Partout l'état
arrive de plus en plus à diriger par lui-même les moindres citoyens et
à conduire seul chacun d'eux dans les moindres affaires[14].
[Note 14: Cet affaiblissement graduel de l'individu, en face
de la société, se manifeste de mille manières. Je citerai
entre autres ce qui a rapport aux testaments.
Dans les pays aristocratiques, on professe d'ordinaire un
profond respect pour la dernière volonté des hommes. Cela
allait même quelquefois, chez les anciens peuples de
l'Europe, jusqu'à la superstition: le pouvoir social, loin de
gêner les caprices du mourant, prêtait aux moindres d'entre
eux sa force; il lui assurait une puissance perpétuelle.
Quand tous les vivants sont faibles, la volonté des morts est
moins respectée. On lui trace un cercle très-étroit, et si
elle vient à en sortir, le souverain l'annule ou la contrôle.
Au moyen âge, le pouvoir de tester n'avait, pour ainsi dire,
point de bornes. Chez les Français de nos jours, on ne
saurait distribuer son patrimoine entre ses enfants, sans que
l'état intervienne. Après avoir régenté la vie entière, il
veut encore en régler le dernier acte.]
Presque tous les établissements charitables de l'ancienne Europe
étaient dans les mains de particuliers ou de corporations; ils sont
tous tombés plus ou moins sous la dépendance du souverain, et, dans
plusieurs pays, ils sont régis par lui. C'est l'état qui a entrepris
presque seul de donner du pain à ceux qui ont faim, des secours et un
asile aux malades, du travail aux oisifs; il s'est fait le réparateur
presque unique de toutes les misères.
L'éducation, aussi bien que la charité, est devenue, chez la plupart
des peuples de nos jours, une affaire nationale. L'état reçoit et
souvent prend l'enfant des bras de sa mère, pour le confier à ses
agents; c'est lui qui se charge d'inspirer à chaque génération des
sentiments, et de lui fournir des idées. L'uniformité règne dans les
études comme dans tout le reste; la diversité, comme la liberté, en
disparaissent chaque jour.
Je ne crains pas non plus d'avancer que chez presque toutes les
nations chrétiennes de nos jours, les catholiques aussi bien que les
protestantes, la religion est menacée de tomber dans les mains du
gouvernement. Ce n'est pas que les souverains se montrent fort jaloux
de fixer eux-mêmes le dogme; mais ils s'emparent de plus en plus des
volontés de celui qui l'explique; ils ôtent au clergé ses propriétés,
lui assignent un salaire, détournent et utilisent à leur seul profit
l'influence que le prêtre possède; ils en font un de leurs
fonctionnaires et souvent un de leurs serviteurs, et ils pénètrent
avec lui jusqu'au plus profond de l'âme de chaque homme[15].
[Note 15: À mesure que les attributions du pouvoir central
augmentent, le nombre des fonctionnaires qui le représentent
s'accroît. Ils forment une nation dans chaque nation; et
comme le gouvernement leur prête sa stabilité, ils remplacent
de plus en plus chez chacune d'elles l'aristocratie.
Presque partout en Europe, le souverain domine de deux
manières: il mène une partie des citoyens par la crainte
qu'ils éprouvent de ses agents, et l'autre par l'espérance
qu'ils conçoivent de devenir ses agents.]
Mais ce n'est encore là qu'un côté du tableau.
Non seulement le pouvoir du souverain s'est étendu, comme nous venons
de le voir, dans la sphère entière des anciens pouvoirs; celle-ci ne
suffit plus pour le contenir; il la déborde de toutes parts et va se
répandre sur le domaine que s'était réservé jusqu'ici l'indépendance
individuelle. Une multitude d'actions qui échappaient jadis
entièrement au contrôle de la société, y ont été soumises de nos
jours, et leur nombre s'accroît sans cesse.
Chez les peuples aristocratiques, le pouvoir social se bornait
d'ordinaire à diriger et à surveiller les citoyens dans tout ce qui
avait un rapport direct et visible avec l'intérêt national; il les
abandonnait volontiers à leur libre arbitre en tout le reste. Chez ces
peuples le gouvernement semblait oublier souvent qu'il est un point où
les fautes et les misères des individus compromettent le bien-être
universel, et qu'empêcher la ruine d'un particulier doit quelquefois
être une affaire publique.
Les nations démocratiques de notre temps penchent vers un excès
contraire.
Il est évident que la plupart de nos princes ne veulent pas seulement
diriger le peuple tout entier; on dirait qu'ils se jugent responsables
des actions et de la destinée individuelle de leurs sujets, qu'ils ont
entrepris de conduire et d'éclairer chacun d'eux dans les différents
actes de sa vie, et, au besoin, de le rendre heureux malgré lui-même.
De leur côté les particuliers envisagent de plus en plus le pouvoir
social sous le même jour; dans tous leurs besoins ils l'appellent à
leur aide, et ils attachent à tous moments sur lui leurs regards comme
sur un précepteur ou sur un guide.
J'affirme qu'il n'y a pas de pays en Europe où l'administration
publique ne soit devenue non seulement plus centralisée, mais plus
inquisitive et plus détaillée; partout elle pénètre plus avant que
jadis dans les affaires privées; elle règle à sa manière plus
d'actions, et des actions plus petites, et elle s'établit davantage
tous les jours à côté, autour et au-dessus de chaque individu, pour
l'assister, le conseiller et le contraindre.
Jadis, le souverain vivait du revenu de ses terres ou du produit des
taxes. Il n'en est plus de même aujourd'hui que ses besoins ont crû
avec sa puissance. Dans les mêmes circonstances où jadis un prince
établissait un nouvel impôt, on a recours aujourd'hui à un emprunt.
Peu à peu l'état devient ainsi le débiteur de la plupart des riches,
et il centralise dans ses mains les plus grands capitaux.
Il attire les moindres d'une autre manière.
À mesure que les hommes se mêlent et que les conditions s'égalisent,
le pauvre a plus de ressources, de lumières et de désirs. Il conçoit
l'idée d'améliorer son sort, et il cherche à y parvenir par l'épargne.
L'épargne fait donc naître, chaque jour, un nombre infini de petits
capitaux, fruits lents et successifs du travail; ils s'accroissent
sans cesse. Mais le plus grand nombre resteraient improductifs, s'ils
demeuraient épars. Cela a donné naissance à une institution
philanthropique qui deviendra bientôt, si je ne me trompe, une de nos
plus grandes institutions politiques. Des hommes charitables ont conçu
la pensée de recueillir l'épargne du pauvre et d'en utiliser le
produit. Dans quelques pays, ces associations bienfaisantes sont
restées entièrement distinctes de l'état; mais, dans presque tous,
elles tendent visiblement à se confondre avec lui, et il y en a même
quelques unes où le gouvernement les a remplacées, et où il a
entrepris la tâche immense de centraliser dans un seul lieu, et de
faire valoir par ses seules mains l'épargne journalière de plusieurs
millions de travailleurs.
Ainsi, l'état attire à lui l'argent des riches par l'emprunt, et par
les caisses d'épargne il dispose à son gré des deniers du pauvre. Près
de lui et dans ses mains, les richesses du pays accourent sans cesse;
elles s'y accumulent d'autant plus que l'égalité des conditions
devient plus grande; car, chez une nation démocratique, il n'y a que
l'état qui inspire de la confiance aux particuliers, parce qu'il n'y a
que lui seul qui leur paraisse avoir quelque force et quelque
durée[16].
[Note 16: D'une part, le goût du bien-être augmente sans
cesse, et le gouvernement s'empare, de plus en plus, de
toutes les sources du bien-être.
Les hommes vont donc par deux chemins divers vers la
servitude. Le goût du bien-être les détourne de se mêler du
gouvernement, et l'amour du bien-être les met dans une
dépendance de plus en plus étroite des gouvernants.]
Ainsi le souverain ne se borne pas à diriger la fortune publique; il
s'introduit encore dans les fortunes privées; il est le chef de chaque
citoyen et souvent son maître, et, de plus, il se fait son intendant
et son caissier.
Non seulement le pouvoir central remplit seul la sphère entière des
anciens pouvoirs, l'étend et la dépasse, mais il s'y meut, avec plus
d'agilité, de force et d'indépendance qu'il ne faisait jadis.
Tous les gouvernements de l'Europe ont prodigieusement perfectionné,
de notre temps, la science administrative; ils font plus de choses, et
ils font chaque chose avec plus d'ordre, de rapidité, et moins de
frais; ils semblent s'enrichir sans cesse de toutes les lumières
qu'ils ont enlevées aux particuliers. Chaque jour, les princes de
l'Europe tiennent leurs délégués dans une dépendance plus étroite, et
ils inventent des méthodes nouvelles pour les diriger de plus près, et
les surveiller avec moins de peine. Ce n'est point assez pour eux de
conduire toutes les affaires par leurs agents, ils entreprennent de
diriger la conduite de leurs agents dans toutes leurs affaires; de
sorte que l'administration publique ne dépend pas seulement du même
pouvoir; elle se resserre de plus en plus dans un même lieu, et se
concentre dans moins de mains. Le gouvernement centralise son action
en même temps qu'il accroît ses prérogatives: double cause de force.
Quand on examine la constitution qu'avait jadis le pouvoir judiciaire,
chez la plupart des nations de l'Europe, deux choses frappent:
L'indépendance de ce pouvoir, et l'étendue de ses attributions.
Non seulement les cours de justice décidaient presque toutes les
querelles entre particuliers; dans un grand nombre de cas, elles
servaient d'arbitres entre chaque individu et l'état.
Je ne veux point parler ici des attributions politiques et
administratives que les tribunaux avaient usurpées en quelques pays,
mais des attributions judiciaires qu'ils possédaient dans tous. Chez
tous les peuples d'Europe, il y avait et il y a encore beaucoup de
droits individuels, se rattachant la plupart au droit général de
propriété, qui étaient placés sous la sauvegarde du juge, et que
l'état ne pouvait violer sans la permission de celui-ci.
C'est ce pouvoir semi-politique qui distinguait principalement les
tribunaux d'Europe de tous les autres; car tous les peuples ont eu
des juges, mais tous n'ont point donné aux juges les mêmes priviléges.
Si l'on examine maintenant ce qui se passe chez les nations
démocratiques de l'Europe qu'on appelle libres, aussi bien que chez
les autres, on voit que, de toutes parts, à côté de ces tribunaux, il
s'en crée d'autres plus dépendants dont l'objet particulier est de
décider exceptionnellement les questions litigieuses qui peuvent
s'élever entre l'administration publique et les citoyens. On laisse à
l'ancien pouvoir judiciaire son indépendance, mais on resserre sa
juridiction, et l'on tend, de plus en plus, à n'en faire qu'un arbitre
entre des intérêts particuliers.
Le nombre de ces tribunaux spéciaux augmente sans cesse, et leurs
attributions croissent. Le gouvernement échappe donc chaque jour
davantage à l'obligation de faire sanctionner par un autre pouvoir ses
volontés et ses droits. Ne pouvant se passer de juges, il veut, du
moins, choisir lui-même ses juges et les tenir toujours dans sa main,
c'est-à-dire que, entre lui et les particuliers, il place encore
l'image de la justice, plutôt que la justice elle-même.
Ainsi, il ne suffit point à l'état d'attirer à lui toutes les
affaires, il arrive encore, de plus en plus, à les décider toutes par
lui-même sans contrôle et sans recours[17].
[Note 17: On fait à ce sujet en France un singulier sophisme.
Lorsqu'il vient à naître un procès entre l'administration et
un particulier, on refuse d'en soumettre l'examen au juge
ordinaire, afin, dit-on, de ne point mêler le pouvoir
administratif et le pouvoir judiciaire. Comme si ce n'était
pas mêler ces deux pouvoirs, et les mêler de la façon la plus
périlleuse et la plus tyrannique, que de revêtir le
gouvernement du droit de juger et d'administrer tout à la
fois.]
Il y a chez les nations modernes de l'Europe une grande cause qui,
indépendamment de toutes celles que je viens d'indiquer, contribue
sans cesse à étendre l'action du souverain ou à augmenter ses
prérogatives: on n'y a pas assez pris garde. Cette cause est le
développement de l'industrie, que les progrès de l'égalité favorisent.
L'industrie agglomère d'ordinaire une multitude d'hommes dans le même
lieu; elle établit entre eux des rapports nouveaux et compliqués. Elle
les expose à de grandes et subites alternatives d'abondance et de
misère, durant lesquelles la tranquillité publique est menacée. Il
peut arriver enfin que ses travaux compromettent la santé et même la
vie de ceux qui en profitent, ou de ceux qui s'y livrent. Ainsi, la
classe industrielle a plus besoin d'être réglementée, surveillée et
contenue que les autres classes, et il est naturel que les
attributions du gouvernement croissent avec elle.
Cette vérité est généralement applicable; mais voici ce qui se
rapporte plus particulièrement aux nations de l'Europe.
Dans les siècles qui ont précédé ceux où nous vivons, l'aristocratie
possédait le sol, et était en état de le défendre. La propriété
immobilière fut donc environnée de garanties, et ses possesseurs
jouirent d'une grande indépendance. Cela créa des lois et des
habitudes qui se sont perpétuées, malgré la division des terres et la
ruine des nobles; et, de nos jours, les propriétaires fonciers et les
agriculteurs sont encore de tous les citoyens ceux qui échappent le
plus aisément au contrôle du pouvoir social.
Dans ces mêmes siècles aristocratiques, où se trouvent toutes les
sources de notre histoire, la propriété mobilière avait peu
d'importance, et ses possesseurs étaient méprisés et faibles; les
industriels formaient une classe exceptionnelle au milieu du monde
aristocratique. Comme ils n'avaient point de patronage assuré, ils
n'étaient point protégés, et souvent ils ne pouvaient se protéger
eux-mêmes.
Il entra donc dans les habitudes de considérer la propriété
industrielle comme un bien d'une nature particulière, qui ne méritait
point les mêmes égards, et qui ne devait pas obtenir les mêmes
garanties que la propriété en général, et les industriels comme une
petite classe à part dans l'ordre social, dont l'indépendance avait
peu de valeur, et qu'il convenait d'abandonner à la passion
réglementaire des princes. Si l'on ouvre en effet les codes du
moyen-âge on est étonné de voir comment, dans ces siècles
d'indépendance individuelle, l'industrie était sans cesse réglementée
par les rois, jusque dans ses moindres détails; sur ce point, la
centralisation est aussi active et aussi détaillée qu'elle saurait
l'être.
Depuis ce temps, une grande révolution a eu lieu dans le monde; la
propriété industrielle, qui n'était qu'un germe, s'est développée,
elle couvre l'Europe; la classe industrielle s'est étendue, elle s'est
enrichie des débris de toutes les autres; elle a crû en nombre, en
importance, en richesse; elle croît sans cesse; presque tous ceux qui
n'en font pas partie s'y rattachent, du moins par quelque endroit;
après avoir été la classe exceptionnelle, elle menace de devenir la
classe principale, et pour ainsi dire, la classe unique; cependant,
les idées et les habitudes politiques que jadis elle avait fait
naître, sont demeurées. Ces idées et ces habitudes n'ont point changé,
parce qu'elles sont vieilles et ensuite parce qu'elles se trouvent en
parfaite harmonie avec les idées nouvelles et les habitudes générales
des hommes de nos jours.
La propriété industrielle n'augmente donc point ses droits avec son
importance. La classe industrielle ne devient pas moins dépendante en
devenant plus nombreuse; mais on dirait, au contraire, qu'elle apporte
le despotisme dans son sein, et qu'il s'étend naturellement à mesure
qu'elle se développe[18].
[Note 18: Je citerai à l'appui de ceci quelques faits. C'est
dans les mines que se trouvent les sources naturelles de la
richesse industrielle. À mesure que l'industrie s'est
développée en Europe, que le produit des mines est devenu un
intérêt plus général et leur bonne exploitation plus
difficile par la division des biens que l'égalité amène, la
plupart des souverains ont réclamé le droit de posséder le
fonds des mines et d'en surveiller les travaux; ce qui ne
s'était point vu pour les propriétés d'une autre espèce.
Les mines, qui étaient des propriétés individuelles soumises
aux mêmes obligations et pourvues des mêmes garanties que les
autres biens immobiliers, sont ainsi tombées dans le domaine
public. C'est l'état qui les exploite ou qui les concède; les
propriétaires sont transformés en usagers; ils tiennent leurs
droits de l'état, et, de plus, l'état revendique, presque
partout, le pouvoir de les diriger; il leur trace des règles,
leur impose des méthodes, les soumet à une surveillance
habituelle, et, s'ils lui résistent, un tribunal
administratif les dépossède, et l'administration publique
transporte à d'autres leurs priviléges; de sorte que le
gouvernement ne possède pas seulement les mines, il tient
tous les mineurs dans sa main.
Cependant, à mesure que l'industrie se développe,
l'exploitation des anciennes mines augmente. On en ouvre de
nouvelles. La population des mines s'étend et grandit. Chaque
jour, les souverains étendent sous nos pieds leur domaine et
le peuplent de leurs serviteurs.]
En proportion que la nation devient plus industrielle, elle sent un
plus grand besoin de routes, de canaux, de ports et autres travaux
d'une nature semi-publique, qui facilitent l'acquisition des
richesses, et en proportion qu'elle est plus démocratique, les
particuliers éprouvent plus de difficulté à exécuter de pareils
travaux, et l'état plus de facilité à les faire. Je ne crains pas
d'affirmer que la tendance manifeste de tous les souverains de notre
temps est de se charger seuls de l'exécution de pareilles entreprises;
par là, ils resserrent chaque jour les populations dans une plus
étroite dépendance.
D'autre part, à mesure que la puissance de l'état s'accroît, et que
ses besoins augmentent, il consomme lui-même une quantité toujours
plus grande de produits industriels, qu'il fabrique d'ordinaire dans
ses arsenaux et ses manufactures. C'est ainsi que, dans chaque
royaume, le souverain devient le plus grand des industriels; il attire
et retient à son service un nombre prodigieux d'ingénieurs,
d'architectes, de mécaniciens, et d'artisans.
Il n'est pas seulement le premier des industriels, il tend de plus en
plus à se rendre le chef ou plutôt le maître de tous les autres.
Comme les citoyens sont devenus plus faibles en devenant plus égaux,
ils ne peuvent rien faire en industrie sans s'associer; or, la
puissance publique veut naturellement placer ces associations sous son
contrôle.
Il faut reconnaître que ces sortes d'êtres collectifs qu'on nomme
associations, sont plus forts et plus redoutables qu'un simple
individu ne saurait l'être, et qu'ils ont moins que ceux-ci la
responsabilité de leurs propres actes, d'où il résulte qu'il semble
raisonnable de laisser à chacune d'elles une indépendance moins grande
de la puissance sociale qu'on ne le ferait pour un particulier.
Les souverains ont d'autant plus de pente à agir ainsi que leurs goûts
les y convient. Chez les peuples démocratiques, il n'y a que par
l'association que la résistance des citoyens au pouvoir central puisse
se produire; aussi ce dernier ne voit-il jamais qu'avec défaveur les
associations qui ne sont pas sous sa main; et ce qui est fort digne de
remarque, c'est que chez ces peuples démocratiques, les citoyens
envisagent souvent ces mêmes associations, dont ils ont tant besoin,
avec un sentiment secret de crainte et de jalousie, qui les empêche de
les défendre. La puissance et la durée de ces petites sociétés
particulières, au milieu de la faiblesse et de l'instabilité générale,
les étonnent et les inquiètent, et ils ne sont pas éloignés de
considérer comme de dangereux priviléges le libre emploi que fait
chacune d'elles de ses facultés naturelles.
Toutes ces associations qui naissent de nos jours sont d'ailleurs
autant de personnes nouvelles, dont le temps n'a pas consacré les
droits, et qui entrent dans le monde à une époque où l'idée des
droits particuliers est faible, et où le pouvoir social est sans
limites; il n'est pas surprenant qu'elles perdent leur liberté en
naissant.
Chez tous les peuples de l'Europe, il y a certaines associations qui
ne peuvent se former qu'après que l'état a examiné leurs statuts, et
autorisé leur existence. Chez plusieurs, on fait des efforts pour
étendre à toutes les associations cette règle. On voit aisément où
mènerait le succès d'une pareille entreprise.
Si une fois le souverain avait le droit général d'autoriser à
certaines conditions les associations de toutes espèces, il ne
tarderait pas à réclamer celui de les surveiller et de les diriger,
afin qu'elles ne puissent pas s'écarter de la règle qu'il leur aurait
imposée. De cette manière, l'état, après avoir mis dans sa dépendance
tous ceux qui ont envie de s'associer, y mettrait encore tous ceux qui
se sont associés, c'est-à-dire presque tous les hommes qui vivent de
nos jours.
Les souverains s'approprient ainsi de plus en plus et mettent à leur
usage la plus grande partie de cette force nouvelle que l'industrie
crée de notre temps dans le monde. L'industrie nous mène, et ils la
mènent.
J'attache tant d'importance à tout ce que je viens de dire que je suis
tourmenté de la peur d'avoir nui à ma pensée, en voulant mieux la
rendre.
Si donc le lecteur trouve que les exemples cités à l'appui de mes
paroles sont insuffisants ou mal choisis; s'il pense que j'aie exagéré
en quelque endroit les progrès du pouvoir social, et qu'au contraire
j'aie restreint outre mesure la sphère où se meut encore
l'indépendance individuelle, je le supplie d'abandonner un moment le
livre, et de considérer à son tour par lui-même les objets que j'avais
entrepris de lui montrer. Qu'il examine attentivement ce qui se passe
chaque jour parmi nous et hors de nous; qu'il interroge ses voisins;
qu'il se contemple enfin lui-même; je suis bien trompé s'il n'arrive
sans guide, et par d'autres chemins, au point où j'ai voulu le
conduire.
Il s'apercevra que, pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, la
centralisation a crû partout de mille façons différentes. Les guerres,
les révolutions, les conquêtes ont servi à son développement; tous les
hommes ont travaillé à l'accroître. Pendant cette même période, durant
laquelle ils se sont succédé avec une rapidité prodigieuse à la tête
des affaires, leurs idées, leurs intérêts, leurs passions ont varié à
l'infini; mais tous ont voulu centraliser en quelques manières.
L'instinct de la centralisation a été comme le seul point immobile,
au milieu de la mobilité singulière de leur existence et de leurs
pensées.
Et lorsque le lecteur, ayant examiné ce détail des affaires humaines,
voudra en embrasser dans son ensemble le vaste tableau, il restera
étonné.
D'un côté, les plus fermes dynasties sont ébranlées ou détruites; de
toutes parts les peuples échappent violemment à l'empire de leurs
lois; ils détruisent ou limitent l'autorité de leurs seigneurs ou de
leurs princes; toutes les nations qui ne sont point en révolution
paraissent du moins inquiètes et frémissantes; un même esprit de
révolte les anime. Et de l'autre, dans ce même temps d'anarchie et
chez ces mêmes peuples si indociles, le pouvoir social accroît sans
cesse ses prérogatives; il devient plus centralisé, plus entreprenant,
plus absolu, plus étendu. Les citoyens tombent à chaque instant sous
le contrôle de l'administration publique; ils sont entraînés
insensiblement, et comme à leur insu, à lui sacrifier tous les jours
quelques nouvelles parties de leur indépendance individuelle, et ces
mêmes hommes qui de temps à autre renversent un trône et foulent aux
pieds des rois, se plient de plus en plus, sans résistance, aux
moindres volontés d'un commis.
Ainsi donc deux révolutions semblent s'opérer, de nos jours, en sens
contraire; l'une affaiblit continuellement le pouvoir, et l'autre le
renforce sans cesse: à aucune autre époque de notre histoire il n'a
paru si faible ni si fort.
Mais quand on vient enfin à considérer de plus près l'état du monde,
on voit que ces deux révolutions sont intimement liées l'une à
l'autre, qu'elles partent de la même source, et qu'après avoir eu un
cours divers, elles conduisent enfin les hommes au même lieu.
Je ne craindrai pas encore de répéter une dernière fois ce que j'ai
déjà dit ou indiqué dans plusieurs endroits de ce livre: il faut bien
prendre garde de confondre le fait même de l'égalité avec la
révolution qui achève de l'introduire dans l'état social et dans les
lois; c'est là que se trouve la raison de presque tous les phénomènes
qui nous étonnent.
Tous les anciens pouvoirs politiques de l'Europe, les plus grands
aussi bien que les moindres, ont été fondés dans des siècles
d'aristocratie, et ils représentaient ou défendaient plus ou moins le
principe de l'inégalité et du privilége. Pour faire prévaloir dans le
gouvernement les besoins et les intérêts nouveaux que suggérait
l'égalité croissante, il a donc fallu aux hommes de nos jours
renverser ou contraindre les anciens pouvoirs. Cela les a conduits à
faire des révolutions, et a inspiré à un grand nombre d'entre eux ce
goût sauvage du désordre et de l'indépendance que toutes les
révolutions, quel que soit leur objet, font toujours naître.
Je ne crois pas qu'il y ait une seule contrée en Europe où le
développement de l'égalité n'ait point été précédé ou suivi de
quelques changements violents dans l'état de la propriété et des
personnes, et presque tous ces changements ont été accompagnés de
beaucoup d'anarchie et de licence, parce qu'ils étaient faits par la
portion la moins policée de la nation, contre celle qui l'était le
plus.
De là sont sorties les deux tendances contraires que j'ai précédemment
montrées. Tant que la révolution démocratique était dans sa chaleur,
les hommes occupés à détruire les anciens pouvoirs aristocratiques qui
combattaient contre elle, se montraient animés d'un grand esprit
d'indépendance, et à mesure que la victoire de l'égalité devenait plus
complète, ils s'abandonnaient peu à peu aux instincts naturels que
cette même égalité fait naître, et ils renforçaient et centralisaient
le pouvoir social. Ils avaient voulu être libres pour pouvoir se faire
égaux, et, à mesure que l'égalité s'établissait davantage à l'aide de
la liberté, elle leur rendait la liberté plus difficile.
Ces deux états n'ont pas toujours été successifs. Nos pères ont fait
voir comment un peuple pouvait organiser une immense tyrannie dans son
sein au moment même où il échappait à l'autorité des nobles et
bravait la puissance de tous les rois, enseignant à la fois au monde
la manière de conquérir son indépendance et de la perdre.
Les hommes de notre temps s'aperçoivent que les anciens pouvoirs
s'écroulent de toutes parts; ils voient toutes les anciennes
influences qui meurent, toutes les anciennes barrières qui tombent;
cela trouble le jugement des plus habiles; ils ne font attention qu'à
la prodigieuse révolution qui s'opère sous leurs yeux, et ils croient
que le genre humain va tomber pour jamais en anarchie. S'ils
songeaient aux conséquences finales de cette révolution, ils
concevraient peut-être d'autres craintes.
Pour moi je ne me fie point, je le confesse, à l'esprit de liberté qui
semble animer mes contemporains; je vois bien que les nations de nos
jours sont turbulentes; mais je ne découvre pas clairement qu'elles
soient libérales, et je redoute qu'au sortir de ces agitations qui
font vaciller tous les trônes, les souverains ne se trouvent plus
puissants qu'ils ne l'ont été.