De la gravité des Américains, et pourquoi elle ne les empêche pas
de faire souvent des choses inconsidérées.
Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques ne prisent point ces
sortes de divertissements naïfs, turbulents et grossiers auxquels le
peuple se livre dans les aristocraties; ils les trouvent puérils ou
insipides. Ils ne montrent guère plus de goût pour les amusements
intellectuels et raffinés des classes aristocratiques; il leur faut
quelque chose de productif et de substantiel dans leurs plaisirs; et
ils veulent mêler des jouissances à leur joie.
Dans les sociétés aristocratiques, le peuple s'abandonne volontiers
aux élans d'une gaieté tumultueuse et bruyante qui l'arrache tout à
coup à la contemplation de ses misères; les habitants des démocraties
n'aiment point à se sentir ainsi tirés violemment hors d'eux-mêmes, et
c'est toujours à regret qu'ils se perdent de vue. À ces transports
frivoles ils préfèrent des délassements graves et silencieux qui
ressemblent à des affaires et ne les fassent point entièrement
oublier.
Il y a tel Américain qui, au lieu d'aller dans ses moments de loisir
danser joyeusement sur la place publique, ainsi que les gens de sa
profession continuent à le faire dans une grande partie de l'Europe,
se retire seul au fond de sa demeure, pour y boire. Cet homme jouit à
la fois de deux plaisirs: il songe à son négoce, et il s'enivre
décemment en famille.
Je croyais que les Anglais formaient la nation la plus sérieuse qui
fût sur la terre, mais j'ai vu les Américains et j'ai changé
d'opinion.
Je ne veux pas dire que le tempérament ne soit pas pour beaucoup dans
le caractère des habitants des États-Unis. Je pense, toutefois, que
les institutions politiques y contribuent plus encore.
Je crois que la gravité des Américains naît en partie de leur orgueil.
Dans les pays démocratiques, le pauvre lui-même a une haute idée de sa
valeur personnelle. Il se contemple avec complaisance et croit
volontiers que les autres le regardent. Dans cette disposition, il
veille avec soin sur ses paroles et sur ses actes, et ne se livre
point, de peur de découvrir ce qui lui manque. Il se figure que pour
paraître digne il lui faut rester grave.
Mais j'aperçois une autre cause plus intime et plus puissante qui
produit instinctivement chez les Américains cette gravité qui
m'étonne.
Sous le despotisme les peuples se livrent de temps en temps aux éclats
d'une folle joie; mais, en général, ils sont mornes et concentrés,
parce qu'ils ont peur.
Dans les monarchies absolues, que tempèrent la coutume et les moeurs,
ils font souvent voir une humeur égale et enjouée, parce qu'ayant
quelque liberté et une assez grande sécurité, ils sont écartés des
soins les plus importants de la vie; mais tous les peuples libres sont
graves, parce que leur esprit est habituellement absorbé dans la vue
de quelque projet dangereux ou difficile.
Il en est surtout ainsi chez les peuples libres qui sont constitués en
démocraties. Il se rencontre alors dans toutes les classes un nombre
infini de gens qui se préoccupent sans cesse des affaires sérieuses du
gouvernement; et ceux qui ne songent point à diriger la fortune
publique, sont livrés tout entiers aux soins d'accroître leur fortune
privée. Chez un pareil peuple la gravité n'est plus particulière à
certains hommes, elle devient une habitude nationale.
On parle des petites démocraties de l'antiquité dont les citoyens se
rendaient sur la place publique avec des couronnes de roses, et qui
passaient presque tout leur temps en danses et en spectacles. Je ne
crois pas plus à de semblables républiques qu'à celle de Platon; ou,
si les choses s'y passaient ainsi qu'on nous le raconte, je ne crains
pas d'affirmer que ces prétendues démocraties étaient formées
d'éléments bien différents des nôtres, et qu'elles n'avaient avec
celles-ci rien de commun que le nom.
Il ne faut pas croire, du reste, qu'au milieu de tous leurs labeurs,
les gens qui vivent dans les démocraties se jugent à plaindre: le
contraire se remarque. Il n'y a point d'hommes qui tiennent autant à
leur condition que ceux-là. Ils trouveraient la vie sans saveur, si on
les délivrait des soins qui les tourmentent, et ils se montrent plus
attachés à leurs soucis que les peuples aristocratiques à leurs
plaisirs.
Je me demande pourquoi les mêmes peuples démocratiques, qui sont si
graves, se conduisent quelquefois d'une manière si inconsidérée.
Les Américains, qui gardent presque toujours un maintien posé et un
air froid, se laissent néanmoins emporter souvent bien loin des
limites de la raison par une passion soudaine ou une opinion
irréfléchie, et il leur arrive de faire sérieusement des étourderies
singulières.
Ce contraste ne doit pas surprendre.
Il y a une sorte d'ignorance qui naît de l'extrême publicité. Dans les
états despotiques, les hommes ne savent comment agir, parce qu'on ne
leur dit rien; chez les nations démocratiques, ils agissent souvent au
hasard, parce qu'on a voulu leur tout dire. Les premiers ne savent
pas, et les autres oublient. Les traits principaux de chaque tableau
disparaissent pour eux parmi la multitude des détails.
On s'étonne de tous les propos imprudents que se permet quelquefois un
homme public dans les états libres et surtout dans les états
démocratiques, sans en être compromis; tandis que, dans les monarchies
absolues, quelques mots qui échappent par hasard suffisent pour le
dévoiler à jamais et le perdre sans ressource.
Cela s'explique par ce qui précède. Lorsqu'on parle au milieu d'une
grande foule, beaucoup de paroles ne sont point entendues, ou sont
aussitôt effacées du souvenir de ceux qui les entendent; mais, dans le
silence d'une multitude muette et immobile, les moindres chuchotements
frappent l'oreille.
Dans les démocraties, les hommes ne sont jamais fixes; mille hasards
les font sans cesse changer de place, et il règne presque toujours je
ne sais quoi d'imprévu et, pour ainsi dire, d'improvisé dans leur vie.
Aussi sont-ils souvent forcés de faire ce qu'ils ont mal appris, de
parler de ce qu'ils ne comprennent guère, et de se livrer à des
travaux auxquels un long apprentissage ne les a pas préparés.
Dans les aristocraties, chacun n'a qu'un seul but qu'il poursuit sans
cesse; mais, chez les peuples démocratiques, l'existence de l'homme
est plus compliquée; il est rare que le même esprit n'y embrasse point
plusieurs objets à la fois, et souvent des objets fort étrangers les
uns aux autres. Comme il ne peut les bien connaître tous, il se
satisfait aisément de notions imparfaites.
Quand l'habitant des démocraties n'est pas pressé par ses besoins, il
l'est du moins par ses désirs; car, parmi tous les biens qui
l'environnent, il n'en voit aucun qui soit entièrement hors de sa
portée. Il fait donc toutes choses à la hâte; se contente sans cesse
d'à peu près, et ne s'arrête jamais qu'un moment pour considérer
chacun de ses actes.
Sa curiosité est tout à la fois insatiable et satisfaite à peu de
frais; car il tient à savoir vite beaucoup, plutôt qu'à bien savoir.
Il n'a guère le temps, et il perd bientôt le goût d'approfondir.
Ainsi donc, les peuples démocratiques sont graves, parce que leur état
social et politique les porte sans cesse à s'occuper de choses
sérieuses; et ils agissent inconsidérément, parce qu'ils ne donnent
que peu de temps et d'attention à chacune de ces choses.
L'habitude de l'inattention doit être considérée comme le plus grand
vice de l'esprit démocratique.