Quelques réflexions sur les manières américaines.
Il n'y a rien, au premier abord, qui semble moins important que la
forme extérieure des actions humaines, et il n'y a rien à quoi les
hommes attachent plus de prix; ils s'accoutument à tout, excepté à
vivre dans une société qui n'a pas leurs manières. L'influence
qu'exerce l'état social et politique sur les manières vaut donc la
peine d'être sérieusement examinée.
Les manières sortent, en général, du fond même des moeurs, et, de
plus, elles résultent quelquefois d'une convention arbitraire entre
certains hommes. Elles sont, en même temps, naturelles et acquises.
Quand des hommes s'aperçoivent qu'ils sont les premiers sans
contestation et sans peine; qu'ils ont chaque jour sous les yeux de
grands objets dont ils s'occupent, laissant à d'autres les détails; et
qu'ils vivent au sein d'une richesse qu'ils n'ont pas acquise et
qu'ils ne craignent pas de perdre, on conçoit qu'ils éprouvent une
sorte de dédain superbe pour les petits intérêts et les soins
matériels de la vie, et qu'ils aient dans la pensée une grandeur
naturelle que les paroles et les manières révèlent.
Dans les pays démocratiques, les manières ont d'ordinaire peu de
grandeur, parce que la vie privée y est fort petite. Elles sont
souvent vulgaires, parce que la pensée n'y a que peu d'occasions de
s'y élever au-delà de la préoccupation des intérêts domestiques.
La véritable dignité des manières consiste à se montrer toujours à sa
place, ni plus haut, ni plus bas; cela est à la portée du paysan comme
du prince. Dans les démocraties, toutes les places paraissent
douteuses; d'où il arrive que les manières, qui y sont souvent
orgueilleuses, y sont rarement dignes. De plus, elles ne sont jamais
ni bien réglées ni bien savantes.
Les hommes qui vivent dans les démocraties sont trop mobiles pour
qu'un certain nombre d'entre eux parvienne à établir un code de
savoir-vivre et puissent tenir la main à ce qu'on le suive. Chacun y
agit donc à peu près à sa guise, et il y règne toujours une certaine
incohérence dans les manières, parce qu'elles se conforment aux
sentiments et aux idées individuelles de chacun, plutôt qu'à un modèle
idéal donné d'avance à l'imitation de tous.
Toutefois, ceci est bien plus sensible au moment où l'aristocratie
vient de tomber que lorsqu'elle est depuis longtemps détruite.
Les institutions politiques nouvelles et les nouvelles moeurs
réunissent alors dans les mêmes lieux et forcent souvent de vivre en
commun des hommes que l'éducation et les habitudes rendent encore
prodigieusement dissemblables; ce qui fait ressortir à tout moment de
grandes bigarrures. On se souvient encore qu'il a existé un code
précis de la politesse; mais on ne sait déjà plus ni ce qu'il contient
ni où il se trouve. Les hommes ont perdu la loi commune des manières,
et ils n'ont pas encore pris le parti de s'en passer; mais chacun
s'efforce de former, avec les débris des anciens usages, une certaine
règle arbitraire et changeante; de telle sorte que les manières n'ont
ni la régularité ni la grandeur qu'elles font souvent voir chez les
peuples aristocratiques, ni le tour simple et libre qu'on leur
remarque quelquefois dans la démocratie; elles sont tout à la fois
gênées et sans gêne.
Ce n'est pas là l'état normal.
Quand l'égalité est complète et ancienne, tous les hommes ayant à peu
près les mêmes idées et faisant à peu près les mêmes choses, n'ont pas
besoin de s'entendre ni de se copier pour agir et parler de la même
sorte; on voit sans cesse une multitude de petites dissemblances dans
leurs manières; on n'y aperçoit pas de grandes différences. Ils ne se
ressemblent jamais parfaitement, parce qu'ils n'ont pas le même
modèle; ils ne sont jamais fort dissemblables, parce qu'ils ont la
même condition. Au premier abord, on dirait que les manières de tous
les Américains sont exactement pareilles. Ce n'est qu'en les
considérant de fort près, qu'on aperçoit les particularités par où
tous diffèrent.
Les Anglais se sont fort égayés aux dépens des manières américaines;
et, ce qu'il y a de particulier, c'est que la plupart de ceux qui nous
en ont fait un si plaisant tableau, appartenaient aux classes moyennes
d'Angleterre, auxquelles ce même tableau est fort applicable. De telle
sorte, que ces impitoyables détracteurs présentent d'ordinaire
l'exemple de ce qu'ils blâment aux États-Unis; ils ne s'aperçoivent
pas qu'ils se raillent eux-mêmes, pour la plus grande joie de
l'aristocratie de leur pays.
Rien ne fait plus de tort à la démocratie, que la forme extérieure de
ses moeurs. Bien des gens s'accommoderaient volontiers de ses vices,
qui ne peuvent supporter ses manières.
Je ne saurais admettre cependant qu'il n'y ait rien à louer dans les
manières des peuples démocratiques.
Chez les nations aristocratiques, tous ceux qui avoisinent la première
classe s'efforcent d'ordinaire de lui ressembler, ce qui produit des
imitations très-ridicules et fort plates. Si les peuples démocratiques
ne possèdent point chez eux le modèle des grandes manières; ils
échappent du moins à l'obligation d'en voir tous les jours de
méchantes copies.
Dans les démocraties, les manières ne sont jamais si raffinées que
chez les peuples aristocratiques; mais jamais non plus elles ne se
montrent si grossières. On n'y entend, ni les gros mots de la
populace, ni les expressions nobles et choisies des grands seigneurs.
Il y a souvent de la trivialité dans les moeurs, mais point de
brutalité ni de bassesse.
J'ai dit que dans les démocraties, il ne saurait se former un code
précis, en fait de savoir-vivre. Ceci a son inconvénient et ses
avantages. Dans les aristocraties, les règles de la bienséance
imposent à chacun la même apparence; elles rendent tous les membres de
la même classe semblables, en dépit de leurs penchants particuliers;
elles parent le naturel et le cachent. Chez les peuples démocratiques,
les manières ne sont ni aussi savantes ni aussi régulières; mais elles
sont souvent plus sincères. Elles forment comme un voile léger et mal
tissé, à travers lequel les sentiments véritables et les idées
individuelles de chaque homme se laissent aisément voir. La forme et
le fond des actions humaines s'y rencontrent donc souvent dans un
rapport intime, et, si le grand tableau de l'humanité est moins orné,
il est plus vrai. Et c'est ainsi, que dans un sens, on peut dire que
l'effet de la démocratie n'est point précisément de donner aux hommes
certaines manières, mais d'empêcher qu'ils n'aient des manières.
On peut quelquefois retrouver dans une démocratie, des sentiments, des
passions, des vertus et des vices de l'aristocratie; mais non ses
manières. Celles-ci se perdent et disparaissent sans retour, quand la
révolution démocratique est complète.
Il semble qu'il n'y a rien de plus durable que les manières d'une
classe aristocratique; car elle les conserve encore quelque temps
après avoir perdu ses biens et son pouvoir; ni de si fragile, car à
peine ont-elles disparu, qu'on n'en retrouve plus la trace, et qu'il
est difficile de dire ce qu'elles étaient du moment qu'elles ne sont
plus. Un changement dans l'état social opère ce prodige; quelques
générations y suffisent.
Les traits principaux de l'aristocratie restent gravés dans
l'histoire, lorsque l'aristocratie est détruite, mais les formes
délicates et légères de ses moeurs disparaissent de la mémoire des
hommes, presque aussitôt après sa chute. Ils ne sauraient les
concevoir dès qu'ils ne les ont plus sous les yeux. Elles leur
échappent sans qu'ils le voient ni qu'ils le sentent. Car, pour
éprouver cette espèce de plaisir raffiné que procurent la distinction
et le choix des manières, il faut que l'habitude et l'éducation y
aient préparé le coeur, et l'on en perd aisément le goût avec l'usage.
Ainsi, non seulement les peuples démocratiques ne sauraient avoir les
manières de l'aristocratie; mais ils ne les conçoivent ni ne les
désirent; ils ne les imaginent point, elles sont, pour eux, comme si
elles n'avaient jamais été.
Il ne faut pas attacher trop d'importance à cette perte; mais il est
permis de la regretter.
Je sais qu'il est arrivé plus d'une fois que les mêmes hommes ont eu
des moeurs très-distinguées et des sentiments très-vulgaires;
l'intérieur des cours a fait assez voir que de grands dehors pouvaient
souvent cacher des coeurs fort bas. Mais, si les manières de
l'aristocratie ne faisaient point la vertu, elles ornaient quelquefois
la vertu même. Ce n'était point un spectacle ordinaire que celui d'une
classe nombreuse et puissante, où tous les actes extérieurs de la vie
semblaient révéler à chaque instant la hauteur naturelle des
sentiments et des pensées, la délicatesse et la régularité de goûts,
l'urbanité des moeurs.
Les manières de l'aristocratie donnaient de belles illusions sur la
nature humaine; et quoique le tableau fût souvent menteur, on
éprouvait un noble plaisir à le regarder.