Influence de la démocratie sur la famille.
Je viens d'examiner comment, chez les peuples démocratiques, et en
particulier chez les Américains, l'égalité des conditions modifie les
rapports des citoyens entre eux.
Je veux pénétrer plus avant, et entrer dans le sein de la famille. Mon
but n'est point ici de chercher des vérités nouvelles, mais de montrer
comment des faits déjà connus se rattachent à mon sujet.
Tout le monde a remarqué que, de nos jours, il s'était établi de
nouveaux rapports entre les différents membres de la famille, que la
distance qui séparait jadis le père de ses fils était diminuée, et que
l'autorité paternelle était sinon détruite, au moins altérée.
Quelque chose d'analogue, mais de plus frappant encore, se fait voir
aux États-Unis.
En Amérique, la famille, en prenant ce mot dans son sens romain et
aristocratique, n'existe point. On n'en retrouve quelque vestige que
durant les premières années qui suivent la naissance des enfants. Le
père exerce alors, sans opposition, la dictature domestique, que la
faiblesse de ses fils rend nécessaire, et que leur intérêt, ainsi que
sa supériorité incontestable, justifie.
Mais, du moment où le jeune Américain s'approche de la virilité, les
liens de l'obéissance filiale se détendent de jour en jour. Maître de
ses pensées, il l'est bientôt après de sa conduite. En Amérique, il
n'y a pas, à vrai dire, d'adolescence. Au sortir du premier âge,
l'homme se montre et commence à tracer lui-même son chemin.
On aurait tort de croire que ceci arrive à la suite d'une lutte
intestine, dans laquelle le fils aurait obtenu par une sorte de
violence morale, la liberté que son père lui refusait. Les mêmes
habitudes, les mêmes principes qui poussent l'un, à se saisir de
l'indépendance, disposent l'autre à en considérer l'usage comme un
droit incontestable.
On ne remarque donc dans le premier aucune de ces passions haineuses
et désordonnées qui agitent les hommes, longtemps encore après qu'ils
se sont soustraits à un pouvoir établi. Le second n'éprouve point ces
regrets pleins d'amertume et de colère, qui survivent d'ordinaire à la
puissance déchue: le père a aperçu de loin les bornes où devait venir
expirer son autorité; et quand le temps l'a approché de ces limites,
il abdique sans peine. Le fils a prévu d'avance l'époque précise où sa
propre volonté deviendrait sa règle; et il s'empare de la liberté sans
précipitation et sans efforts, comme d'un bien qui lui est dû, et
qu'on ne cherche point à lui ravir[3].
[Note 3: Les Américains n'ont point encore imaginé cependant,
comme nous l'avons fait en France, d'enlever aux pères l'un
des principaux éléments de la puissance, en leur ôtant la
liberté de disposer après la mort de leurs biens. Aux
États-Unis, la faculté de tester est illimitée.
En cela, comme dans presque tout le reste, il est facile de
remarquer que, si la législation politique des Américains est
beaucoup plus démocratique que la nôtre, notre législation
civile est infiniment plus démocratique que la leur. Cela se
conçoit sans peine.
Notre législation civile a eu pour auteur un homme qui voyait
son intérêt à satisfaire les passions démocratiques de ses
contemporains dans tout ce qui n'était pas directement et
immédiatement hostile à son pouvoir. Il permettait volontiers
que quelques principes populaires régissent les biens, et
gouvernassent les familles, pourvu qu'on ne prétendît pas les
introduire dans la direction de l'État. Tandis que le torrent
démocratique déborderait sur les lois civiles, il espérait se
tenir aisément à l'abri derrière les lois politiques. Cette
vue était à la fois pleine d'habileté et d'égoïsme; mais un
pareil compromis ne pouvait être durable. Car à la longue, la
société politique ne saurait manquer de devenir l'expression
et l'image de la société civile; et c'est dans ce sens qu'on
peut dire qu'il n'y a rien de plus politique chez un peuple
que la législation civile.]
Il n'est peut-être pas inutile de faire voir comment ces changements
qui ont lieu dans la famille, sont étroitement liés à la révolution
sociale et politique qui achève de s'accomplir sous nos yeux.
Il y a certains grands principes sociaux qu'un peuple fait pénétrer
partout, ou ne laisse subsister nulle part.
Dans les pays aristocratiquement et hiérarchiquement organisés, le
pouvoir ne s'adresse jamais directement à l'ensemble des gouvernés.
Les hommes tenant les uns aux autres, on se borne à conduire les
premiers. Le reste suit. Ceci s'applique à la famille, comme à toutes
les associations qui ont un chef. Chez les peuples aristocratiques, la
société ne connaît, à vrai dire, que le père. Elle ne tient les fils
que par les mains du père; elle le gouverne et il les gouverne. Le
père n'y a donc pas seulement un droit naturel. On lui donne un droit
politique à commander. Il est l'auteur et le soutien de la famille; il
en est aussi le magistrat.
Dans les démocraties, où le bras du gouvernement va chercher chaque
homme en particulier au milieu de la foule pour le plier isolément
aux lois communes, il n'est pas besoin de semblable intermédiaire; le
père n'est aux yeux de la loi qu'un citoyen, plus âgé et plus riche
que ses fils.
Lorsque la plupart des conditions sont très-inégales, et que
l'inégalité des conditions est permanente, l'idée du supérieur grandit
dans l'imagination des hommes; la loi ne lui accordât-elle pas de
prérogatives, la coutume et l'opinion lui en concèdent. Lorsqu'au
contraire, les hommes diffèrent peu les uns des autres, et ne restent
pas toujours dissemblables, la notion générale du supérieur devient
plus faible et moins claire; en vain, la volonté du législateur
s'efforce-t-elle de placer celui qui obéit fort au-dessous de celui
qui commande, les moeurs rapprochent ces deux hommes l'un de l'autre,
et les attirent chaque jour vers le même niveau.
Si donc, je ne vois point dans la législation d'un peuple
aristocratique, de priviléges particuliers accordés au chef de la
famille, je ne laisserai pas d'être assuré que son pouvoir y est fort
respecté et plus étendu que dans le sein d'une démocratie; car je sais
que, quelles que soient les lois, le supérieur paraîtra toujours plus
haut et l'inférieur plus bas dans les aristocraties que chez les
peuples démocratiques.
Quand les hommes vivent dans le souvenir de ce qui a été, plutôt que
dans la préoccupation de ce qui est, et qu'ils s'inquiètent bien plus
de ce que leurs ancêtres ont pensé, qu'ils ne cherchent à penser
eux-mêmes, le père est le lien naturel et nécessaire entre le passé et
le présent, l'anneau où ces deux chaînes aboutissent et se rejoignent.
Dans les aristocraties, le père n'est donc pas seulement le chef
politique de la famille; il y est l'organe de la tradition,
l'interprète de la coutume, l'arbitre des moeurs. On l'écoute avec
déférence; on ne l'aborde qu'avec respect, et l'amour qu'on lui porte
est toujours tempéré par la crainte.
L'état social devenant démocratique, et les hommes adoptant pour
principe général qu'il est bon et légitime de juger de toutes choses
par soi-même en prenant les anciennes croyances comme renseignement et
non comme règle, la puissance d'opinion exercée par le père sur les
fils devient moins grande, aussi bien que son pouvoir légal.
La division des patrimoines qu'amène la démocratie, contribue
peut-être plus que tout le reste à changer les rapports du père et des
enfants.
Quand le père de famille a peu de bien, son fils et lui vivent sans
cesse dans le même lieu, et s'occupent en commun des mêmes travaux.
L'habitude et le besoin les rapprochent et les forcent à communiquer à
chaque instant l'un avec l'autre; il ne peut donc manquer de
s'établir entre eux une sorte d'intimité familière qui rend l'autorité
moins absolue, et qui s'accommode mal avec les formes extérieures du
respect.
Or, chez les peuples démocratiques, la classe qui possède ces petites
fortunes est précisément celle qui donne la puissance aux idées et le
tour aux moeurs. Elle fait prédominer partout ses opinions en même
temps que ses volontés, et ceux mêmes qui sont le plus enclins à
résister à ses commandements, finissent par se laisser entraîner par
ses exemples. J'ai vu de fougueux ennemis de la démocratie qui se
faisaient tutoyer par leurs enfants.
Ainsi, dans le même temps que le pouvoir échappe à l'aristocratie, on
voit disparaître ce qu'il y avait d'austère, de conventionnel et de
légal dans la puissance paternelle, et une sorte d'égalité s'établit
autour du foyer domestique.
Je ne sais si, à tout prendre, la société perd à ce changement; mais
je suis porté à croire que l'individu y gagne. Je pense qu'à mesure
que les moeurs et les lois sont plus démocratiques, les rapports du
père et du fils deviennent plus intimes et plus doux; la règle et
l'autorité s'y rencontrent moins; la confiance et l'affection y sont
souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre,
tandis que le lien social se détend.
Dans la famille démocratique, le père n'exerce guère d'autre pouvoir
que celui qu'on se plaît à accorder à la tendresse et à l'expérience
d'un vieillard. Ses ordres seraient peut-être méconnus; mais ses
conseils sont d'ordinaire pleins de puissance. S'il n'est point
entouré de respects officiels, ses fils du moins l'abordent avec
confiance. Il n'y a point de formule reconnue pour lui adresser la
parole; mais on lui parle sans cesse, et on le consulte volontiers
chaque jour. Le maître et le magistrat ont disparu; le père reste.
Il suffit, pour juger de la différence des deux états sociaux sur ce
point, de parcourir les correspondances domestiques que les
aristocraties nous ont laissées. Le style en est toujours correct,
cérémonieux, rigide, et si froid, que la chaleur naturelle du coeur
peut à peine s'y sentir à travers les mots.
Il règne, au contraire, dans toutes les paroles qu'un fils adresse à
son père, chez les peuples démocratiques, quelque chose de libre, de
familier et de tendre à la fois, qui fait découvrir au premier abord
que des rapports nouveaux se sont établis au sein de la famille.
Une révolution analogue modifie les rapports mutuels des enfants.
Dans la famille aristocratique, aussi bien que dans la société
aristocratique, toutes les places sont marquées. Non seulement le père
y occupe un rang à part et y jouit d'immenses priviléges: les enfants
eux-mêmes ne sont point égaux entre eux; l'âge et le sexe fixent
irrévocablement à chacun son rang et lui assurent certaines
prérogatives. La démocratie renverse ou abaisse la plupart de ces
barrières.
Dans la famille aristocratique, l'aîné des fils, héritant de la plus
grande partie des biens et de presque tous les droits, devient le chef
et jusqu'à un certain point le maître de ses frères. À lui la grandeur
et le pouvoir; à eux la médiocrité et la dépendance. Toutefois, on
aurait tort de croire que, chez les peuples aristocratiques, les
priviléges de l'aîné ne fussent avantageux qu'à lui seul, et qu'ils
n'excitassent autour de lui que l'envie et la haine.
L'aîné s'efforce d'ordinaire de procurer la richesse et le pouvoir à
ses frères, parce que l'éclat général de la maison rejaillit sur celui
qui la représente; et les cadets cherchent à faciliter à l'aîné toutes
ses entreprises, parce que la grandeur et la force du chef de la
famille le met de plus en plus en état d'en élever tous les rejetons.
Les divers membres de la famille aristocratique sont donc fort
étroitement liés les uns aux autres; leurs intérêts se tiennent, leurs
esprits sont d'accord; mais il est rare que leurs coeurs s'entendent.
La démocratie attache aussi les frères les uns aux autres; mais elle
s'y prend d'une autre manière.
Sous les lois démocratiques, les enfants sont parfaitement égaux, par
conséquent indépendants; rien ne les rapproche forcément, mais aussi
rien ne les écarte; et comme ils ont une origine commune, qu'ils
s'élèvent sous le même toit, qu'ils sont l'objet des mêmes soins, et
qu'aucune prérogative particulière ne les distingue ni ne les sépare,
on voit aisément naître parmi eux la douce et juvénile intimité du
premier âge. Le lien ainsi formé au commencement de la vie, il ne se
présente guère d'occasions de le rompre; car la fraternité les
rapproche chaque jour sans les gêner.
Ce n'est donc point par les intérêts, c'est par la communauté des
souvenirs et la libre sympathie des opinions et des goûts, que la
démocratie attache les frères les uns aux autres. Elle divise leur
héritage, mais elle permet que leurs âmes se confondent.
La douceur de ces moeurs démocratiques est si grande, que les
partisans de l'aristocratie eux-mêmes s'y laissent prendre, et que,
après l'avoir goûtée quelque temps, ils ne sont point tentés de
retourner aux formes respectueuses et froides de la famille
aristocratique. Ils conserveraient volontiers les habitudes
domestiques de la démocratie, pourvu qu'ils pussent rejeter son état
social et ses lois. Mais ces choses se tiennent, et l'on ne saurait
jouir des unes, sans souffrir les autres.
Ce que je viens de dire de l'amour filial et de la tendresse
fraternelle, doit s'entendre de toutes les passions qui prennent
spontanément leur source dans la nature elle-même.
Lorsqu'une certaine manière de penser ou de sentir est le produit d'un
état particulier de l'humanité; cet état venant à changer, il ne reste
rien. C'est ainsi que la loi peut attacher très-étroitement deux
citoyens l'un à l'autre; la loi abolie, ils se séparent. Il n'y avait
rien de plus serré que le noeud qui unissait le vassal au seigneur,
dans le monde féodal. Maintenant, ces deux hommes ne se connaissent
plus. La crainte, la reconnaissance et l'amour qui les liaient jadis
ont disparu. On n'en trouve point la trace.
Mais il n'en est pas ainsi des sentiments naturels à l'espèce humaine.
Il est rare que la loi, en s'efforçant de plier ceux-ci d'une certaine
manière, ne les énerve; qu'en voulant y ajouter, elle ne leur ôte
point quelque chose, et qu'ils ne soient pas toujours plus forts,
livrés à eux-mêmes.
La démocratie qui détruit ou obscurcit presque toutes les anciennes
conventions sociales, et qui empêche que les hommes ne s'arrêtent
aisément à de nouvelles, fait disparaître entièrement la plupart des
sentiments qui naissent de ces conventions. Mais elle ne fait que
modifier les autres, et souvent elle leur donne une énergie et une
douceur qu'ils n'avaient pas.
Je pense qu'il n'est pas impossible de renfermer dans une seule phrase
tout le sens de ce chapitre et de plusieurs autres qui le précèdent.
La démocratie détend les liens sociaux, mais elle resserre les liens
naturels. Elle rapproche les parents dans le même temps qu'elle sépare
les citoyens.